« Je ne suis pas mon handicap ! »

Noëlle, assistante de direction – office-manager

Un poste aménagé, avec un siège destiné à une personne handicapée

Assistante de direction, office-manager, présidente de la FFMAS1 Nouvelle-Aquitaine, référente handicap, mentor… mon quotidien est tout sauf monotone ! Pourtant, depuis douze ans, je jongle avec une collection de pathologies : fibromyalgie, cervicalgies sévères générant névralgies d’Arnold et névralgies cervico-brachiales, lombalgies chroniques, hernies discales et une myélopathie qui a nécessité, il y a quelques mois, une opération lourde. Le chirurgien a ouvert trois vertèbres cervicales et posé des vis. Je suis encore en convalescence.
Mais ne nous y trompons pas : ces pathologies font partie de ma vie, elles ne sont pas ma vie !

Dans mon entreprise actuelle, un centre de formation pour adultes, je suis bien plus qu’une assistante de direction : je suis le chef d’orchestre qui fait fonctionner l’ensemble. Coordination des plannings formations et formateurs, suivi des contrats, gestion des achats de formations, complétude des dossiers stagiaires… Mon rôle ? Être le lien, l’huile dans les rouages, celle qui anticipe et facilite le travail de toute l’équipe.

Ma vie professionnelle a débuté dans l’hôtellerie où, durant cinq ans, j’étais chargée d’événements : mariages, sessions de formation… Un univers exigeant qui m’a forgée ! Puis j’ai rejoint une importante marque de chaussures où j’étais l’assistante de la directrice artistique pendant dix ans.
Ensuite, pendant sept ans, j’ai été l’assistante du PDG d’une firme dans le secteur de la plasturgie. J’avais en responsabilité les déplacements des salariés avec un budget de près de 1,4 million d’euros, la facturation… J’ai participé au rachat de l’entreprise par un groupe japonais et travaillé étroitement avec des directeurs japonais. Un poste riche et stratégique ! C’est là que j’ai subi ma première opération du dos.
Après ma mutation à Bordeaux, j’ai effectué plusieurs missions d’intérim et occupé plusieurs postes d’office-manager, notamment dans un centre pour personnes handicapées. J’étais office-manager avec des activités RH variées : suivi des recrutements, administration des contrats, organisation des réunions d’équipe, communication interne. J’ai particulièrement aimé la polyvalence de cet emploi, mais l’entreprise a dû fermer.

Deux ans après mon arrivée à Bordeaux, j’ai suivi une cure de rééducation fonctionnelle. Peu après, un accident de voiture a réveillé de vieilles douleurs cervicales. En 2018, j’ai été opérée des cervicales.
Le tournant de ma vie professionnelle a eu lieu en 2020, pendant le COVID, alors que je travaillais dans un foyer pour personnes en situation de handicap. La veille de la fin de mon CDD, j’ai été heurtée dans le dos par le fauteuil électrique d’un résident… 60 kilos d’un coup ! Opération en urgence, six mois d’arrêt. Jusqu’alors, j’avais toujours travaillé à temps plein malgré mes problèmes de dos. À partir de cet accident du travail, je n’ai assuré que des emplois à temps partiel.

Ma situation implique classiquement un siège adapté et deux voire trois écrans pour faciliter le suivi visuel de mon travail. Quand l’un de mes employeurs a fait appel à l’AGEFIPH2, un ergonome et un médecin ont réalisé un excellent diagnostic… mais l’entreprise commanditée a présenté une facture de près de 2 500 euros. J’ai été choquée. Avec ce budget, trois à quatre personnes auraient pu être prises en charge avec des équipements tout à fait adaptés !
Conserver une position statique prolongée m’est impossible. Toutes les une à deux heures maximum, je dois bouger : aller au distributeur de café, faire le tour du centre, réaliser des étirements et des exercices d’assouplissement. Rien de bien compliqué en soi…

Récemment, notre société a été rachetée et la nouvelle direction a décidé de s’implanter en centre-ville à compter de janvier 2026. Depuis ma dernière opération, les longs trajets en voiture sont compliqués. Avec la préconisation de la médecine du travail, j’ai demandé trois journées hebdomadaires de télétravail. La réponse ? Un « Niet » catégorique, sans explication, sans négociation.
Le médecin du travail a pourtant recommandé le télétravail à 100 % ! L’absurdité de la situation ne m’échappe pas : refuser un aménagement médical recommandé alors que mon efficacité en télétravail est démontrée… Mais je refuse de m’épuiser dans un contentieux stérile. J’ai trouvé une issue élégante : rupture conventionnelle.

Dans cet emploi, j’ai eu de bonnes relations avec mes collègues et ma responsable. J’ai pris part à de nombreuses sessions liées aux problématiques du handicap au travail. Le fait que je doive suivre chaque année une cure thermale de trois semaines générait quelques remarques… car ce temps n’est pas décompté sur mes congés annuels. Parfois j’entendais : « Quand vous souriez, vous n’avez pas l’air malade ! » Était-ce un compliment ou un déni voilé de mes problèmes ?
Depuis mes débuts professionnels, je ne montre pas mes difficultés. C’est une attitude qui m’a été inculquée dans mon premier emploi en hôtellerie. Mon patron me disait : « Quand tu arrives ici tu laisses tes problèmes à la porte, le client ne doit rien voir ! » Pourtant, mon corps parle pour moi : quand je souffre trop je deviens toute blanche. Mon corps me rappelle que je dois lever le pied.
Dans mes différents emplois, j’ai globalement été accueillie avec bienveillance… sauf par un cadre qui m’a asséné : « Tes douleurs, c’est dans ta tête ! » Parce que oui, ça aussi, ça existe.

