« C’est moi qui ai fait le premier pas… » 

Yannick, électromécanicien

J’ai été embauché en intérim en 1989, dans une PME d’électricité générale. Je travaillais en équipe sur des sites d’industries chimiques, des hôpitaux. On montait toute l’électricité de A à Z. Dans l’agroalimentaire, on entretenait les chaînes de production. On assurait aussi de la maintenance dans les centrales nucléaires, un travail très spécifique. Plus le temps passait, plus l’entreprise avait confiance en moi, et je suis passé chef d’équipe. Mais en avril 98, à l’âge de 27 ans, j’ai été victime d’un accident de voiture sur le trajet pour aller au travail. Ironie du sort : doté d’un CAP électromécanicien, je suis rentré dans un poteau EDF !

Depuis ce jour, je suis “paraplégique incomplet” ; incomplet car la moëlle a été compressée sans être sectionnée, ce qui fait que j’ai gardé un appui sur la jambe gauche. Après être monté dans la voiture, je peux ainsi prendre le fauteuil, le faire passer à côté de moi, le poser sur le siège côté passager et m’installer au volant. J’ai été hospitalisé en neuro à Lyon, pendant un mois. Ensuite, j’ai été admis à Henry Gabrielle, un très bon centre de rééducation, où je suis resté jusqu’à fin 1998. Mon AT1 a été consolidé2 par la sécurité sociale en mars 2000. Entre-temps je faisais la navette entre l’hôpital de jour et mon domicile. Il faut dire que quand j’ai eu l’accident en avril, ma femme, Nathalie, était enceinte. Ma fille est née en juin. Ça m’a donné du punch. Il fallait se bouger. 

L’entreprise m’a laissé tranquille jusqu’à la consolidation décidée par le médecin expert de la Sécu. La médecine du travail a été au top : «Si vous avez le moindre besoin, il ne faut pas vous gêner ». L’association SCAPH 38 à Villefontaine m’a suivi tout le temps. Je ne suis pas sorti du centre de rééducation tant que mon dossier de la MDPH3 n’était pas bouclé, l’équipement de ma voiture finalisé et l’aménagement de ma maison terminé. Et ce sont les bénévoles de cette association qui m’emmenaient effectuer toutes les démarches. Quand je suis sorti de l’hôpital, l’entreprise a organisé des réunions pour prévoir mon retour au travail. Tout semblait bien se goupiller. Le patron est venu me voir à la maison : « Qu’est-ce que tu veux faire ? Tu veux continuer ? Tu veux arrêter ? Nous on est prêts à s’investir dans le truc. » Moi, à ce moment-là, je ne pouvais pas travailler à plein temps. Il m’a affirmé que l’équipe s’adapterait. 

« Je roulais tous les jours en handbike »

Pendant un mois, ils m’ont apporté des dossiers à la maison pour que je travaille sur des devis, des commandes. Ça s’est vite arrêté parce qu’avant mon accident, l’informatique n’était pas ma tasse de thé ; mon travail était d’être sur les chantiers. Je suis donc resté chez moi, payé à mi-temps par l’entreprise. C’était un deal entre nous : je me préparais à y aller. À l’époque, les bureaux de l’entreprise se situant à l’étage, la direction était prête à installer un élévateur. L’aménagement devait se faire dans les trois ans, mais finalement, l’entreprise a déménagé dans un grand bâtiment de 6000 m² de plain pied dans lequel les bureaux voisinaient un grand atelier de câblage aménagé pour monter des armoires électriques. En 2008, le DRH de l’époque m’appelle : « Yannick, c’est bon cette fois, tu viens ! ». Mais c’est que moi, depuis tout ce temps, j’avais pris mes aises. Je m’occupais de ma fille Camille, j’étais élu à la mairie, je m’activais à Handivienne, une association handisport, je roulais tous les jours en handbike4, je faisais des compétitions…  Sur le coup, j’ai dit : « Houla  ! Il va falloir retourner au boulot ! ! ? ». Revenir au travail après un tel accident et avec ce handicap n’est pas évident. Beaucoup de personnes que j’ai côtoyées au centre de rééducation ne franchissent pas ce pas. Mon passé de rugbyman de haut niveau, mon goût pour tous les défis, et la confiance de mon entreprise m’ont aidé à franchir le cap.

