“Pour les faits”de Géraldine Muhlmann

Le récit plutôt que le discours – note de lecture

Le livre de Géraldine Muhlmann “Pour les faits” est le lauréat de l’édition 2024 du prix du livre de l’Association Française de communication interne, l’Afci, partenaire de la Compagnie Pourquoi se lever le matin!

Éditions Les Belles Lettres 2023 – 9.90€

Dans un monde qui se “virtualise”, Géraldine Muhlmann en appelle à conserver un socle permettant de fabriquer du commun : les faits. Comment ? En ayant une approche fondée sur l’impartialité, celle qu’ont adoptée les journalistes depuis la création des grands journaux américains puis européens à la fin du XIXième siècle.

 Pourtant, la tendance semble être à une approche relativiste des faits, sur les réseaux sociaux notamment : “à chacun ses faits”. Chacun dans sa bulle, avec ses “amis” qui pensent la même chose que soi, on peut aller jusqu’à fabriquer des “faits alternatifs”(comme le fait l’entourage de Trump). Il y a aujourd’hui sur les réseaux sociaux une pratique à grande échelle des fake news. Au passage, on écarte ce que Max Weber appelait “les faits inconfortables”, ceux qui gênent pour continuer à raisonner en rond. 

Et puis, on discute à partir de ces fausses informations, même les plus invraisemblables (Hanouna, sur C News, considère régulièrement que “ça existe” puisque ça circule). La conversation mobilise de plus en plus le temps disponible… beaucoup plus que les récits factuels. C’est flagrant sur les chaînes d’information continue. Les faits deviennent un décor (images qui tournent en boucle en plein écran) permettant aux “experts”, souvent auto-proclamés (petites icônes incrustées dans la vidéo événementielle), de donner leur sentiment, plus ou moins compétent, sur l’affaire à l’ordre du jour.
Sur X (ex Twitter), on commente à l’infini un fait initial dont on perd quelquefois la matérialité. 

Mais qu’est-ce qu’un fait ? Selon l’autrice, il s’appréhende par les 5 sens et il peut se partager. Un fait, ça s’impose. Mais la sensibilité des uns et des autres, constituée par leur expérience propre, entre forcément en jeu. 

Le meilleur exemple actuel est les conflit Israelo-Palestinien. Chaque camp à une lecture très différente des mêmes faits : l’attaque du 7 octobre 2023 et les bombardements qui l’ont suivie depuis. Cependant, dit l’autrice – et contrairement à une mauvaise lecture de Nietzsche (“Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations”) qui faisait la part belle cependant aux faits sensibles – il y a bien un socle solide dans les faits permettant, certes, l’interprétation, mais aussi de discuter ensemble : preuve qu’un “monde commun” existe.

La figure emblématique du garant du respect des faits reste celle du reporter, forgée par les grands journaux de l’ère de la presse papier triomphante : une presse populaire, fondée sur le rejet de la presse aristocratique, basée sur le discours critique (chronique littéraire, tribune) et sur le souci d’être facile d’accès et attrayante pour le plus grand nombre. Le reporter, ce “témoin-ambassadeur”, va déployer ses 5 sens pour faire vivre au public une expérience par procuration. Son impartialité (un idéal jamais atteint) n’est pas une objectivité “désubjectivée”, mais le fruit d’un travail sur soi qui va mettre le journaliste à distance de ses émotions trop personnelles, tout en faisant partager au lecteur un ressenti sensible. C’est ce que faisait Séverine (1855-1929), une des premières reporters françaises, qui voulait se départir d’une sensiblerie “bourgeoise” pour “voir comme le peuple tout entier”. Les journalistes de la grande époque du papier étaient vilipendés par les aristocrates conservateurs (cf Balzac avec Rubempré) parce qu’ils écrivaient pour le peuple et qu’ils mettaient sur la place publique ce qui aurait dû rester caché (aux USA, on les appelait muckrakers / fouille merde). Après avoir été globalement respectés pendant un siècle et demi, ils sont aujourd’hui accusés d’être au service des dominants, les puissances d’argent notamment.

Pourtant, si l’on veut vivre dans un monde où l’on pourra débattre autour d’une “factualité commune”, un retour vers des garants des faits semble nécessaire. Vive le récit basé sur des faits, nous dit quelque part Géraldine Muhlmann.

A La Compagnie Pourquoi se lever le matin, nous essayons de publier, en prenant le parti du travail réel, des récits de travailleurs qui s’expriment à la première personne du singulier. Notre modeste intervention est de rendre ces récits, validés par les locuteurs, vivants et  intéressants pour un large public. Une contribution au retour aux “faits” ?

Sur le site de l’AFCI, le retour en image sur la soirée de rentrée du 26 septembre 2024, lors de laquelle a été remis le prix du livre.

Agrégée en philosophie et en science politique, ancienne élève de l’École Normale Supérieure, Géraldine Muhlmann est professeure à l’Université Paris-Panthéon-Assas. Elle a écrit plusieurs ouvrages, et anime depuis septembre 2022, l’émission quotidienne « Avec philosophie » sur France Culture (accessible en podcast sur le site de Radio France et que l’on se permettra de vous recommander).


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