Parole recueillie et mise en récit par Vincent

Il y a deux ans, j’ai ouvert une librairie à mille six cent mètres d’altitude, dans une vallée alpine.
J’ai une formation universitaire en aménagement du territoire. J’ai travaillé dans le secteur du tourisme et de l’environnement en Haute Maurienne, puis j’ai tenu un gîte-refuge avec mon mari à Névache, entre Briançon et l’Italie, pendant plus de vingt-deux ans, jusqu’en 2019. En 2020, j’ai été élue maire de Névache. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Estelle, également maire d’une commune du Briançonnais, qui suivait une formation de libraire et qui cherchait un endroit pour s’installer. Libraire, c’était un projet que j’avais depuis longtemps, un projet parmi d’autres, ni plus ni moins. Je possédais un local adapté à Névache. Alors, j’ai saisi la balle au bond. Mon expérience d’une vingtaine d’années dans cette vallée me permettait de savoir quelles populations on accueillait et quelles étaient leurs attentes. Et une librairie ici me paraissait correspondre à un besoin. C’est comme ça que nous nous sommes associées.
On idéalise le métier de libraire. Tout le monde croit que c’est quelqu’un qui lit beaucoup, qui est toujours plongé dans un livre. Auparavant, dans mon refuge, on pensait que je passais mon temps à découvrir de nouvelles balades et à discuter avec les clients. Mais ça représentait, allez… cinq pour cent du métier ? Une librairie, c’est la même chose. Je ne passe pas mes journées à bouquiner, loin de là. Et je n’ai pas lu tout ce qui est exposé dans mes rayons. Il faut bien se rendre compte que, même si notre offre est limitée, nous sommes complètement submergées, nous ne pouvons pas tout connaître. Au début, une question me perturbait : est-ce que j’allais devoir tout lire en diagonale ? C’est ce que j’ai commencé à faire, avant de m’apercevoir que c’était débile. J’ai renoncé. Maintenant, quand on me demande si j’ai lu tel bouquin, je peux répondre par la négative sans que ça me pose problème. Je lis ce que j’ai envie de lire, et je conseille à partir de ça. Et je garde le plaisir.
Mais avant de pouvoir prendre un livre et de s’asseoir, il y a beaucoup à faire. La comptabilité bien sûr, le suivi des factures ; on règle à trente ou soixante jours, et nous devons faire attention à la trésorerie ; un bilan mensuel pour le comptable… Et choisir ce que nous allons proposer. C’est parfois difficile : à Névache, notre librairie est toute petite, nous devons nous limiter. Nous avons un rayon montagne, un rayon écologie, des bandes dessinées, des polars, des auteurs locaux… En revanche, on n’a pas toute la rentrée littéraire. L’année dernière, ça représentait 600 nouveaux volumes, nous ne pouvons pas tout avoir. Il est toujours possible de faire venir un ouvrage, mais nous sommes éloignées de tout et ça peut demander quinze jours. Nous sommes très transparentes avec nos clients là-dessus.
Une fois notre sélection faite, nous devons passer commande. Avec les gros distributeurs, qui sont les intermédiaires avec les maisons d’édition, nous passons par un système de pré-commandes, avec des listes à cocher. Il faut s’en occuper, pour éviter que les distributeurs ne nous envoient tout ce qui paraît. Moi je veux vraiment choisir ce que j’ai sur mes rayons, je n’ai pas envie que d’autres décident pour moi. Comme tous les libraires, nous passons par une plate-forme qui s’appelle Prisme. Prisme regroupe tout ce qui vient des diffuseurs et assure les expéditions.
Ensuite, il y a la réception. Ça prend un petit peu de temps mais c’est un réel bonheur : nous sommes comme des enfants qui ouvrent des paquets cadeaux à chaque fois que des cartons arrivent. Et la gestion du stock, le renvoi des invendus. Nous essayons de limiter les retours, car ça coûte cher. Ces jours-ci, j’en ai fait un gros, cinquante kilos environ.
Nous avons décidé de maintenir l’ouverture toute l’année. Hors saison, uniquement l’après-midi, mais c’est quand même un défi, dans un village de 370 résidents où la fréquentation touristique est très tributaire de la météo. Pour nous, c’est un engagement dans le prolongement de notre fonction de maires, en quelque sorte. Nous pensons qu’il est important pour Névache, pour la vie de ses habitants et pour son image de marque, de proposer une alternative à la randonnée et au ski, et de développer l’offre culturelle. Et puis, nous devons réfléchir à l’avenir, répondre à la transition climatique qui est déjà là et qui va avoir un impact sur la vie en montagne et sur l’activité touristique.
Ceux qui nous rendent visite le comprennent bien, me semble-t-il. Sans doute poussent-ils la porte par curiosité la première fois, mais ils reviennent par plaisir et pour nous soutenir, et restent plus d’une heure parfois. J’en suis très heureuse, je trouve ça très agréable. Et les clients aussi, qui me font part de leur surprise de découvrir un tel lieu.
