Parole recueillie par Dominique et Jacques, mise en récit par François

A deux ans, sans que je sache comment je me suis retrouvé sur une voie de chemin de fer dans mon pays le Burkina Faso. Le train n’a pu freiner et j’ai perdu mes deux membres du côté gauche et les trois quart de ceux du côté droit. Je n’en ai aucun souvenir, aussi je considère que je suis une personne handicapée de naissance. Malgré ce lourd handicap, mes parents ont décidé que je devais avoir une vie normale. A douze ans, j’ai rejoint l’école puis le lycée à la capitale et après l’université à Ouagadougou.
Après mon, diplôme en droit international public, j’ai décidé, aidé par des amis et des associations, de rejoindre la France. Pour moi, la France c’est le pays des Droits de l’Homme et de l’égalité. Je me suis inscrit à l’Université de Cergy-Pontoise où j’ai été particulièrement bien accueilli. Déjà tous les locaux étaient accessibles avec mon fauteuil électrique, j’avais même accès à l’ascenseur de la Présidence quand il y avait foule dans ceux des étudiants ! J’ai même eu droit à une cagnotte en ligne initié par les étudiants de Master Droit et Ethique des affaires en ligne qui a récolté 2 000 euros. J’ai effectué plusieurs stages dans des cabinets d’avocates Dans le cadre du dispositif « Objectif Emploi », j’ai pu être mentoré par un salarié d’une entreprise,. puis un autre du Conseil régional et enfin à la mairie de Suresnes qui a abouti à un stage. A la suite de celui-ci, j’ai été recruté comme agent contractuel.
En France, les politiques d’inclusion des personnes en situation de handicap s’imposent à toutes les entreprises et services publics mais la mairie de Suresnes en fait un combat tout particulier pour ses agents, ainsi que pour toute la population. Cela passe notamment par des partenariats avec des entreprises implantées à Suresnes mais aussi au-delà : La Défense n’est pas loin !
Aujourd’hui, je suis titulaire dans la Fonction publique territoriale en qualité d’Adjoint administratif. Ma mission au sein de l’équipe « RH » et plus particulièrement au sein de la mission « Handicap » consiste d’abord à être au quotidien à l’écoute, d’analyser et de suivre des nouvelles réglementations en faveur des agents en situation de handicap ainsi que celles qui sont en préparation dans la fonction publique territoriale : mission de veille juridique. Ma deuxième mission concerne la gestion et l’administration des badges. Cela peut être par exemple l’établissement ou la suppression de badges, ou encore un problème de badge qui bloque un collègue ou un stagiaire qui se déplace dans nos locaux. Si le problème est compliqué, je sais pouvoir compter sur mes collègues du service informatique et de la sécurité. Je donne aussi des conseils sur les aménagements, les adaptations sur des questions plus matérielles : local non adapté, équipements à revoir concernant les portes, les toilettes, la voirie, … J’apprécie de recevoir des remerciements de la part de mes collègues : « Ah merci, ton intervention c’était super ! ». Ces petits messages consolident ma motivation à rendre la vie au travail plus facile. Mais les solutions ne viennent pas toujours sur le champ ! Il y a des résistances, des incompréhensions… Quand un problème résiste, je ne me résigne pas. Il m’arrive d’y penser la nuit. Curieusement, j’observe que la nuit il est plus facile d’analyser un problème et d’imaginer des solutions… mon épouse en rit !
Ensuite j’ai une mission de reporting, qui consiste à assurer une veille documentaire sur les initiatives et innovations qui sont réalisées en France et ailleurs en matière d’insertion des personnes en situation de handicap. Je réalise des fiches que je transmets à mes supérieurs : à eux de voir ce qui peut être transposé ici. Je reçois par ailleurs des messages d’entreprises qui souhaitent avoir des informations sur ce qu’elles pourraient mettre en oeuvre. Cela débouche parfois sur une conférence-débat avec leurs équipes : une demi-heure d’exposé et une heure d’échanges avec des questions sur les emplois mais aussi sur le quotidien d’enfants en situation de handicap. Je développe ce type d’actions surtout par le bouche à oreille. Ces moments sont pour moi de vraies opportunités pour faire évoluer les représentations sur le handicap dans le monde du travail. Je suis aussi destinataire de messages d’étudiants qui font face à des difficultés pour suivre leurs études, leurs trajets, leur logement…. À moi, d’imaginer des solutions qu’ils vont pouvoir mettre en application. L’objectif principal c’est de favoriser l’autonomie de chacun avec bien sûr l’appui de bonnes volontés.
Enfin, comme j’ai une formation en droit que j’ai complétée notamment par un parcours certifiant « Culture Economique et Sociale » obtenu à Sciences Po en 2022, je suis chargé d’organiser deux fois par mois des séances de formation pour mes collègues. La thématique centrale porte sur les droits et obligations des fonctionnaires. Je conçois ces séquences en prenant en compte la qualification des participants : agents de catégorie C, B ou A. C’est essentiel pour être bien en phase avec leurs préoccupations et cela oriente mes exemples. Je réalise des maquettes qui sont validées par ma hiérarchie.
Au Burkina Faso, les personnes handicapées, y compris les enfants, sont considérées encore aujourd’hui comme une malédiction. Je suis président de l’association PHARE International du Burkina-Faso, qui vient en aide aux élèves et étudiants en situation de Handicap en apportant du matériel adapté, des manuels scolaires, et nous faisons des sensibilisations dans les écoles, universités et dans les villages… Certes les représentations évoluent mais il y encore des résistances. En France dans le monde de l’éducation et de la formation, même si beaucoup reste à faire, je n’ai pas observé de tels regards. Quand je suis arrivé ici à la mairie, j’ai perçu chez certains collègues des appréhensions : « Allais-je être autonome ? » … Mais ils ont été très vite rassurés : je me déplace seul, je mange et vais aux toilettes seul…. Affirmer son autonomie, cela facilite son intégration dans un collectif de travail. Quelque part, je veux être un exemple en brisant les préjugés et en motivant des personnes résignées. Ma vie personnelle y contribue. Je suis marié et nous avons deux enfants. Certes, j’ai des facilités, mon domicile est à cinquante mètres de la mairie et le matin en moins de dix minutes je suis à mon bureau avec mon ordi’ et mon téléphone.
À côté de cela j’ai de nombreux engagements dans des associations qui travaillent à l’amélioration de l’insertion. Il y a quelques années alors que mon appartement était situé au quatrième étage, j’ai été bloqué dans l’ascenseur. C’est alors que j’ai découvert une association : « Plus, sans ascenseurs ». Elle propose des solutions très concrètes pour que des personnes qui se trouvent immobilisées dans leur immeuble sans ascenseur ou avec un ascenseur chroniquement en panne puissent avoir une vie presque normale. Il faut dire que dans les immeubles à vocation sociale, l’entretien n’est pas toujours à la hauteur des besoins des locataires. Pour moi, la meilleure manière de mesurer le progrès moral d’une société c’est de voir quelle place est donnée aux plus vulnérables.
Ce qui me pousse au travail au quotidien, ce n’est pas seulement le revenu même si je considère que vivre uniquement avec des allocations n’est pas satisfaisant. Pour moi, une activité satisfaisante, c’est une activité qui apporte un « plus à la société » et consolide le lien social aujourd’hui mais aussi pour les générations futures.
Être autonome et utile, c’est essentiel pour moi. Et cela j’essaie de le faire ici à Suresnes ainsi que dans mon pays au Burkina Faso, quand je vais revoir ma famille et mes amis, je leur dois beaucoup.
Soumaila
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