Il se passe à Saint-Nazaire ce pour quoi nous avons créé la Compagnie « Pourquoi se lever le matin! » : donner la parole au travail, par sa mise en récit, et partager ces textes. Au départ, écrire quelques récits, avec un fin connaisseur du territoire. Puis, rencontrer des adhérents du Centre de Culture Populaire, autour des textes. Ensuite, cela s’enchaîne comme une boule de neige. Des lecture publiques dans des bars, à la bibliothèque ou à la librairie, avec les adhérents d’une section syndicale, à la fête du 1er mai.. De nouveaux volontaires se présentent pour raconter leur travail, pour collecter des récits… Nous vous le racontons dans cet article.
À Saint-Nazaire, d’autres lectures sont programmées, un livre est en préparation, l’aventure se poursuit. Et pourquoi pas ailleurs, dans un autre territoire, dans une profession, dans une entreprise ?

Le travail humain a façonné ce territoire, sa géographie, sa société : des marais salants au port, des chantiers navals à l’industrie qui remonte le long de l’estuaire, de la base sous-marine à l’architecture de la reconstruction d’après-guerre… Inversement, qu’est-ce que ce territoire géo-social fait au travail aujourd’hui ? Fabrique-t-on la même chose dans les ateliers ? Soigne-t-on les mêmes patients ? Rend-on le même service au public ?
La Compagnie Pourquoi se lever le matin a décidé d’explorer ces questions en donnant la parole à des travailleurs de la région pour qu’ils racontent dans leurs récits ce qu’ils font et là où ils le font. Des liens d’estime réciproque avec la CGT locale ont ouvert les portes.
L’ensemble de ces récits est touffu et dense : une sorte de patchwork à dominante industrielle et ouvrière. On y lira comment ce territoire industrialo-portuaire peut susciter de la fascination. On y trouvera de la fierté, même quand le travail use, provoque des maladies que le dermatologue soigne ici et pas ailleurs. On y verra poindre de la nostalgie chez les plus anciens. On assistera à la reconnaissance du travail dans le regard des autres professionnels.
On verra comment la sous-traitance participe à invisibiliser les travailleurs. On découvrira comment les conducteurs de bus ont pu avoir une action décisive pour développer les transports urbains. Et comment, à l’inverse, les cheminots ne sont pas parvenus à maintenir les liaisons ferroviaires locales. On y lira ce qu’est le travail de service au public, à l’école, à la sécu, aux impôts ou à l’hôpital. Comment on se débrouille pour répondre aux besoins, en dépit des restrictions budgétaires et des nouvelles organisations, dans des alternances de découragement et d’enthousiasme, et comment la situation sociale du territoire façonne le travail quotidien des agents.

On découvrira que le travail peut aussi basculer vers des activités porteuses de sens, par exemple en passant de la construction de paquebots de croisière à celle des installations éoliennes. Pour une partie de la population, le travail est passé des grands ateliers vers des activités de service, souvent précaires, surtout dans les cités populaires de Saint-Nazaire. On y verra à quel point chercher un emploi, c’est du travail, un travail dur. Et comment on travaille dans des réseaux solidaires avec et pour les personnes sans logement, les réfugiés, les démunis. On pourra lire aussi comment les lycéens apprennent leur histoire, depuis les navires négriers, en sillonnant la ville avec leur enseignant.
Écrire, lire, écouter le travail
« On va faire des lectures publiques »
Avec le recueil des récits existants, la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » est allée à la rencontre du CCP, le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire. Le récit de travail, sa diffusion, c’était bien dans l’ADN du CCP. Une petite graine avait germé, Le projet était lancé, avec le soutien financier de la DRAC Pays-de-Loire.
Quelques adhérents du CCP se sont réunis. Ils ont lu les récits. Certains ont voulu aller plus loin, faire d’autres interviews, les mettre en récit. À la trentaine de récits existants s’est ajoutée une douzaine de nouveaux témoignages. La nécessité de leur diffusion directe auprès des gens d’ici s’est faite impérieuse : « On va faire des lectures publiques ».
« Moi, je veux lire ce texte-là », chacun a choisi les récits qu’il avait envie de défendre, qui l’avaient touché. Ensuite, ils ont préparé les lectures publiques, avec l’aide de Pierre ; un nouveau travail pour recomposer des extraits de trois ou quatre minutes. Il fallait définir l’ordre, varier les métiers, la charge émotionnelle.
Une dizaine d’adhérents du CCP a formé une équipe qui s’est rendue de bars en café-théâtre, de bibliothèques en librairie, à la rencontre de lycéens et de syndicalistes, jusqu’à la manif du 1er mai, avant de boucler provisoirement son périple dans un lieu festif et militant des environs de Guérande. Après cette douzaine de lectures publiques, d’autres rendez-vous sont programmés. Frédérique, salariée du CCP, organise et présente chaque lecture publique.Elle s’occupe aussi du livre, très attendu par l’assistance de ces lectureson
« Merci, c’est bien nous »

