
En 1979, lors d’une conférence internationale sur l’autogestion Albert Meister dont l’autorité sur cette dynamique socio-économique était incontestée affirmait : « Je voudrais d’abord rappeler la dégradation extrêmement rapide de l’égalité dans toutes les expériences d’autogestion. [ … ] Malgré la formation de leurs membres, malgré l’animation et toutes les démarches de pédagogie nouvelle, malgré toutes les règles pour empêcher l’institutionnalisation, cette répétition des rapports sociaux de la société plus vaste se reproduit, se refait continuellement »[1]. Or, symétriquement, il observait que cet idéal égalitaire demeurait particulièrement présent.
Près d’un demi-siècle plus tard, Simon Cottin-Marx et Baptiste Mylondo, au terme d’une vaste enquête auprès d’univers se revendiquant de l’économie sociale et solidaire (ESS), font un constat similaire. Bien que les aspirations à l’autonomie au travail soient plus que jamais présentes, l’érosion des valeurs fondatrices des entités autogestionnaires demeure une quasi malédiction.
Si « vivre sans patron » demeure une visée, notamment après les questionnements sur l’organisation et le sens du travail en aval de la crise sanitaire, comment la pérenniser ?
Dès leur introduction les deux auteurs affichent leur projet : en aucun cas, ils n’ont la prétention d’asséner de « bonnes règles » en reformulant les valeurs cardinales. Sur la base de leurs enquêtes, ils se proposent d’apporter des réponses pragmatiques en mettant en lumière ce qui, ici et là, a permis de surmonter les obstacles à une authentique autogestion. Ils résument leur visée par cette question clef : « Comment mettre l’utopie en pratique et comment faire en sorte d’avoir des organisations démocratiques, avec une répartition équitable des richesses, où l’on travaille ensemble et « autrement » ? [2]
Dans la première des quatre parties de leur ouvrage, « L’économie sociale solidaire introuvable », les auteurs nous livrent d’abord une brève histoire de l’idée d’autogestion. Celle-ci surgit en réaction à la brutalité des lois qui ont prévalu lors de l’essor du capitalisme au milieu du dix-neuvième siècle. Si elle se revendique comme une alternative radicale, elle sera très vite dominée par les logiques socio-politiques libérales. A terme, les projets visant à associer capital et travail s’avèrent être des impasses. En outre, les ambitions de démocratie interne ne résistent guère à l’émergence puis à la prise de pouvoir d’oligarchies internes. Ces processus conduisent de fait à transformer ces entités en des instances pseudo-égalitaires. Elles seraient instrumentalisées tant par l’environnement néo-libéral que par leur propre évolution. Ce double processus, inéluctable, consacrerait la fin de l’utopie initiale.
La seconde partie intitulée : « Une économie démocratique », souligne les écueils des trois modes classiques de démocratie : représentative, participative, directe. Au-delà de l’énoncé de leurs ambitions et de leur pertinence intrinsèque, les auteurs se réfèrent à la recommandation fondamentale du philosophe nord-américain John Dewey pour qui : « La démocratie est plus qu’une forme de gouvernement ; elle est d’abord un mode de vie associé. »[3]. Il s’agit donc d’être vigilant sur quatre dérives : la confiscation du pouvoir par les personnes auxquelles il est délégué, l’exclusion de certains membres aux temps de prise de décision, l’inaction d’une majorité des membres et enfin l’érosion sur la durée de l’engagement de chacun dans la vie collective.
Parmi les options qui permettraient d’éviter ces dérives, les auteurs rapportent d’abord que l’absence de structure serait pure illusion. A contrario, les entités qui ont su inscrire la saisonnalité du pouvoir dans leur fonctionnement résistent mieux aux risques d’un affaiblissement de la vie démocratique. De même, la formule : « Une place pour chacun, chacun à sa place » constitue une voie pertinente, mais encore faut-il mettre en place et faire vivre des espaces délibératifs
Même si elle ne constitue pas une panacée, car elle exige des processus de prise de parole et d’avis assez formalisés, l’holacratie s’avère féconde notamment pour la gestion de projets mais peine dans le pilotage stratégique du fait de son formalisme. Cette option pragmatique est en effet basée sur la recherche et l’adoption non pas de la meilleure décision possible mais de celle qui fera consensus et sera aisément mise en œuvre par le collectif. En outre, celle-ci pourra être remise en débat si surviennent des difficultés imprévues.
