IA : de la triche à l’outil pédagogique

Marie-Claude, professeure de français en lycée

Il y a deux ans et demi, quand j’ai lu les copies que mes élèves de seconde m’ont rendues sur « La guerre de Troyes n’aura pas lieu », de Jean Giraudoux, j’ai eu la surprise de constater que certaines parlaient du personnage d’Achille, héros légendaire qui joue un rôle clef au cours des combats relatés par Homère. Je n’ai pas compris d’où ils sortaient ça puisque ce personnage ne figure pas dans la pièce de Giraudoux, dont l’action se déroule avant le déclenchement de la guerre.

Certaines copies développaient pourtant sur Achille des considérations particulièrement élégantes. Après avoir introduit le contenu des devoirs incriminés dans le moteur de recherche de Google, je n’ai trouvé aucune source de plagiat. Comment ces développements avaient-ils donc été élaborés ? Puis, au fil de mes corrections, je suis tombée sur la copie d’un élève qui dissertait très longuement sur l’acte quatre de la pièce. Or, la pièce n’en compte que deux… Là, je me suis dit : « Il y a un truc ! » Et je me suis souvenue des conversations de la salle des profs qui ressassaient des histoires d’intelligence artificielle. J’ai donc installé ChatGPT sur mon ordinateur pour voir ce que ça donnait… Effectivement je suis tombée sur des résultats assez étonnants qui me parlaient beaucoup d’Achille. J’ai fini par comprendre que les copies avaient été générées à partir de données qui concernaient « Troïlus et Cressida ». Cette pièce de Shakespeare comprend cinq actes et, précisément à l’acte quatre, elle parle du combat entre Achille et Hector. J’ai alors demandé à ChatGPT de générer trois copies successives en lui donnant mon sujet de dissertation. En variant un peu le prompt, j’ai obtenu trois développements différents que j’ai ramenés en classe pour les inclure dans un exercice que j’aime bien : « la petite boutique des horreurs ». Cela consiste à prélever, dans les écrits des élèves, des extraits comportant des erreurs, et de demander à la classe de les expertiser.
À un moment donné, une élève, scandalisée, lance :
– Mais qui a fait ces copies ? Il y a Achille, Madame ! 
– Mais je n’ai jamais dit que c’était un élève… 

Les uns ont ri : « Ah, c’est ChatGPT ! ». D’autres ont rentré la tête dans les épaules en rougissant. D’autres, enfin, ne savaient pas de quoi je parlais : ils ignoraient tout de ChatGPT. 

Quand j’ai raconté cet épisode en salle des profs, une partie des collègues s’est cantonnée dans un refus absolu : « L’IA, c’est le diable, c’est la fin du métier, la catastrophe ». D’autres se sont montrés plus nuancés, voyant dans L’IA, au-delà de ses dérives, un nouvel outil prometteur. Dans l’équipe éducative de ma classe STI2D (sciences et technologies de l’industrie et du développement durable), certains se montraient même carrément – peut-être trop – enthousiastes… Il me semblait qu’il y avait une ligne à trouver entre ces deux positions-là. Ne sachant pas trop comment faire, j’ai donc continué, dans mon coin, à bricoler des dispositifs pédagogiques qui intégraient l’IA de manière plus ou moins satisfaisante… Jusqu’à l’époque où, il y a un peu plus d’un an, j’ai participé aux rencontres d’été du « Cercle de recherche et d’action pédagogiques » et, plus particulièrement, à un « atelier » où j’ai découvert que non seulement on peut avoir recours à d’autres IA génératives que ChatGPT, mais que des quantités de formes d’IA ont depuis longtemps envahi notre quotidien. Un univers s’est ouvert devant moi, et j’ai commencé à réfléchir aux stratégies à mettre en place pour rendre les élèves actifs et critiques face à cet outil. Je suis revenue de ces rencontres avec des idées que j’avais hâte d’expérimenter.

