« Retour de congés »

Un mot du travail, un mot de la fin août

Arrivés rue Caulaincourt, Jean et Odette rangèrent leurs bicyclettes dans la cour de l’immeuble. En détachant les lourdes sacoches, ils se remémorèrent ce jour de juin où, en s’approchant du portail d’entrée des établissements ETI spécialisés dans le traitement des peaux à Montreuil, ils avaient remarqué un groupe de camarades qui distribuaient des tracts confirmant l’adoption définitive de la loi accordant aux salariés douze jours de congés payés. Un peu surpris de voir ce droit enfin arraché au patronat pour l’ensemble des travailleurs, ils avaient loué une toile de tente et rassemblé le minimum nécessaire pour camper : petit réchaud à alcool, poêle et casserole. Les berges de l’Oise les avaient accueillis pour de longues baignades et balades à bicyclette. Un jour, ils avaient même pu s’offrir une friture dans une ginguette et ils avaient dansé. En passant devant la loge, ils furent accueillis par un sonore : « Ah ! vous r’voilà ! Point travailler et être payé, on dirait bien que ça vous a réussi. La p’tite dame a même forci ! ». Heureux, ils se sourirent. L’an prochain, en faisant des économies, ils repartiraient, mais à la mer cette fois. Pour cela, Jean accepterait de travailler quelques heures de plus à son poste de tannage et Odette ferait tous les soirs la fermeture de la boulangerie à la place de son amie Suzette de nouveau enceinte.

Sur la galerie, les deux valises étaient à présent bien arrimées, les vélos des enfants accrochés à l’arrière. Le départ était proche. Les Mons, braves agriculteurs qui depuis deux ans louaient chaque été leur gîte rural à Maurice, Jacqueline et leurs deux enfants, avaient glissé discrètement dans le coffre de la Renault 6 un gros paquet de confitures de prunes maison et un pot de miel de leurs ruches. Le petit déjeuner avalé, les petits, non sans larmes, avaient tenu à dire au revoir aux animaux de la ferme. Ils s’étaient dit au – revoir – chaleureusement. Comme les Parisiens s’étaient bien reposés pendant ces trois semaines, les enfants nouant des amitiés avec ceux du village, pendant ces trois semaines, bien sûr ils reviendraient l’été prochain respirer le bon air dans le Doubs. Le père Mons leur avait bien recommandé de leur confirmer leur venue avant la fin de l’année, les citadins étant de plus en plus férus de vacances à la ferme, plus économiques que les villégiatures à la mer et à la montagne. Lundi, Maurice retrouverait ses camarades à son poste de pilote de zone sur la chaîne à Billancourt mais aussi ceux de son syndicat pour revoir les grilles de salaire. Jacqueline prendrait dès six heures trente son service à l’hôpital, Luc et sa petite sœur Julie rentreraient à l’école.

« I signori Lombardi sono pregati di presentarsi con urgenza al Gate 7 per l’imbarco immediato sul volo Alitalia n. 547 per Parigi. ». Eric sursauta. Après avoir rendu la Fiat louée, les Lombardi s’attardaient comme nombre de passagers dans les boutiques « Hors taxe » de l’aéroport de Rome Flumicino. Il pressa son épouse de terminer ses achats. En ce samedi 29 juillet 1995, l’aéroport de Rome Fiumicino allait battre des records d’affluence. Avec leur fille Océane, ils avaient passé trois semaines dans un village-club sur la mer Adriatique entre Venise et Ravenne, combinant plage et visites culturelles. Depuis la veille, Éric anticipait son retour avec un peu d’appréhension : les longs trajets entre leur villa à Dourdan et la Défense et surtout le management rigide de son directeur assombrissaient la perspective de sa reprise du travail.  Heureusement son équipe était soudée et rarement prise en défaut. Corinne, pédo psychologue retrouverait ses collègues au centre de PMI d’Evry. Leur fidèle secrétaire-comptable avait pris sa retraite fin juin. La nouvelle serait-elle à la hauteur ? Océane, les yeux mi-clos, casque sur les oreilles, rêvassait.

Ce 17 août 2025, le jour se levait à peine sur la gare routière de Paris-Bercy quand Victor et Lisa descendirent de l’autocar. Tous deux avaient quitté Varsovie la veille. Voilà près de trois semaines qu’ils sillonnaient l’est de la Pologne et les premiers villages au-delà de la frontière ukrainienne sur les traces de leurs grands-parents. Ils savaient depuis l’enfance que ceux-ci avaient choisi de s’exiler au lendemain de la dernière guerre mondiale, dans les années 45 – 46, mais de leur histoire personnelle, de leur culture, ils ignoraient presque tout. Ces gens étaient des taiseux. De même leurs parents répugnaient à évoquer ces « vieilles histoires » . Arrivés à l’âge de 26 et 28 ans Victor et Lisa, avaient décidé de passer ensemble une partie de leurs vacances en quête de leurs racines. Munis de leurs sacs à dos, de quelques noms de lieux et de famille trouvés sur internet ainsi que d’un traducteur électronique de poche, ils avaient fini par retrouver le village natal de leur grand-père dans la région de Przemýsl. Mais la guerre et l’exode avaient fait disparaître comme tant d’autres la supposée maison natale du grand-père, les noms des rues avaient été changés et du côté de la grand-mère d’ascendance russe, ils n’avaient rien trouvé. Malgré ce relatif échec, le frère et la sœur étaient contents de ce voyage qui leur paraissait un important devoir de mémoire. Sans doute, ils retourneraient en Ukraine plus tard, lorsque la guerre serait terminée. Septembre arrivait, Victor était soucieux, il espérait que son CDD dans un cabinet d’avocats serait prolongé. Lisa, conceptrice de site Web depuis trois ans, escomptait une stabilisation de sa clientèle.


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