Parole recueillie et mise en récit par François

Durant douze années, j’ai exercé des fonctions de secrétariat en tant que secrétaire médicale salariée au sein d’un cabinet de cardiologie en ville. J’y assurais l’accueil physique des patients, la retranscription des dictées vocales, la gestion des appels téléphoniques ainsi que de nombreuses autres tâches administratives, sans que mon handicap, alors non diagnostiqué, ne constitue une difficulté majeure dans l’exercice de mes missions.
C’est à la suite d’un déménagement, motivé par la nécessité de suivre mon mari militaire, que j’ai été confrontée pour la première fois à de réelles difficultés, tant pour retrouver un emploi que pour me sentir à l’aise dans mes fonctions. Jusqu’alors installée dans une routine professionnelle sécurisante, je me suis retrouvée plongée dans un climat de stress permanent et de peur de ne pas être à la hauteur. Très rapidement, j’ai pris conscience de mon incapacité à assurer pleinement les missions de secrétaire médicale, notamment dans les domaines de l’accueil physique et téléphonique. Le bruit ambiant m’était devenu insupportable, je devais faire répéter mes interlocuteurs, au téléphone comme en face à face, et en quelques semaines, j’ai perdu pied ainsi que la confiance en mes compétences professionnelles.
Des examens auditifs ont alors révélé une surdité congénitale avec une perte supérieure à 50 % sur chaque oreille. Ce diagnostic m’a permis de mieux comprendre les difficultés auxquelles j’étais confrontée. À peine quinquagénaire, j’ai obtenu la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH), une reconnaissance difficile à accepter, d’autant plus que le port d’aides auditives s’est avéré indispensable pour freiner l’évolution de la surdité. Pourtant, j’avais conscience de mes troubles auditifs chroniques.
Ma recherche d’emploi s’est alors faite avec l’appui de Cap Emploi, dont la mission est d’accompagner les personnes en situation de handicap vers et dans l’emploi. Les différentes expériences professionnelles que j’ai menées m’ont rapidement montré que le monde du travail s’adapte rarement au handicap, surtout lorsqu’il est invisible. Bien souvent, c’est au travailleur reconnu handicapé d’adapter son activité à sa situation.
Après un parcours éprouvant, j’ai intégré un poste d’assistante au sein d’une structure médico-sportive, dans le cadre de l’Obligation d’Emploi des Travailleurs Handicapés (OETH). J’y ai occupé deux postes administratifs très différents. C’est sur le second que ma situation est devenue critique : le poste, situé dans un hall d’accueil très fréquenté par de jeunes adolescents, combinait accueil physique et téléphonique et n’était plus du tout adapté à ma surdité.
La pandémie de Covid-19, avec le port du masque généralisé, a mis en lumière ma dépendance à la lecture labiale pour comprendre mes interlocuteurs. Cette réalité n’a toutefois pas été prise en compte par mon chef de service. S’est alors installée une période durant laquelle chaque journée de travail était synonyme de doute, de stress, d’angoisse et d’épuisement. Chaque interaction exigeait de moi une concentration extrême, notamment lors des réunions de service.
Cette situation m’a profondément déstabilisée : mes acquis se sont effondrés et j’ai perdu toute confiance en moi. Je me suis interrogée sur mon avenir professionnel et sur l’existence même d’un poste réellement adapté à ma situation.
Parallèlement, j’ai poursuivi mes recherches d’emploi. Une annonce publiée par Pôle emploi, devenu aujourd’hui France Travail, a alors particulièrement résonné en moi : il s’agissait d’une offre pour une secrétaire indépendante chargée de missions de transcription. Ne connaissant pas du tout ce métier, j’ai effectué de nombreuses recherches. Progressivement, et après une réflexion approfondie sur ma situation, j’ai pris la décision de créer ma propre entreprise.
J’ai investi dans le « Pack installation Devenir secrétaire indépendante », suivi un Stage de Préparation à l’Installation (SPI), aujourd’hui facultatif, puis créé mon site internet avec l’aide précieuse de mon mari. Une refonte complète a été réalisée en juillet 2020 avec l’accompagnement d’un coach en référencement, ce qui m’a permis d’obtenir mon premier client dès septembre 2020.
Par sécurité, j’ai poursuivi mon activité salariée à temps partiel, malgré de grandes difficultés physiques et relationnelles, jusqu’en mai 2021, date à laquelle j’ai démissionné pour me consacrer exclusivement à mon activité entrepreneuriale.