En tout début de cette année, j’ai ainsi décidé de reproduire de manière systématique la situation que j’avais improvisée à partir des dissertations sur « La Guerre de Troie n’aura pas lieu ». L’enjeu était de déconstruire l’idée qui associe l’IA à la faute et à la triche, pour la transformer en outil pédagogique. La première occasion m’en a été fournie, en classe de première, par une séquence d’apprentissage de la « contraction de texte ». Cet exercice assez technique, au programme du baccalauréat, fait souvent très peur aux élèves qui, pour la plupart, le découvrent au sortir de la classe de seconde. Aussi, les tentations sont grandes, pour eux, d’essayer de contourner le problème… 

Un premier travail d’explication d’un texte choisi, et quelques exercices individuels et collectifs, nous ont permis d’expliciter les règles d’une bonne contraction et d’élaborer une grille d’évaluation critériée. Comme je l’avais fait pour la pièce de Giraudoux, j’ai ensuite demandé à plusieurs interfaces (ChatGPT, Gemini, Perplexity et Mistral) de réaliser l’exercice. Les élèves ont examiné les différentes versions et ont mis en évidence les limites de ces productions (faiblesse de la reformulation, absence de respect de l’énonciation du texte original et de sa tonalité, incapacité à respecter les contraintes de taille du texte). La compréhension de ces imperfections a permis aux élèves d’élaborer un nouveau prompt et d’obtenir de la part de l’IA une version nettement améliorée. En définitive, le recours à l’IA générative a non seulement été l’occasion d’approfondir un travail méthodologique fondamental, mais les élèves ont réalisé qu’il était beaucoup plus rentable de faire fonctionner leur propre réflexion et leur esprit critique que de s’en remettre aveuglément à la machine. 

Il est intéressant de remarquer que, l’année précédente, l’IA était entrée dans ma vie professionnelle par une classe où les élèves, en grande difficulté, l’avaient vue comme une sorte d’aubaine. Un peu comme avec Wikipédia, ils trouvaient là le moyen d’obtenir facilement des textes qui avaient l’air de correspondre à ce qu’on attendait d’eux. L’IA entretenait ainsi, dans leur esprit, l’illusion selon laquelle les savoirs sont tous enfermés quelque part et qu’il suffit d’aller les chercher dans une liste de réponses définitives, déjà établies. Or l’IA se trompe souvent, le prof peut se tromper aussi…. C’est pourquoi, plutôt que d’un modèle magistral, mes corrigés prennent la forme de productions élaborées à partir de ce qui m’a été rendu. J’essaie ainsi de promouvoir l’idée qu’apprendre, c’est améliorer ce qu’on a déjà fait jusqu’à produire quelque chose dont on soit fier. Les applications d’intelligence artificielle peuvent juste aider à trouver des pistes quand on n’en n’a pas, à condition de demeurer constamment critique.

L’année dernière, mes élèves de première G, relativement à l’aise dans le système scolaire, ont utilisé ChatGPT ou Gemini pour réviser. Ils entraient dans l’IA les notes qu’ils avaient prises en classe et lui demandaient de fabriquer des questions qu’ils se posaient ensuite entre eux. C’est quelque chose que je n’avais pas imaginé et que je trouve tout à fait passionnant. Mais il faut bien admettre que l’usage de l’IA risque de creuser un peu plus l’écart entre les élèves qui n’ont pas de problème avec les normes socioculturelles dominantes – qui incluent l’usage du numérique aussi bien que les savoirs institués – et ceux qui, issus d’une autre culture, subissent le système scolaire. C’est pourquoi j’ai essayé de transposer cette innovation en première STI2D, section technique réputée moins « scolaire ». Et je continue à creuser la question de savoir quelles activités on peut mettre en place pour permettre aux élèves très perdus de gagner un peu en autonomie. S’il n’y a pas, à la maison, de frères, de sœurs ou de parents capables d’aider quand on est en difficultés, l’IA peut devenir un recours, et peut se montrer en mesure de ramener un peu d’égalité entre les élèves. À condition qu’on leur apprenne à s’en servir. Mais il faudra, dans le même temps, en montrer les limites. 