C’est l’endroit idéal pour accueillir et faire connaître les auteurs locaux. Nous essayons d’organiser des rencontres avec eux, au moins une par semaine en été et en février. C’est important de témoigner de la vie du territoire et de son histoire. C’est dans ce sens que l’été dernier, nous avons reçu l’évêque de Gap, non pas en sa qualité d’évêque mais d’auteur. Il a en effet publié un essai pour témoigner de la condition des exilés qui traversent les Alpes dans le Briançonnais. C’est un sujet très problématique qu’il faut bien évoquer quelque part, car on en parle peu dans la sphère institutionnelle. Il est venu présenter son livre, il y avait beaucoup de monde, et c’était très très bien. C’est une des rencontres où nous avons eu le plus de monde. A plus long terme, nous réfléchissons à l’organisation d’un événement qui rassemblerait la lecture et la randonnée. Ça fait le lien avec mes préoccupations de maire.
Ainsi la librairie devient-elle un lieu de dialogue, un lieu convivial dans la commune où l’on peut passer un moment, parce que tout le monde ne va pas au bistrot. Je suis très attentive aux liens intergénérationnels, et il m’arrive d’accueillir des personnes de plusieurs horizons, des touristes ou des résidents, autour d’une occupation qui n’a pas toujours à voir avec la lecture. Une fois c’était le tricot avec des dames du village, on s’est retrouvées pour papoter. Il y a aussi des enfants de Névache, des tout-petits, qui viennent me voir. On parle, je leur raconte des histoires. Une autre fois, un gamin ne savait pas quoi faire, il était là devant avec son vélo, il devait attendre sa copine. Eh bien il a poussé la porte pour venir discuter avec moi. Quand sa copine est arrivée, il est reparti. Mais le lendemain, ils sont revenus à trois ! Je leur ai fait des tattoos, on a fait des dessins. Juste pour le plaisir. On a aussi ce rôle. Et je trouve que c’est utile et important, parce que plus tard ils auront envie de rentrer dans une librairie et que j’y serai peut-être pour quelque chose.
Être à la fois maire et libraire, ce n’est pas confortable. Les deux m’accaparent énormément, et c’est pareil pour ma collègue. Ce n’est pas que je mélange les deux, il n’y a pas de confusion dans mon esprit. Mais ce sont les gens qui ont du mal à faire la part des choses quand ils s’adressent à moi. Il n’est pas rare qu’un Névachais pousse la porte pour me dire : au fait, j’ai un problème… Et je reconnais que, pendant que je suis face à mes rayons, j’ai des appels de la mairie, ou des dossiers à traiter. Parfois je suis même obligée de fermer boutique pour respecter des rendez-vous que je ne peux pas déplacer. Donc à terme, sans doute aux prochaines élections, nous allons toutes les deux renoncer à nous présenter à nouveau pour nous consacrer uniquement à notre commerce.
Est-ce qu’il est possible d’en vivre ? Je le pense réellement. Evidemment, ce n’est pas un métier qu’on exerce pour faire fortune. J’insiste, c’est un engagement, qui passe par une certaine prise de risque. A mon avis on peut sortir un SMIC d’une structure comme celle-ci. Nous avons une chance énorme, avec la loi Lang qui uniformise le prix des livres, que ce soit dans une boutique franchisée, sur un site de vente en ligne ou chez les indépendants comme nous. C’est ça qui sauve les librairies en France. Mais la grosse question que nous nous sommes posée avec Estelle, c’était de savoir si nous allions être capables de dégager deux salaires. Ainsi, nous avons fini par acheter une deuxième boutique, à Guillestre. Les deux sont regroupées au sein de la même structure. Ce sont deux commerces aux rythmes différents, celui d’une petite ville proche de la Durance et celui d’un village de montagne. Sûrement qu’à terme, nous séparerons nos deux activités.
Je resterai bien sûr en lien avec Estelle. Par ailleurs, nous adhérons à Librairies du Sud, un réseau professionnel. C’est intéressant car ça nous permet de rencontrer des collègues, dont deux à Briançon. Pour l’instant ce sont des réunions à distance. Nous échangeons des trucs de métier et nous comparons nos méthodes de travail. Nous abordons des questions comme la logistique, où nous sommes tributaires d’une organisation assez rigide que les distributeurs nous imposent. Nous évoquons également l’accueil des auteurs que nous invitons, avec une idée de mutualisation des frais d’hébergement, car faire venir des auteurs connus revient assez cher.
Voilà. Ces activités très variées et le sens que nous y mettons constituent un métier où je me sens bien. J’accueille du monde, et je fais plaisir aux gens, qui me disent qu’ils sont heureux de venir. Je travaille à mon rythme, qui n’a rien à voir avec celui de l’hébergement et de la restauration qui m’occupaient auparavant. Et puis, si un jour je suis seule au milieu de mes bouquins et que je n’ai plus rien à faire, je peux en choisir un et m’asseoir avec, pour la culture et pour le plaisir.
Claudine
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