Je rattaque donc dans un bureau. Au début, j’étais tout seul avec le chargé d’affaires qui faisait sa popotte. Il me dictait ses consignes. Je faisais office de secrétaire, j’appelais ou recevais les fournisseurs. C’était très enrichissant. Puis, ils m’ont mis sur l’intranet. Sur le coup, je n’étais pas très confiant, pas du tout sûr d’y arriver !  Tout ce qui était Word, Excel, et même les mails, m’était étranger. Il a fallu que je me forme. Je m’occupais de la totalité des commandes pour l’atelier où l’on montait toutes les armoires électriques, tirait des câbles, posait les cheminements. Je faisais les navettes jusqu’au magasin général pour voir si le matériel était arrivé et aussi pour rendre visite à mes anciens collègues de chantier. Mon fauteuil roulant étant muni de pneus à chambres à air, j’ai crevé je ne sais combien de fois à cause des agrafes ! Ce problème commençait à me gonfler gentiment. À l’aide d’une pointe de compas, j’ai expliqué le problème à la RH qui m’a carrément proposé d’acheter un fauteuil avec des pneus pleins, que je n’utilise qu’au boulot. 

À la longue, c’est venu… Mais je ne procède pas du tout de la même façon que mes collègues. Ces derniers commandent, sur les sites internet, des fournitures à un prix qu’ils jugent raisonnable. C’est bien, mais les trois quarts du temps, ils ne savent pas à quoi sert le matériel qu’ils font venir. Par exemple, pour les armoires électriques ou les disjoncteurs, je sais quel câblage il faut ; c’était mon boulot. Mon expérience de technicien me permet donc de contredire les fournisseurs quand ils affirment qu’ils nous font les meilleurs prix pour le meilleur matériel. Et je connais les marges qu’ils prennent sur des fournitures qui ne sont d’ailleurs pas toujours adaptées à ce qu’on attend pour nos chantiers ! … Mes collègues n’ont pas l’habitude qu’on parle aussi franchement. Moi je suis un peu direct, mes mails sont brefs : deux lignes. Je garde mon franc-parler malgré mon chef qui me dit : « Il ne faut pas faire tout à fait comme ça. Tu me le dis, si tu n’y arrives pas… ». Dans les premiers temps, je n’osais pas passer commande quand le montant atteignait 500 ou 1000 euros. Maintenant, je regarde les détails sur le devis, je vois que l’on peut choisir autre chose, beaucoup moins cher et aussi efficace, et je choisis d’office la meilleure qualité, quelle que soit la facture. Chacun s’investit vraiment dans une démarche collective basée sur la confiance. C’est plus intéressant de travailler comme ça. 

Tout se passe donc bien dans mon travail mais, vis-à-vis de mon handicap, il a fallu  que je fasse le premier pas vers ceux avec qui je collabore. Au début, ils ne savaient pas trop comment s’y prendre avec moi. Ils tournaient presque la tête quand j’arrivais… Un peu comme les fournisseurs… Ça s’est fait petit à petit. Et moi, j’étais gêné par les regards, je ne savais pas trop… Mais maintenant tout le monde s’en fiche. Et puis, j’ai ma façon de faire. J’y vais à la déconnade. Ils voient que ça rigole, et c’est comme ça qu’on est arrivé à installer des relations quotidiennes simples et détendues. Quand une personne, à l’autre bout du fil, ne comprend pas, et que des collègues lancent : « Je suis tombé sur un handicapé, là ! », moi, ça me passe au-dessus de la tête. Ils ne se rendent même plus compte de leur gaffe ; comme s’ils ne voyaient plus mon handicap. Le fait d’être tous dans le même bureau permet de créer une belle complicité.

En ce qui concerne mon statut, il y a des grilles, des catégories. Mais pour traiter mon cas, il a fallu tout décloisonner, passer outre les considérations hiérarchiques. Déjà, avant mon accident, j’avais du mal à me faire reconnaître comme agent de maîtrise alors que j’encadrais une équipe sur les chantiers. Par-dessus le marché, du fait de mon handicap, je travaille maintenant comme cadre dans un bureau dont j’ai bousculé les habitudes et où je me sers de mes compétences acquises sur les chantiers pour rendre le service plus efficace. Mais ne pas être reconnu a des conséquences encore aujourd’hui car la rente « accident du travail » que me verse la Caisse du BTP correspond à une qualification d’ouvrier. 

Je travaille à mi-temps par choix personnel, dont quinze heures par semaine à la boîte. J’ai aussi vite fait, grâce au téléphone et à la connexion internet, de me mettre en télétravail chez moi, tranquille. J’ai conservé cette habitude prise pendant le Covid. Pour autant, je ne me contente pas de rester devant mon ordinateur, je me rends également dans les salons, avec mon chef. C’est là qu’on voit les nouveautés.  