Depuis cinq ans, je suis secrétaire médicale indépendante et je travaille exclusivement à distance, à la fois pour préserver mon confort physique et pour gagner en efficacité. Ce mode de fonctionnement me permet d’éviter le bruit, les échanges téléphoniques constants et, surtout, d’oublier mon handicap. Je suis équipée de matériel audio sans fil, un investissement coûteux pour lequel je n’ai bénéficié d’aucune aide, compte tenu de mon taux d’invalidité. Ayant débuté ma carrière à l’époque du papier carbone et des papiers pelure, je mesure pleinement l’apport des nouvelles technologies, notamment la possibilité du télétravail.
L’essentiel de mon activité est lié au secteur médical, mais j’ai également réalisé des missions très variées et parfois inattendues : transcription d’expertises médico-légales, psychiatriques, d’autopsies, d’entretiens sociologiques, relecture de discours pour des congrès médicaux, de newsletters, transcription de notes pour un ouvrage ou mise en forme de mémoires. J’effectue également, pour mes clients, de petits travaux non facturés tels que la création d’en-têtes ou de doubles de courriers. Ces attentions participent à une démarche de professionnalisme assumée et contribuent à la fidélisation.
Mon activité exige une gestion rigoureuse du temps, une capacité à organiser et prioriser les missions, à établir devis et factures, à gérer mon entreprise, à assurer une veille professionnelle et à me former aux nouvelles technologies. Aujourd’hui, je suis cheffe d’entreprise et porte plusieurs casquettes, ayant volontairement laissé de côté la dimension relationnelle du métier d’assistante médicale pour me concentrer sur les aspects techniques de la retranscription.
Concrètement, mes futurs clients découvrent mes prestations via mon site internet. Ils me contactent par téléphone ou via un formulaire détaillant leurs besoins. Je les rappelle dans l’heure afin d’étudier ensemble la mission. Si celle-ci correspond à mes compétences, j’établis un devis basé sur un tarif à la minute de dictée. Après acceptation, je débute la retranscription sans délai. Les fichiers audios me sont transmis, puis je réalise la transcription et la mise en forme avant d’envoyer les documents au format Word. Je m’adapte aux attentes de chaque client, tout en exerçant mon activité de manière totalement autonome, sans lien de subordination, même si une dépendance économique existe.
Mes clients sont répartis sur l’ensemble du territoire français : Bordeaux, Paris, Lyon, Pau, Toulouse, Bastia… Nos échanges se font principalement par mail, SMS ou WhatsApp.
L’émergence de l’intelligence artificielle et des logiciels de reconnaissance vocale bouleverse profondément mon métier. Bien que ces outils produisent encore de nombreuses erreurs, le gain de temps et de coût prévaut souvent. On me confie désormais davantage de rapports d’expertise nécessitant rigueur et structuration. Je reste toutefois vigilante sur la cohérence des dictées numériques et n’hésite pas à signaler, corriger ou reformuler lorsque cela est nécessaire.
Mes clients expriment régulièrement leur reconnaissance pour le sérieux et le professionnalisme qui m’animent. Ces retours sont une véritable source de motivation. En cinq ans d’activité indépendante, j’ai reçu plus d’éloges qu’en quinze ans de carrière salariée, malgré un investissement constant et des heures non comptées. Aujourd’hui, les marques de reconnaissance sont nombreuses, sincères et bienveillantes. L’absence de lien de subordination semble libérer la parole et instaurer une relation authentique.
Certaines périodes sont marquées par une forte charge de travail et des délais serrés. Il m’arrive de travailler six jours sur sept, voire quelques heures le dimanche. Grâce à une organisation rigoureuse, je parviens néanmoins à préserver ma vie familiale et sociale. Lors de mes congés, mon ordinateur m’accompagne et je travaille quelques heures par jour. Récemment, face à l’augmentation du volume d’activité, j’ai mis en place une sous-traitance afin d’alléger mon planning et de dégager davantage de temps personnel.
Avec le recul de ces cinq années, je peux affirmer que sans cette surdité, je n’aurais probablement jamais envisagé de devenir travailleuse indépendante ni de créer mon entreprise. Cela peut paraître paradoxal, mais aujourd’hui, j’ai presque envie de remercier mon handicap.
Dès que l’occasion se présente, je partage mon témoignage auprès de personnes en situation de handicap, notamment celles confrontées à un handicap invisible. C’est une démarche modeste, mais qui peut ouvrir des perspectives.
Aujourd’hui, je peux dire que j’ai trouvé ma place dans la société. Je me sens utile et, surtout, j’ai retrouvé la confiance que j’avais perdue.
Valérie
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