Quand le journal de bord d’une télétravailleuse révèle le travail réel de l’assistante.

Bilie, assistante dans un grand groupe

Parole du 19 juin 2020, mise en texte avec François

Dans ma famille et avec des amis je ne dis jamais ce que je fais comme travail, je dis simplement que je travaille dans une grande entreprise du secteur de l’assurance, mondialement connue, c’est tout. Mais quand un membre de ma famille en l’occurrence ma fille, m’a vue travailler pendant le confinement, elle m’a dit : « Mais je te croyais assistante ! Ce que tu fais là, ce n’est pas un travail d’assistante… Ça veut dire que tu comprends la logique des contrats d’assurance ! » Elle avait une vision très réduite, très mauvaise, du métier d’assistante. Du coup, elle a commencé à m’appeler : « La poule aux œufs d’or » en disant que mon manager avait beaucoup de chance d’avoir dans son service une juriste payée comme une assistante. Je lui ai répondu que mon manager me dit que je suis payée en conséquence.

Dans mon travail, je ne suis pas traitée par ma hiérarchie comme une assistante qui gère l’agenda de son patron, prend en charge ses déplacements ou organise des réunions…. J’en suis très contente car ainsi ça me donne beaucoup plus de choses intéressantes à faire, par exemple des tâches qui révèlent mes capacités. Pendant le confinement, j’avais demandé à avoir un second écran qui m’aide beaucoup car sans cela je ne peux pas apprécier le bon avancement de mon travail. J’ai vraiment besoin de deux écrans !

Dans notre département on ne fait que très rarement du télétravail. Il n’y a que quelques personnes qui en font sur la base d’un jour par semaine. Mais au niveau de l’entreprise, le télétravail est encouragé.

Ce que j’ai apprécié c’est que dans notre département on a compris assez tôt que comme cela allait mal en Italie nous serions aussi touchés. Nos équipes informatiques ont commencé à faire des tests dès fin février. Elles nous ont demandé d’être tous connectés à 21 heures 30 pour une heure trente, depuis nos domiciles. Là, nous avons constaté quelques problèmes de bande passante, des ralentissements ici ou là… C’était un peu compliqué. Nos équipes ont analysé cela, fait en sorte que chacun dispose bien d’un ordinateur et ont refait un test. Cela a super bien marché, image et son.

Puis on a fait une réunion avec mes collègues de nos bureaux à l’étranger. Nous étions vingt-cinq personnes. On a pu échanger dans de très bonnes conditions. Ensuite on a eu une réunion de 250 personnes, un e-chat piloté par le directeur et des membres du comité exécutif qui étaient les seuls à parler. On s’est tous rendu compte que le monde était vraiment petit. Ces réunions étaient différentes de celles avec « BlueJeans », qui est une application pour organiser des réunions où chacun peut prendre la parole. Avec le confinement, nous avons découvert que depuis la maison nous avions des outils pour travailler à distance. On me l’aurait dit avant, j’aurais dit : « Non, non… ce n’est pas possible ! »

Je pense donc que nous avons eu la chance d’avoir une équipe informatique très performante. Grâce à eux, nous étions prêts car on a bien vu que la situation se dégradait en Italie et donc on n’a pas été surpris. On s’est dit : « Cela va arriver chez nous ! ».

Quand on est passé au stade 3, le vendredi 13 mars, la direction de l’entreprise a adressé un message à tous les salariés et mon manager m’a dit : « Ne viens pas lundi ! ». C’était donc avant l’annonce officielle du confinement. Je lui ai répondu : « C’est une blague ! » ; il m’a dit : « Non, non ! » C’est alors que j’ai pris la décision de passer au bureau le lundi après-midi, le 16 ; j’y suis restée deux heures et j’ai emporté tous les dossiers que je pouvais puis je suis rentrée chez moi. A ce moment-là, j’ai pensé que j’avais pas mal de travail à faire mais que dans quinze jours nous serions déconfinés. Je n’avais pas peur. J’ai vécu à l’étranger et je me suis dit que le système hospitalier français était meilleur et qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Mais quand on a annoncé la prolongation du confinement, cela m’a choquée.

La première semaine je me suis dit : « Je vais m’installer dans la cuisine, ce n’est que  pour 15 jours ». Ma fille m’a dit : « Tu ne vas pas rester là durant toutes ces journées, va dans le salon ! ». Elle a déplacé mon écran et m’a dit : « Tu seras bien plus confortable » et elle m’a donné une chaise de bureau. Je me levais le matin à mon heure, prenais ma douche… Je m’habillais, non pas comme quand je vais au bureau, mais plutôt comme je m’habille le samedi, je me brossais les cheveux et m’installais devant l’ordinateur. Cette discipline, c’est important car sinon on perd très vite ses repères et on finit par rester en pyjama toute la journée.

A la maison, je me suis rendu compte, qu’à la différence des assistantes classiques, j’avais pas mal de travail en cours.