Première lecture, au bar de la Pinte, dans un quartier de HLM de Saint-Nazaire. Sous une lumière crue, les intervenants s’adressent à une vingtaine d’habitants. Des clients accoudés au bar tendent l’oreille et se rapprochent insensiblement. Le silence s’installe. À la fin, quelques échanges : «Comment ? Pourquoi ces récits ? » Et puis :« Merci, c’est bien nous ». La fierté de ceux qui lisent rencontre la fierté de ceux qui écoutent, intensément parce qu’ils se reconnaissent dans un travail dont on a souligné la dignité. Le directeur de la maison de quartier est là : « Il faut absolument qu’on travaille ensemble ».

de Saint-Nazaire
À la « bibliothèque vivante » organisée dans la Médiathèque de Saint-Nazaire, les usagers sont invités à rencontrer une quinzaine de celles et ceux dont la parole a été transcrite et transformée en récit de travail. Durant toute la journée, les usagers défilent pour un quart d’heure, interrogent, se confient parfois. Et le murmure des conversations enfle progressivement, comme si l’intensité du récit autorisait la passion de l’échange, l’attention réciproque. Chassé-croisé de questions-réponses, de regards échangés, d’émotions discrètes. Le récit de travail parle.

Au café-théâtre de « La p’tite scène », les lecteurs sont dispersés dans la salle. Ils se lèvent à tour de rôle, comme si les récits de travail surgissaient sans crier gare. Cela commence par le récit du chômeur qui travaille en vain à chercher un emploi, et finit par celui de la gérante, présente derrière son comptoir. Les gens sont un peu épatés : « Les textes sont bien écrits, a priori, le récit de travail n’est pas très enthousiasmant. Or, il y a de l’émotion et c’est écrit de telle façon que ça nous touche ». Fabienne interprète un texte décrivant le travail d’une femme de ménage. Calmement, tranquillement. À la fin, elle annonce, la voix un peu tremblante, qu’elle vient de lire son propre récit de travail. Elle se rassied. Les applaudissements redoublent.
Une vingtaine de syndiqués de la section CGT des fonctionnaires territoriaux de Saint-Nazaire sont réunis. La démarche prend ici une résonance particulière. Antoine, régisseur à la mairie, a volontiers accepté qu’un extrait de son texte soit lu devant ses camarades. L’attention est palpable, le silence impressionnant. À la fin, il fait part à l’assistance de cette étrange expérience qui a consisté à parler de lui-même en parlant de son travail. Il y a, dit-il, quelque chose de troublant à aller chercher au fond de soi-même, sous le feu des questions, des raisons qu’il ignore, et qui le poussent à faire son travail du mieux qu’il peut. Le débat s’engage sur le travail, sur l’activité, sur la dignité et sur le pouvoir que l’on peut exercer en prenant conscience de son autonomie et de sa créativité. Pour le secrétaire de l’UL de la CGT : « Tout ce que j’ai dit, je n’étais pas capable de l’écrire, mais c’est exactement ce que je voulais écrire ». Il faut s’interrompre, c’est la pause. À la sortie, un syndiqué nous rattrape: il voudrait lui aussi être interviewé. Ce sera fait quelques jours plus tard.
« Il y a quelque chose de troublant à aller chercher au fond de soi- même, sous le feu des questions, des raisons qu’on ignore, et qui nous poussent à faire notre travail du mieux qu’on peut. »
Antoine (à la suite d’une lecture publique)
À chaque lecture, les questions surgissent : Comment ? Pourquoi ? Et pourquoi pas moi ? Est-ce que je peux, moi aussi, raconter mon travail ? J’aime écrire, aller à la rencontre de l’autre, est-ce que je pourrais recueillir un récit de travail ? Des noms écrits sur un carnet, un numéro de téléphone, un mail, des dates, des lieux pour continuer.
Et ça continue…

La municipalité a supprimé 65 % de la subvention qu’elle accordait au CCP. Pas assez spectaculaire, prestige nul. Cela ne va pas empêcher Frédérique, salariée du CCP, bibliothécaire dans le village d’Assérac, d’y mettre sur pied une bibliothèque vivante qui invitera les enfants à interroger leurs parents sur leur métier. Cela n’empêchera pas Michèle de développer la démarche du récit de travail à l’intention des scolaires de Saint-Nazaire, ni Dominique de tendre son micro autour de lui pour proposer des entretiens, ni Pierre R. de continuer à interroger les travailleurs de son entourage et d’exercer sa plume pour en peaufiner le récit, ni Marilaure, ni Claude, ni Serge de les interpréter avec passion, ni Muriel d’en faire peut-être des chansons, ni toutes celles et ceux qui ont participé à un titre ou à un autre à ce projet, et qui ont décidé de le poursuivre.
À Saint-Nazaire, ailleurs aussi probablement, le travail est ancré dans le territoire. Il est situé dans une série d’horizons professionnels, géographiques, historiques, sociologiques, culturels… et politiques. L’appartenance à cet environnement rattache chacun à un vécu collectif et lui donne un sens.
À l’heure où se développent les sentiments collectifs d’abandon, où l’on ne vote pas de la même façon dans les villes, les banlieues et les campagnes, situer ainsi le travail dans son territoire peut fournir un levier pour contribuer à redonner de la dignité aux citoyens qui se sentent méprisés et délaissés, à reconstruire ce qui nous réunit.
Ils et elles racontent leur travail…
… Des récits à lire sur les sites de la Compagnie Pourquoi se lever le matin ! et du Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire
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