De « Que sait-on du travail ? » à « Travailler mieux »

La suite de l’état des lieux, avec des propositions concrètes

Christine Erhel & Bruno Palier (dir.) Travailler mieux, Paris, PUF – La vie des idées, 2025, 221 p, 18 €

« Travailler mieux » vient à la suite du projet de médiation scientifique coordonné par Bruno Palier, dans le cadre d’un partenariat entre Sciences Po et le journal le Monde, qui a donné lieu en 2023 à la parution de « Que sait-on du travail? », état de l’art pluridisciplinaire des connaissances sur le travail, proposant 36 contributions de chercheuses et chercheurs en SHS.
Face aux difficultés rencontrées par les personnes au travail et parce que les travaux académiques identifient aussi des pistes d’amélioration, une deuxième séquence a été lancée depuis l’automne 2024, en partenariat avec la Vie des idées : rassembler des propositions concrètes en faveur de meilleures situations au travail. Le recueil de ces propositions est présenté dans « Travailler mieux », dont François nous propose ici une note de lecture.


Dans l’introdution de « Travailler mieux », Bruno Palier écrit qu’après avoir formulé leurs constats, l’ensemble des contributeurs ont eu à coeur de « souligner les enjeux des transformations du travail liées à la digitalisation ou au changement climatiques » (p. 8). Ces enjeux s’avèrent d’autant plus forts que, par le biais de comparaisons internationales, les constats concernant la France leur apparaissaient plutôt alarmants. Quelles en étaient les causes ?


Ensemble ils relevaient trois faits significatifs et socialement ancrés. D’abord, un nombre croissant de travailleurs percevaient de moins en moins l’utilité de leur travail. L’expression « perte de sens » résumait leurs propos. Ensuite, ils questionnaient la cohérence des critères d’évaluation retenus par leurs employeurs – privés et publics – au regard de leur éthique. Ne pas pouvoir réaliser un travail de qualité, être empêchés de le faire en raison de normes de rentabilité à court terme, pesait sur leur quotidien. Enfin, un management directif du type « command and control » non seulement minait les opportunités de coopération au sein des collectifs de travail mais bridait en outre nombre d’initiatives et notamment les plus innovantes.

Aussi s’est imposée aux auteurs la nécessité de consolider les liens entre la recherche académique et l’ensemble des acteurs des mondes du travail pour faire émerger des voies de progrès « faisables et adoptables ». (p. 9). Dix-sept propositions sont formulées après un repérage des actions originales et pertinentes conduites dans des entreprises et une analyse de diverses politiques publiques tant en France qu’en Europe, Grande-Bretagne, Scandinavie, Allemagne ainsi qu’aux USA. Chacune de ces propositions est précédée d’une étude du problème devant être traité, de l’objectif visé, des critères permettant d’évaluer ses effets, des points de vigilance à observer afin d’éviter des « copier – coller » hasardeux et enfin de quelques des références scientifiques l’étayant.

Dans le premier chapitre, Christine Erhel propose la création d’un observatoire de la qualité de l’emploi et du travail (p. 39 – 43) construit autour de six critères : le niveau de rémunération, la stabilité des contrats de travail, la qualité des conditions matérielles de travail, la possibilité d’emplois du temps flexibles et programmables, l’existence d’opportunités de formation et de promotion, la possibilité de participer aux décisions relatives à l’organisation du travail au sein de l’entreprise. Un « quiz » disponible en ligne permettrait à tout à chacun  et en toute discrétion  d’évaluer sa situation et d’identifier ses priorités pour accéder à un « meilleur travail » (p. 42).  Cet outil serait potentiellement également utile aux entreprises pour expertiser en toute transparence leurs projets et se comparer aux autres entités de leur branche professionnelle.

Thomas Coutrot et Coralie Perez promeuvent dans le deuxième chapitre « le mot à dire sur son travail » (p. 57 – 70). Ils font le constat de l’érosion des opportunités d’expression ouvertes par les lois Auroux (1982) mais surtout de l’attrition des instances de concertation en matière de qualité du travail et de prévention des risques professionnels. Ces restrictions engagées par la loi El Khomri (2016) puis approfondies par les ordonnances « Macron » ont été plébiscitées par les instances patronales.
Pour ces auteurs, ce droit devrait se concrétiser par l’élection directe de délégués au travail réel. (p. 72 – 73). Charge à eux d’organiser des temps d’échanges entre pairs pour mettre en lumière « le réel du travail » et les pistes de progrès. Dans un second temps, l’encadrement de proximité engagerait un débat et serait chargé d’assurer la diffusion des suggestions vers les instances dirigeantes. Ce dispositif devrait permettre de rompre avec des pratiques productivistes et court-termistes inspirées par le “lean management” qui sont trop à l’œuvre dans les cercles de qualité  au point de discréditer ceux-ci aux yeux des salariés. L’existence de telles dispositions fondées sur l’écoute et la prise en compte du “travail réel” en Allemagne explique très largement les avancées de son industrie et de ses services en matière de qualité et de montée en gamme. Symétriquement, leur absence éclaire les difficultés françaises pour s’affranchir de productions « moyennes » très exposées à la concurrence mondiale et portées par la seule recherche de la réduction de la masse salariale.

