
270 p. – 23€
Mercredi 14 janvier, Dominique Lhulier, Professeure émérite en psychologie du travail et Anne-Marie-Waser, sociologue, Maitresse de conférences au Cnam ont présenté leur récent ouvrage lors d’un « Happy-Hour » organisé par le Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Economique (Cnrs/Cnam). La séance a été ouverte par Fréderic Rey, Professeur de sociologie et directeur du Lise. Serge Volkof, statisticien et ergonome, chercheur invité au Centre d’études de l’emploi et du travail a animé les débats.
Alors que chacun de nous est assailli par l’annonce de changements globaux dans les univers de travail et en perçoit les effets sur ses activités, les auteurs choisissent d’appréhender ces transformations et leurs conséquences « par le bas ». L’écoute de ces « vies minuscules » telles décrites par Pierre Michon[1] constitue la première étape de leurs travaux. De larges extraits de ces récits nous font accéder au quotidien et aux trajectoires de femmes et d’hommes « cassés » (sic) par les logiques socio-financières omniprésentes.
Les deux auteures, engagées dans une authentique recherche action, ont organisé, avec des professionnels de l’insertion, des groupes de parole se réunissant en face à face sur de longues durées. A contre-courant des « success-stories », de récits de « premiers de cordées », les auteurs montrent comment leurs interlocuteurs vont, sinon retrouver une « vie bonne », du moins sortir peu à peu de processus d’enfermement sur soi, de ruptures familiales, de retrait social, d’addictions diverses, d’états dépressifs.
Elles font d’abord le constat que le travail refoulé, entravé, empêché, la vie marquée par de longues périodes de chômage, la succession d’emplois précaires… affectent durablement la santé physique et mentale de la vingtaine des personnes écoutées. L’absence de vie sociale partagée sur les lieux de travail conforte l’isolement et prive notamment le sujet d’échanges sur les voies et moyens d’infléchir l’hyper rationalité de procédures encadrant le « travail prescrit ». Raconter son quotidien, professionnel mais aussi personnel car les deux sont intimement liés, ouvre à un première reconnaissance de soi qui sera confortée par les échanges dans le groupe de parole. Au comment faire pour se dégager des emprises et des places assignées, succède le « Que faire de mon existence ? ». Le besoin impérieux d’enracinement analysé par Simone Weil[2] est notoirement entravé par la précarisation des emplois les moins qualifiés mais aussi par l’inanité d’un nombre croissant d’emplois du secteur tertiaire. En outre, les réformes du droit du travail et la réduction des instances d’échanges sur la santé, la prévention des risques, les invalidités, les accidents, … ont significativement réduit les espaces d’expression au sein des entreprises et des services publics[3]. Raconter dans un premier temps pouvoir accéder à un dispositif d’écoute individuel et respectueux et pouvoir dans un second temps entendre des pairs faisant part de leurs empêchements permet progressivement de « déprivatiser » (sic) ces situations de solitude, de découragement et de tétanisation. Situations dont chacun se croit la seule victime, enfermé dans un fatum individuel. Dans ces temps figés, le non-recours aux aides sociales et aux dispositifs nationaux d’insertion s’avère massif. Cela tient tant du fait de la complexité des démarches à effectuer que des sentiments de honte d’être perçu comme un assisté, voire un « cassos ».
Chercher sa place et refuser la place assignée par sa famille, son conjoint, son genre, ses origines ethniques, son entreprise et la société implique de se dégager des discours politiques qui considèrent que ces personnes sont seules responsables de leur situation.
Les processus de « dégagement » (sic) de ces situations usantes physiquement et psychologiquement passent par un retour à une activité qui ouvre à des possibilités d’adaptation, de reconversion, de bifurcation, … mais aussi pour certains par des soins et de reprise en main de sa vie personnelle et conjugale. A la lecture des récits des personnes ayant témoigné, se révèlent des difficultés, des hésitations et des échecs. Point de formule miracle donc dans cette marche vers une réappropriation de soi et une réintégration sociale qui s’effectuera « pas à pas ».
L’acquisition d’un « pouvoir d’agir », quelle que soit sa force, ouvre à des engagements, souvent modestes, offrant des possibilités d’évolutions, de transformations, de ruptures avec les situations d’empêchement qui placent « hors-jeu » un nombre croissant de personnes. Les récits des témoins mettent ainsi en évidence de manière emblématique non seulement un désir d’accès à sa place mais aussi la volonté d’un engagement sociétal qui participe à la préservation et au développement de « communs » garants d’espaces de travail désirables.
François
[1] Pierre Michon, Vies minuscules, Paris, Gallimard, 1984
[2] Simone Weil,L’enracinement, Paris, Gallimard, 1949
[3] Frédéric Rey, Catherine Speiser et Pascal Thibois, La santé au travail, grande perdante des ordonnances de 2017, Rapport à l’IRES, Paris, 2024
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