Le 13 avril, quand Emmanuel Macron a annoncé la prolongation du confinement, j’avais arrêté de sortir tout en sachant que ce n’était pas bien. J’ai eu peur de reprendre, je marchais seulement dans la maison. Le 11 mai, avec l’annonce du déconfinement, mon manager m’a appelée, nous avons parlé pendant une heure et je lui ai dit que je préférais travailler au bureau pour retrouver mes habitudes, mais avec un horaire allégé : télétravail le matin et au bureau de 14 à 18 heures. Lui venait le matin. Mais le lendemain alors que j’avais prévu d’y aller, je n’ai pas eu la force de le faire. J’étais tellement mal !… J’avais arrêté de sortir depuis près d’un mois. Je sentais la maladie dehors, j’étais devenue très anxieuse… Je me faisais livrer mes courses après avoir payé en ligne et demandais à ce qu’elles soient déposées devant ma porte. C’était devenu une sorte de peur alors que nous souhaitions pouvoir vivre normalement.

Le 2 juin, c’était plus rassurant. Quand je suis arrivée au bureau, mon premier choc ce fut de retrouver mes deux grands écrans et mon bureau, spacieux, pour pouvoir poser mes différents dossiers, car chez moi j’avais travaillé sur la table du salon. Là, c’était confortable avec des écrans à la bonne hauteur pour mes yeux, ce qu’à la maison j’avais eu du mal à régler. Retrouver mon bureau, cela a été un grand bonheur. Le second, c’était de retrouver mes collègues, c’était vraiment important. Je crois que la vie sociale a une grande importance dans nos existences. On ne s’en rend pas toujours compte, mais les collègues, c’est notre famille. Le premier jour, je n’ai pas beaucoup travaillé, je discutais avec mes collègues concernant le confinement, j’ai été moins performante qu’à la maison où j’étais plus concentrée. Ce jour-là, je n’ai travaillé que deux heures… A la fin de la première semaine à la maison, je m’étais aperçue que je commençais à aimer le télétravail mais par contre je me déconnectais parfois très tard : à vingt et une heure, vingt et une heure trente. Il m’arrivait de manger devant l’écran : ce n’est pas bien mais j’avais parfois des urgences à traiter, à la différence d’autres assistantes. Un jour, une personne m’a jointe à la maison pour me proposer de suivre une formation, je lui ai dit que j’étais à mon domicile en train de travailler et pas à demeurer les bras croisés ! En fait, j’avais plus de choses à faire dans la journée qu’en temps habituel et j’ai donc décliné sa proposition.

Très vite, je me suis dit : « Je vais tenir un journal et comme cela mon manager en fin de confinement pourra voir le détail de mes activités ». Je le lui ai envoyé pour lui montrer tout ce que je faisais. J’y ai mis le détail et en matière de strict secrétariat, il n’y avait vraiment pas grand-chose. Les contrats d’assurance occupaient 90% de mes journées. Ma fille m’a fait réfléchir. Donc en fin d’année, lors de l’entretien d’évaluation, je vais dire à mon manager : « Bon, il est temps de réviser mon traitement ! ».

Finalement, si je devais faire un bilan, je dirais que ces semaines m’ont permis de mieux connaître ma fille. On ne connaît pas réellement ses enfants quand on travaille, ni même son conjoint. On vit toujours très vite, on fait les choses indispensables. Durant ces semaines, j’ai fait des petites pauses et travaillé le soir pour compenser. J’appelais ma sœur qui ne réside pas en France vers trois heures de l’après-midi ; avec le décalage horaire, c’était pratique pour nous deux. Je me suis sentie plus performante car je n’avais plus certaines discussions qui trainent parfois au bureau, les cafés, … mais on en a aussi besoin ! 

Donc, dans notre entité on commence à réfléchir : tout du moins pour les personnes qui habitent loin, par exemple une journée de télétravail par semaine. La reprise a été difficile pour certaines personnes car la maladie est toujours dehors et on a envie de l’oublier. Des fois, je me dis : « Cela va rentrer dans l’ordre », mais en fait non. Le cerveau a du mal à intégrer la situation en voyant beaucoup de personnes avec leurs masques. 

Je dis franchement, dans le télétravail il y a 90 % de positif. On a pu profiter de la famille, prendre un peu de temps pour soi. Mais quand on ne sort pas, qu’on télétravaille, il faut prendre soin de soi. Même si on ne se maquille pas comme quand on se rend au bureau, il ne faut pas négliger son visage, faire des soins hydratants, entretenir ses cheveux… Cela aide moralement, ce ne sont pas simplement des gestes mécaniques.

Certaines personnes disent que la nouvelle technologie nous sépare parce que tout le monde est sur son smartphone et que personne ne parle. Le télétravail nous a prouvé le contraire, la nouvelle technologie telle que Skype, les outils de réunions à distance et la connexion à distance nous ont permis de travailler à la maison comme dans le temps moderne et en même temps vivre en famille comme à l’ancienne. Un vrai bonheur !

Parole de Bilie, du 19 juin 2020, mise en texte avec François

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