Mon insertion de personne en situation de handicap dans mon nouveau travail a grandement été facilitée par la direction de l’établissement. Le rachat de notre boîte par un industriel spécialisé dans la peinture industrielle n’a rien changé. La directrice des RH, notamment, qui est référente handicap, joue son rôle à fond. Elle intervient auprès de Cap emploi5 et fait le lien entre tous les organismes. Chaque fois qu’on demande quelque chose, ça suit. Pour mon bureau j’ai un ordinateur portable , un double écran, et tout le monde peut se servir de l’imprimante située derrière moi, que j’atteins juste en me retournant. Coût total : entre 4000  et 5000 euros. Rien que le fauteuil équipé de pneus pleins, c’est 3000 euros. L’AGEFIPH6 a financé 90% du matériel et la société a payé le reste. Par contre, il a vraiment fallu s’énerver pour que le service administratif de l’entreprise fasse les papiers pour mon dossier. J’étais leur première personne handicapée – ça leur a ouvert les yeux. Finalement, maintenant, tous ceux qui ont des problèmes de dos ou un début de surdité viennent me voir. Je leur explique quelle a été ma démarche, ils savent que les RH sont compétents. Finalement, moyennant un aménagement de leur poste, ils peuvent rester à la boîte. 

Cette attention vis-à-vis du handicap semble s’être transmise de père en fils puis de fils en petit-fils puisque ce dernier est maintenant à la direction. Je n’osais même pas adresser la parole au père ! On arrivait ensemble, il se garait à côté de moi, Il savait que je faisais de la compétition handisport, il était très curieux et attentif. Je lui ai parlé d’Handivienne et proposé un partenariat avec notre club. C’est comme ça que j’ai suggéré à la  RH d’organiser une sensibilisation dans l’entreprise à l’occasion de “La semaine du handicap”7. On a amené des fauteuils, et les salariés volontaires ont réalisé le parcours que je fais tous les matins. Ils me suivaient le long des petits plans inclinés avec, sur les genoux, un plateau contenant un gobelet rempli d’eau… histoire de compliquer les choses. Il y avait aussi un parcours debout, les yeux bandés, avec une canne. Ensuite, les salariés ont rempli un quizz sur les différents types de handicap. Et, lors de la cérémonie finale, le directeur a fait une conférence et remis des goodies de la société aux trois premiers. 

Nous, en fauteuil, on a besoin que la porte de la voiture soit grande ouverte. Au travail, j’ai ma place attitrée, je rentre avec ma voiture dans le garage couvert. J’ai un macaron. Pourtant, au début, quand j’arrivais, il y avait toujours un camion de l’entreprise garé sur mon emplacement. Une fois, deux fois … À la troisième, je me suis garé derrière le camion et je suis allé travailler jusqu’au soir. Ça a été fini ! Le directeur, que ça commençait aussi à énerver, a fait faire une note de service. Ce soutien actif a, depuis le début, été essentiel. Pour qu’une personne en situation de handicap retrouve une place dans l’entreprise, il faut une volonté collective, à commencer par celle des patrons de la boîte. 

Une fois sorti de la voiture, j’ai tout un circuit pour parvenir jusqu’à mon bureau. Au début, quand j’ai rattaqué, on était encore en pleins travaux, il fallait ouvrir quinze portes. On a déménagé à plusieurs reprises et, à chaque fois, Cap emploi a proposé une solution pour aller au plus court. Maintenant je dois avoir tout juste trois portes à franchir. Et, souvent, mes collègues ouvrent quand ils me voient arriver. C’est bien rentré dans les mœurs. 

1 AT : Accident duTravail
2 Consolidation : terme administratif de la Sécurité Sociale qui signifie que son état est stable : il n’évolue ni dans un sens (amélioration) ni dans l’autre (aggravation) et donc, la personne peut reprendre le travail, ou toucher une rente AT, ou une Pension d’Invalidité (PI)
3  MSPH : Maison des Personnes Handicapées, gérée par le département
4  Handbike : Vélo adapté pour personnes en situation de handicap
5 CAP emploi : association chargée de l’accompagnement et du maintien dans l’emploi des personnes handicapées 
6 L’AGEFIPH : Association de Gestion du Fonds pour l’Insertion Professionnelle des Personnes Handicapées)
7 Cet événement a été créé en 1997 par LADAPT (L’association pour l’insertion sociale et professionnelle des personnes handicapées)


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