J’ai envie de couper des cheveux, pas d’utiliser des produits toxiques

Isabelle, coiffeuse à domicile

De la main droite, je tire la mèche avec le peigne. Je la tire, je la dresse, je la remonte, je l’attrape avec la main gauche, et avec la droite je coupe au raz des doigts. Voilà, c’est ça. Le peigne et les ciseaux dans la même main, c’est bien ça le geste, maintenant je le fais sans y penser. Et je recommence. Tac tac, tac tac, tac tac. Ça a l’air simple, mais il faut tenir le rythme. En protégeant la lame dans le poignet, pour ne pas blesser… Ce sont des ciseaux bien particuliers, évidemment, des ciseaux de professionnelle, avec lesquels je peux couper très épais en une seule fois, sans effort. Des ciseaux à 350 euros, quand même.

Ce geste, on nous l’apprend à l’école de coiffure. Parfois, on nous conseille même de l’amplifier, on nous dit “vas-y, prends la mèche plus haut, enroule, exagère. Le client, il faut lui en mettre plein la vue, montre-lui que tu maîtrises, la coiffure c’est de l’art“. Mais ça, je ne sais toujours pas le faire.

J’ai un master en sociologie. Mon intérêt pour les questions de genre et les politiques sociales m’amenait à intervenir sur l’égalité entre les femmes et les hommes, sur les violences sexistes et sexuelles au travail, à faire de la formation dans les entreprises et dans les organisations syndicales. Initialement en tant que salariée, puis en indépendante. Pendant le covid, on m’a demandé de faire trop souvent des choses que je n’appréciais pas, par exemple des interventions hybrides devant trois-cents auditeurs, en présentiel et à distance. Je n’y arrivais plus. J’ai senti que c’était le moment de changer, d’exercer une activité manuelle, concrète, avec un résultat rapidement visible.

Mais quoi ? La menuiserie, je trouvais ça magnifique. Après quelques jours de stage, je me suis rendue compte que c’était un métier très très physique, trop pour moi. Et puis, j’avais fait un mémoire sur les femmes dans les métiers du bâtiment, et je me voyais mal dans un environnement majoritairement masculin. Et là, j’ai pensé à la coiffure. Dans la colloc’ où je vivais à une époque, j’avais commencé à couper les cheveux d’une copine, d’une deuxième, d’une troisième… J’emportais mes ciseaux en vacances avec les amis, une quinzaine de personnes, je coupais les cheveux de tout le monde. C’était devenu un petit truc que j’aimais bien faire, ça m’aidait à trouver ma place dans le groupe.

J’ai démarré le CAP de coiffeuse en septembre 2022. Dans une classe d’adultes tous en reconversion, en neuf mois. Il a surtout fallu que je désapprenne ce que j’avais appris d’instinct, et que je devienne bien plus rapide en organisant mon travail selon un schéma professionnel. Parce qu’avant je pouvais mettre deux heures à faire une coupe, alors que dans un salon il faut avoir terminé en une demi-heure, trois quarts d’heure maximum, shampoing et séchage compris.

Le salon, tout le monde le voit comme la norme en matière de coiffure. Pour moi, ça n’a rien d’évident. Cette organisation construite autour de la rentabilité comporte des contraintes auxquelles on n’est pas obligé de consentir, si on y réfléchit cinq minutes.

Devoir enchaîner les rendez-vous sans prendre de retard peut conduire la coiffeuse à écourter la séquence d’accueil, en forçant la main à la cliente : “voilà ce que je vous propose, ça vous ira très bien“, sans prendre le temps de réellement écouter son désir. Pour la plupart des gens, c’est compliqué de s’opposer à ce que dit un professionnel qui a l’air sûr de lui. Evidemment, c’est difficile de faire évoluer la coupe en cours de route. Et encore plus de dire à la fin qu’on n’est pas satisfait.

Par ailleurs, travailler en salon, c’est aussi s’exposer à des produits dangereux pour la santé. Même si, à l’école de coiffure, j’ai adoré les cours de biologie, avec des notions que je découvrais, je me suis rendue compte que ça ne me préparait pas à ce que j’avais envie de faire vraiment. Les colorations, les balayages et les permanentes entraînent beaucoup de manipulations de produits. Dans la profession, on minimise le risque, on parle d’allergies, jamais de cancers. On recommande d’aérer et de porter des gants, mais il n’y a jamais de hotte pour faire les mélanges, on se prend les vapeurs, ça irrite tout de suite les narines. L’idéal, ce serait de porter un masque, mais ça montrerait qu’on utilise des substances toxiques, donc ce ne serait pas très vendeur. Les grandes marques prétendent que leurs produits ont fortement évolué depuis trente ans. Je ne sais pas sur quoi elles s’appuient pour l’affirmer.