Plus globalement, toutes les actions qui favorisent l’apprentissage de la démocratie et qui en assurent la pérennité au quotidien s’avèrent être des antidotes à la dégénérescence.
« Une économie juste », titre de la troisième partie, aborde les thématiques de l’argent, du salariat, de l’efficacité et nous propose de revisiter nos conceptions du travail. Pour les deux auteurs, il convient d’abord de distinguer rigoureusement les structures qui s’affichent comme « libérées »[4] où l’autonomie concédée aux salariés n’est, à leurs yeux, qu’un leurre et celles qui rompent explicitement avec les fondements des entreprises capitalistes basées sur l’exploitation des travailleurs et l’accumulation du capital au profit des seuls propriétaires des outils de production.
Au travers de leurs observations et des données statistiques relatives à l’ESS, les auteurs mettent en lumière la prégnance des emplois précaires et du rôle, parfois décisif, du bénévolat. Quant aux salaires ils sont nettement moins inégalitaires que dans l’économie marchande mais près de 20% inférieurs à ceux versés dans celle-ci. C’est seulement en annonçant et en assurant un pilotage excluant toute rentabilité financière que la visée autogestionnaire pourra s’incarner durablement. S’agissant des bénéfices réalisés, différents usages sont ouverts : achats d’équipements après délibération, réserves statutaires impartageables, compléments de salaire versé à tous ls salariés, … Dans tous les cas, c’est l’efficience sociale qui doit primer sur l’efficacité financière.
Cette troisième partie se clôt par la présentation d’entités où le travail n’est pas uniquement défini comme une activité directement productive. Des engagements culturels, des activités domestiques mais aussi de formation, … réalisés tant au sein de la communauté qu’au bénéfice de son environnement socio-politique y seront explicitement reconnus comme des contributions légitimes.[5]
Ces acceptions alternatives du travail font le lien avec l’ultime partie : « Une économie juste ». Au cœur de celle-ci, la promesse d’un travail désaliéné passe notamment par l’instauration d’une polyvalence non pas imposée mais fruit de débats. Seront donc privilégiées non pas des activités rationnelles en finalité régies par le seul calcul « coût – avantage » mais des actions rationnelles en valeur. Cette priorité conduit les entités de l’ESS à être communautés affinitaires. Néanmoins, l’existence « de bonnes ambiances », d’une vraie camaraderie, n’exclut par des tensions, des conflits, des départs, voire des exclusions. Dès lors, les entités où le recrutement de nouveaux membres et leur intégration s’effectue collectivement se prémunissent quelque peu de ces crises parfois mortelles. En outre, le « burn-out militant » guette toujours les membres les plus impliqués ce qui impose une stricte limitation des heures sup’ et a fortiori d’un hyper bénévolat. Là encore, de telles difficultés ne seront surmontées que par des temps d’échange débouchant sur des décisions prises en commun.
Grâce à l’observation et à l’analyse de bricolages socio-organisationnels conduits dans un grand nombre d’entités se revendiquant de l’ESS, les deux auteurs ne livrent nul prêt à penser. Pas à pas, en gardant toujours présent à l’esprit les ambitions de l’ESS, ils révèlent tout à la fois les impasses qui guettent celle-ci et mettent en lumière quelques voies et moyens pour les surmonter. C’est là une contribution éminente en des temps où un nombre croissant de nos concitoyens sont à la recherche d’univers de travail où se conjuguent autonomie et utilité sociale.
François
[1] Albert Meister, Le songe égalitaire, in revue « Autogestion », 1984, pp. 13-16, https://www.persee.fr/doc/autog_0249-2563_1984_num_17_16_1588
[2] cit. p.17
[3] John Dewey, « The Public and its problems»,1927. Première édition française : « Le public et ses problèmes », Paris, Éditions Gallimard Folio, 2010
[4] Isaac Getz, « L’entreprise libérée », Paris, Editions Fayard, 2017
[5] Michel Lallement, « Un désir d’égalité. Vivre et travailler dans des communauté utopiques », Paris, Éditions du Seuil, 2019
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