Par exemple, dans le cadre de la constitution d’un carnet personnel de lectures, je vais bientôt demander aux élèves de seconde de rédiger une fiche sur la pièce de Beaumarchais : « Le barbier de Séville ». Ils ont, parfois depuis longtemps, l’habitude de cet exercice. Il sera facile de rappeler quels éléments incontournables il convient de retenir pour rédiger une telle fiche. Ensuite, je leur donnerai ce que j’ai fait fabriquer par différentes IA génératives à partir d’un prompt qui correspond aux consignes sur lesquelles nous nous serons mis d’accord. Je leur montrerai alors que l’IA peut rassembler correctement les renseignements basiques concernant une œuvre classique. Nous contenterons-nous de recopier ce qu’un robot est capable de restituer ? Puisqu’il est question de lecture personnelle, ne s’agirait-il pas plutôt de réfléchir à la manière dont cette œuvre a parlé à chacun en particulier, et comment le groupe-classe en a construit collectivement l’analyse critique ? Si ChatGPT est en mesure de relever de manière factuelle les caractéristiques de la pièce de Beaumarchais, elle ne peut se substituer au travail qui consiste à exprimer ce qu’il ressort de la rencontre entre l’œuvre, chacun des élèves et la classe entière. Il faudra avoir lu le texte avec beaucoup de précision pour être capables, entre autres, de repérer les procédés comiques un peu fins utilisés par l’auteur, pour mettre en évidence les éléments de la contestation sociale contenue dans la comédie, et pour pouvoir en débattre. Sur ce terrain, l’IA sera de peu de secours parce que la littérature c’est de la culture vive, faite d’échanges qui vont générer une lecture nouvelle. L’IA peut croiser des sources, répertorier des éléments mais elle ne met rien en débat.

Mon parti-pris étant de mettre les élèves en activité, je pense que l’IA n’a pas radicalement changé ma façon d’enseigner. En revanche, elle peut modifier la manière dont se font les interactions entre les ados, l’autorité et le monde du savoir. Je me suis en effet rendu compte que l’usage de l’informatique relève de la sphère privée. Chacun des élèves qui l’utilisent entretient un rapport intime avec cet objet auquel il accède par l’intermédiaire de procédures et de codes confidentiels. Il m’a fallu un peu de temps pour obtenir qu’ils m’expliquent la façon dont ils s’y prennent. J’ai été très frappée par le fait que, lorsque certains ont une question personnelle à poser, qu’ils n’ont pas un copain sous la main et qu’ils n’osent pas la poser à papa ou maman, interroger ChatGPT leur permet d’avoir à coup sûr une réponse et de ne pas être jugés. 

Cette possible proximité entre l’élève et l’IA ouvre des perspectives intéressantes dans le domaine de l’aide individualisée. J’ai l’intention de mettre en expérimentation une application qui permettra aux élèves de seconde de faire un retour critique sur la façon dont ils vivent le cours : « Comment s’est passé le dernier cours ? Qu’est-ce qui a bien marché ? Qu’est-ce qui n’a pas bien marché ? » Ce sera une forme de dispositif coopératif qui offrira aux élèves une prise sur leur démarche d’apprentissage.  Par ailleurs, je compte donner les moyens à ceux qui sont le plus en difficultés à l’écrit d’utiliser les assistances textuelles pour leur permettre de commencer à surmonter leurs blocages devant la page blanche. Il me reviendra de les accompagner dans cette démarche pour les aider à s’en passer progressivement. En l’occurrence, l’IA sera autant un outil pour l’élève qu’un moyen pour moi d’entrer en contact avec ce dernier en utilisant des moyens qui peuvent faire partie de son univers.

Il se trouve que j’ai plutôt affaire à des élèves de séries technologiques – en particulier STMG (sciences et technologies du management et de la gestion) – qui se destinent aux métiers du tertiaire. Ma responsabilité vis-à-vis de l’usage de l’IA n’en est que plus importante. Il y a, il me semble, nécessité de sensibiliser ces élèves au fait qu’il existe, dans leur domaine, de nombreuses tâches à faible valeur ajoutée intellectuelle, où l’IA pourrait les remplacer. Mais je mets en avant que ce qui fera la différence, c’est leur réflexion propre. Il y aura toujours besoin de l’intelligence humaine pour discerner ce qui est essentiel au-delà des détails, et pour l’exprimer dans un rapport ou dans un compte rendu. Il est probable que la robotique fera qu’un certain nombre de tâches seront bientôt exécutées sans eux. Mais c’est leur intelligence qui, dans cinq ou six ans, donnera de la valeur à nos élèves, quand ils arriveront sur le marché du travail.

De leur côté, beaucoup d’enseignants sont eux aussi hantés par l’idée que l’IA pourrait bientôt les remplacer. Personnellement, ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus. Le rôle de l’enseignant étant d’être un médiateur, un passeur, je ne vois pas en quoi l’IA pourrait le menacer.


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