EPR Flamanville, un chantier sous tensions

Note de lecture : comment un grand projet se heurte, entre autres raisons, aux conditions techniques, humaines et sociales de réalisation du travail 

Sous la direction de Jean-Charles Risbec, avec Jack Tord et Jean-François Sobecki – Éditions du Croquant, avril 2023

L’EPR1 de Flamanville bat tous les records. Puissance électrique la plus importante pour un réacteur nucléaire en France, promesse d’une sûreté nucléaire et d’une rentabilité économique accrues, mais aussi allongement considérable de la durée de construction par rapport aux prévisions, médiatisation des malfaçons et inflation des coûts : à l’origine du projet en 2004, la mise en service était annoncée en 2012 mais elle ne devrait avoir lieu, après de nombreux reports, qu’en 2024, si tout va bien ; quant à l’estimation initiale de 3,4 milliards d’euros, elle a été revue à la hausse à de nombreuses reprises ; en 2022, EDF a avancé un montant de 13,2 milliards…

Le gouvernement et EDF envisagent de mettre en service plusieurs EPR dans les prochaines années. S’agissant d’un investissement public, et de la capacité de la France à renouveler son parc nucléaire, comprendre les raisons des dérives de la tête de série est crucial et légitime. C’est pourquoi il est intéressant de connaître le point de vue d’acteurs proches des réalités du chantier.

Rédigé sous la direction de Jean-Charles Risbec, militant en charge de la politique industrielle au comité régional de la CGT en Normandie, avec Jack Tord et Jean-François Sobecki, également militants ayant exercé la fonction de coordonnateurs CGT à Flamanville, l’ouvrage aborde les questions suivantes :
– le contexte, national et international, dans lequel s’inscrit le projet de l’EPR, les objectifs de sûreté et de maîtrise des coûts
– le management du projet, la sous-traitance et les conditions de travail des salariés, 
– les difficultés rencontrées et les dérives par rapport aux objectifs,
– la construction d’une démarche syndicale par la CGT, avec les obstacles à surmonter.

L’intention du livre est explicite : il s’agit de garder une trace de l’histoire du chantier et des actions menées par la CGT, tout en analysant ses infortunes. Avec l’ambition de contribuer, par un point de vue syndical, au débat public en cours sur la politique énergétique.

Les éléments collectés viennent à l’appui de la thèse ici développée : “les retards, le dépassement des coûts et les malfaçons sont la manifestation et la conséquence de la contradiction […] entre le potentiel technologique, scientifique et humain et les conditions économiques, sociales et politiques de réalisation d’un tel chantier“.

Les auteurs le reconnaissent : “le livre a partiellement suivi l’histoire chaotique de son objet d’étude“. Malgré une volonté de prise de recul, “il n’a pas réussi à faire abstraction des multiples mésaventures du chantier“. Il ne faut pas chercher un récit exhaustif de son déroulement, étape par étape. Les témoignages, recueillis pour l’essentiel entre 2017 et 2019, sont parfois peu précis sur les dates et c’est une difficulté de lecture, bien qu’un tableau chronologique soit inséré en début d’ouvrage. Dans la deuxième partie, la parole est donnée à des acteurs qui évoquent, chacun à partir du rôle qu’il a tenu, les conditions techniques, humaines et sociales de réalisation du travail. Des thèmes reviennent au cours de plusieurs entretiens : la présence syndicale, les accidents, l’accueil et le logement des salariés dans le Cotentin, la culture industrielle et les malfaçons, la sous-traitance…

Dans la transcription des témoignages, la volonté a été de “laisser place à la spontanéité, à la libre expression, à l’introspection, la réflexion, l’authenticité“, pour permettre de comprendre la réalité du travail dans ses détails, qui sont souvent porteurs de sens. En contrepartie, le choix de laisser la main aux témoins sans diriger leur discours suppose que le lecteur fasse un effort pour situer chaque séquence dans le temps, pour comprendre comment elle s’imbrique dans le déroulement du chantier, et pour construire sa propre représentation globale à partir de cette mosaïque.

Une autre limite tient au profil des interviewés : il s’agit essentiellement de militants de la CGT, professionnels du nucléaire et défenseurs d’un système électrique centralisé. Les auteurs déclarent n’être pas parvenus à interviewer d’autres professionnels, même s’ils sont convaincus que certains “auraient eu beaucoup à nous dire“ mais qu’ils n’ont pas osé s’exprimer, étant “dans une situation de subordination ou de dépendance“.

Néanmoins, face aux dérives du chantier, la CGT n’agit pas seule. La coopération avec d’autres acteurs est abordée. Par exemple lorsque le syndicat reçoit des témoignages anonymes à la suite d’un des accidents mortels, et attire l’attention des inspecteurs de l’ASN2 sur la manipulation des statistiques d’accidents du travail.

Le rapport remis par Jean-Martin Folz au ministre de l’Economie et des Finances en octobre 2019 sur la construction de l’EPR est également cité. Il renforce le constat d’une perte de compétences généralisées dans la conduite d’un projet de cette importance.

Ce livre est captivant à plusieurs titres. D’une part, il objective, à partir d’expériences vécues, ce que tout le monde ressent confusément sans toujours avoir les arguments pour l’étayer : en matière de travail, la réussite technique est corrélée à la dignité des conditions humaines et sociales. Et ceci, quoiqu’en disent les politiques et les financiers.

D’autre part, il apporte un point de vue spécifique sur la question des compétences dont la perte est aujourd’hui déplorée en France dans le domaine nucléaire. Il s’agirait moins, ou alors pas seulement, des tours de main des ouvriers, par exemple ceux des soudeurs (“L’histoire des soudures, ça ne peut arriver qu’en France. Parce que l’on a mis de telles exigences dans la qualification des soudures que d’autres constructeurs, dans d’autres pays, nous regardent avec étonnement ou se disent que nous sommes un peu fous“), que de celles liées au pilotage de projets de cette ampleur, après une longue période d’interruption des grands chantiers : “les modes managériaux induits par la sous-traitance en cascade, les relations uniquement contractuelles entretenues entre les entreprises présentes sur le chantier, la non-reconnaissance du travail et des qualifications, l’absence de transmission et le non-entretien des savoir-faire, quelquefois très spécifiques dans les entreprises, furent des obstacles et des freins conduisant à des impasses et menant dans le mur“. Les compétences sont collectives et ne peuvent être réduites à des savoirs faire individuels.

Enfin, il expose les problèmes auxquels sont confrontés les militants syndicaux, à la fois pour défendre les salariés face aux situations concrètes qu’ils rencontrent, prendre du recul et tirer les enseignements de leurs actions. A Flamanville, la présence syndicale n’allait pas de soi et la démarche syndicale d’accompagnement d’un grand chantier, perdue de vue depuis la mise en service des paliers nucléaires précédents, a dû être construite sur place en partant de zéro. Ainsi, l’activité syndicale doit être regardée comme une activité de travail à part entière, avec ses difficultés et ses contradictions à surmonter.

1 – EPR = Evolutionnary Power Reactor, conçu comme une évolution des réacteurs nucléaires actuellement en fonctionnement en France
2 – ASN = Autorité de Sûreté Nucléaire, organisme public chargé du contrôle de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France


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