Dans mes CV, j’ai toujours indiqué que j’étais une personne en situation de handicap invisible. Je suis RQTH, reconnue en qualité de travailleuse handicapée. Ce statut signifie que vous pouvez travailler, mais pas effectuer certaines tâches : porter de lourds dossiers, monter sur une échelle, demeurer debout plusieurs heures derrière un comptoir… Il m’a fallu plusieurs années avant de demander cette reconnaissance et plusieurs autres pour demander la reconnaissance d’invalidité P1 à la CPAM.
Ces qualifications ne sont pas simples à porter. Être déclaré handicapé, invalide, c’est stigmatisant. J’ai eu besoin de trois années pour me résoudre à m’engager dans cette démarche. Accepter cette qualification avec une certaine sérénité demande du temps, cela ressemble au traumatisme d’un deuil.
Se dire « Je ne suis pas mon handicap » est nécessaire, indispensable, tout comme affirmer qu’une femme enceinte n’est pas une personne malade.

À ce jour, je n’ai pas trouvé un emploi à temps partiel dans lequel je puisse valoriser mon expérience et ma polyvalence. Devenir travailleuse indépendante n’est donc pas un repli : c’est une libération !
Enfin pouvoir valoriser ma polyvalence complète : assistante freelance, formatrice, community manager, consultante en automatisation administrative… Tout ce que j’ai développé en 25 ans sans jamais pouvoir l’exploiter pleinement dans un poste unique !
Et surtout : adapter mon environnement de travail à mes besoins sans avoir à justifier chaque pause, chaque étirement. Organiser mes journées selon mon énergie. Je sais que je suis plus efficace en 21 heures concentrées qu’en 35 heures entrecoupées de sollicitations futiles.
Pour cela, je me forme : no code, bases de l’IA… J’ai toujours été curieuse des opportunités ouvertes par les technologies !
Le risque ? Le surinvestissement. Quand on aime ce qu’on fait et qu’on n’a plus de contraintes externes, la tentation est grande de dépasser ses limites. Mais après douze ans à gérer ma santé, je connais mes signaux d’alarme.

Le télétravail ouvre des opportunités formidables pour les personnes en situation de handicap. Cependant, il faut être conscient que cela vous coupe du groupe. Or, nous avons tous besoin de liens sociaux et de nous sentir utiles. Réussir mes missions me suffit.

J’ai choisi de m’investir en qualité de référente « Handicap » dans mes activités professionnelles. Étant moi-même en situation de handicap, cela facilite les contacts avec des collègues assistantes qui parfois n’osent pas évoquer leurs difficultés au travail. Je peux parler de l’intérieur, sans tabou ni fausse pudeur.
Je sais ce que c’est de devoir expliquer qu’on a besoin d’aménagements sans avoir l’air de demander des privilèges. Je connais cette culpabilité stupide qu’on ressent à prendre sa cure thermale obligatoire.
Mon engagement au sein de la FFMAS depuis 2019 est bien plus qu’une simple activité associative : c’est un moteur, une passion ! En tant que présidente de la délégation Nouvelle-Aquitaine, j’ai trouvé un espace où valoriser notre métier trop souvent méconnu, créer du lien entre professionnelles souvent isolées, et défendre notre reconnaissance.
Organiser les trente ans de l’association en 2025 a été un défi extraordinaire : deux jours d’événement, plus de vingt-et-un ateliers et conférences en parallèle… Un marathon organisationnel que j’ai mené malgré ma convalescence post-opératoire !
Cette responsabilité m’apporte énormément : elle donne du sens à mon expérience professionnelle, me permet de transmettre et d’innover, crée du lien entre assistantes salariées et indépendantes, et me nourrit intellectuellement et humainement.
Quand je vois les échanges lors de nos événements, quand je reçois des messages de remerciements, je sais pourquoi je continue. J’aime beaucoup mon métier et participer à sa valorisation est essentiel pour moi.
Cet engagement me permet de développer l’esprit de coopération entre assistantes souvent isolées dans des TPE, d’organiser des rencontres avec des décideurs, des coachs, des professionnels de l’insertion… sous forme de conférences-débats et de forums.

Entre mes investissements professionnels et ceux auprès de la FFMAS, il m’arrive d’être « vidée » en fin de semaine. C’est alors qu’il faut expliquer à ma famille que je ne vais pas pouvoir les accompagner pour une journée complète à la plage. Frustrant ? Absolument.
Mais c’est le prix de l’équilibre que j’ai choisi : une vie professionnelle riche, des engagements qui ont du sens, plutôt qu’une vie diminuée « par précaution ». N’est-ce pas le cas d’un nombre croissant de salariés ?

Mon handicap fait partie de moi, mais il ne me définit pas. Ce qui me définit, c’est ma capacité à transformer les contraintes en opportunités, à continuer d’apprendre, à transmettre, à innover.
Après vingt-cinq ans de carrière, je ne suis pas fatiguée de mon métier : je suis plus passionnée que jamais. Et c’est ça, le vrai succès.

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1 FFMAS : Fédération Française des Métiers de l’Assistanat et du Secrétariat – https://ffmas.com/

2 AGEFIPH : Association de gestion du fonds pour l’insertion des personnes handicapées, organisme paritaire français institué par la loi du 10 juillet 1987 pour favoriser l’insertion professionnelle et le maintien dans l’emploi des personnes handicapées dans les entreprises du secteur privé.


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