Dans le chapitre quatre, Jérôme Gautié et Coralie Perez prennent leurs distances avec les discours déterministes sur les mésusages de l’intelligence artificielle (p. 98). Forts de leurs observations, ils évoquent trois scénarios. Le premier est celui du remplacement où l’IA assure toutes les tâches et détruit l’emploi. Le second nommé : « complémentarité – enrichissement » confère à l’IA un rôle d’appui au salarié et le décharge des activités routinières. Toutefois, enrichie par l’opérateur, l’IA ne sera-t-elle pas à terme en mesure de le remplacer ? Ce processus peut alors se concrétiser dans un troisième scénario : celui de la complémentarité – déqualification. L’opérateur serait confiné dans la stricte exécution des ordres reçus comme cela est déjà le cas dans la logistique. Face au « solutionnisme technologique » (p. 102), les salariés doivent se montrer proactifs en mettant en avant leur travail réel. Pour les deux auteurs, il importe que les pouvoirs publics promeuvent des bonnes pratiques en conférant aux salariés un large pouvoir de proposition au plus près de leur univers de travail.

Comment travailler mieux au temps de la transition écologique ? Nathalie Moncel plaide pour une requalification des emplois qui y contribuent ainsi que pour le « verdissement » de toute action de formation. (p.123) Pour elle, les institutions territoriales devraient multiplier les conventions au profit de collectifs de salariés porteurs de projets à finalités écologiques. (p. 132) 

Anne Rodier, journaliste au « Monde », a initié des rencontres avec des dirigeants pour les faire débattre sur les propositions des chercheurs et notamment sur celles relatives à l’encadrement de la fragmentation des horaires de travail. Celle-ci pénalise  nombre d’emplois tenus par des femmes œuvrant en « seconde ligne » : caissières,  aides-ménagères…. Mais rares ont été ceux qui ont répondu  aux initiatives d’Anne Rodier.

Dans le chapitre conclusif, Bruno Palier prône une révision des politiques qui postulent que le travail est un coût qu’il faut à tout prix contracter. Ces logiques de « low cost » s’avèrent particulièrement défavorables aux salariés. En outre, elles entravent les nécessaires conversions de l’appareil productif français et freinent sa transition écologique.

Après avoir dressé un diagnostic sévère sur l’évolution des conditions de travail et d’emploi en France, les auteurs ont le grand mérite de mobiliser leurs observations dans des propositions qui ouvrent la voie à d’impérieux changements. N’est-ce pas là la mission des sciences sociales ? 

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Les Presses de Sce Po, avec le journal “Le Monde”, 2023, 608 p., 22,00 €

Le projet « Que sait-on du travail? » avait mobilisé 60 chercheuses et chercheurs de sciences sociales, issus de différentes disciplines comme l’économie et la sociologie du travail, la psychologie, l’ergonomie, les sciences de gestion et les sciences politiques. Ceux-ci ont rédigé 36 contributions. Le journal Le Monde a relayé ces analyses dans sa page emploi, en présentant une synthèse de chaque texte. L’ensemble peut être consulté sur la page du Monde « Que sait-on du travail« ?. L’état des lieux des recherches menées a enfin été publiés sous forme d’un livre intitulé  “Que sait-on du travail ?” publié en octobre 2023. 
A partir de ces contributions, de nombreux événements ont été organisés pour présenter et mettre en débat ces contributions, avec des acteurs des ressources humaines, les syndicats de salariés, les enseignants et étudiants intéressés par ces questions, des acteurs politiques nationaux et locaux, les acteurs du travail. De nombreuses interventions dans les médias ont été réalisés afin de mettre les questions du travail, de ses conditions, de son organisation au cœur du débat public.

On pourra notamment lire l’entretien conduit par nos amis de Nonfiction avec Bruno Pallier, ou regarder l’enregistrement de la discussion organisée en octobre 2023 entre les auteurs et deux députés, membres de la Commission des Affaires sociales : Astrid Panosyan-Bouvet et François Ruffin


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