D’une manière générale, je m’ennuyais souvent en formation. Le groupe dans lequel j’étais était très sympa, mais pour moi l’apprentissage de la coiffure était bien trop lent. A l’école, on recevait des personnes qui acceptaient de se faire coiffer par les élèves. Elles devaient être vraiment très disponibles, car là-bas la coupe peut durer deux à trois heures. On était une douzaine, un client par élève, et une seule formatrice qui devait valider chaque étape. Tout cela pour apprendre à couper uniquement des cheveux “normaux“, c’est-à-dire qui ne soient ni épais, ni frisés, ni crépus, ni asiatiques… Et dans les stages en salons, j’en ai fait trois différents, on ne confie le plus souvent aux stagiaires que les shampoings et le passage du balai.

Plus ça allait et plus je me disais que je n’allais pas réussir à m’habituer à travailler dans un salon. J’avais envie de couper des cheveux, pas d’utiliser des produits toxiques. D’écouter les gens, et de prendre le temps de poser des questions précises pour mieux cerner la demande, en particulier quand un désir de changement est exprimé. De développer une autre relation avec ma clientèle en quelque sorte, plus égalitaire. Et de me former à la coupe de tous les types de cheveux, pas uniquement des cheveux dits européens.

Après le CAP, j’ai commencé le Brevet Professionnel, ce qui voulait dire deux années supplémentaires. Pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, j’ai laissé tomber au bout de six mois. Depuis avril 2024, je suis coiffeuse indépendante. Je vais chez mes clients, des clientes le plus souvent, pour les coiffer à domicile. Je ne me mets pas la pression financièrement pour le moment. Je préfère être fière de ce que je fais et travailler sereinement.

Ce qui m’amène à aborder le sujet de la discussion. Pendant la coupe, je suis obligée, comme tous les professionnels de la coiffure, d’entretenir une conversation. Et ça, c’est très difficile, quand on débute. Dans l’idéal, j’aurais besoin de silence, pour pouvoir me concentrer. Cependant, pour me sentir sereine, je dois faire en sorte que la personne en face le soit. Et pour ça, on doit un peu parler ! Il faut éviter les gros blancs gênants. Ainsi, il est nécessaire que j’engage la conversation, parallèlement à ma réflexion sur la coupe. Deux activités qui sont, je trouve, contradictoires. Il me semble que c’est un des seuls métiers qui obligent à ça. Quand on masse quelqu’un, c’est dans le silence, on se concentre sur le massage, il y a une musique douce. Quand on va réparer de la plomberie, on ne discute pas en même temps de tout et de rien avec le client.

Ça peut aussi être pénible pour celui ou celle qui est dans le fauteuil. J’ai eu beaucoup de retours de clientes qui ont souffert de ces discussions où on est amenée à parler, sans en avoir envie, de choses tellement superficielles, ou de sujets qui mettent mal à l’aise : “Ah, vous êtes en vacances ? Hé non, je suis au chômage ! » J’ai bien sûr fait moi-même l’expérience de ces situations pénibles avec des coiffeuses, de ces lieux communs qui génèrent un ennui profond.

Donc, j’imprime mon style, je me différencie du salon que tout le monde connait. Chez mes clientes, puisque c’est là que j’exerce, il n’y a pas de vitrine, et pas de miroirs partout. C’est important, car certaines me disent qu’elles n’aiment pas se regarder. On est loin de cette ambiance bruyante de sèche-cheveux qui fonctionnent en permanence. Et surtout, je me démarque du stéréotype de la coiffeuse qui parle pour parler. Je souhaite mettre la personne à l’aise en abordant des thèmes qui l’intéressent, tout en me sentant moi-même détendue, pour pouvoir faire mon métier le mieux possible. Quelque chose qui nous concerne et qui nous réunit. Et là, je peux faire le lien avec mon activité antérieure, quand j’interviewais des gens sur leur parcours, leur vie au quotidien. L’autre jour, j’étais chez une céramiste, on a parlé des contraintes de son métier, de comment elle vendait sa production. Ensuite, chez une autre qui se reconvertit dans le maraîchage, on a parlé de sa reconversion. Et j’adore ça.

D’une certaine manière, je sélectionne ma clientèle. Ou alors on se choisit mutuellement, si l’on veut. Ça passe beaucoup par le bouche à oreille. Au départ j’avais mes copines militantes des réseaux féministes, puis les copines des copines, et ça s’est passé comme ça. J’ai choisi le nom de mon salon à domicile, Libert’Hair, pour afficher la couleur, tout en reprenant la tradition des jeux de mots pas possibles qu’on trouve dans la profession.

Peut-être que ça restreint ma clientèle potentielle, mais si ça entraîne une sélection, c’est tant mieux. Ça m’évite d’avoir à avaler des couleuvres, d’entendre des phrases comme “Ah là là, les gens ne veulent plus travailler, il y a trop d’aides…“ sans pouvoir engager le débat parce que, quand même, je ne suis pas là pour ça, je suis dans une activité commerciale. Je me souviens d’avoir rencontré une formatrice très sympa qui m’avait dit “Ne t’en fais pas, tu auras la clientèle qui te ressemble. Si tu aimes couper des cheveux courts, tu couperas des cheveux courts“. Et en définitive, j’ai bien une clientèle qui me ressemble. Je coupe beaucoup de cheveux courts, ce qui me convient parfaitement. Et je ne coupe pas les cheveux des riches ! Voilà.


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