L’IA : une fois que l’on a fini de s’enthousiasmer ou de s’indigner, que fait-on ?

Vincent – enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication

« L’IA est là, les étudiants ne l’ont pas choisi, moi non plus »

Est-ce que cet article te dit quelque chose ?” : j’étais interpellé ainsi en septembre dernier par les collègues d’un Master où j’avais donné un cours sur la communication et les organisations. Une étudiante me citait dans son mémoire de fin de Master, en m’attribuant un article… que je n’avais jamais écrit. À y regarder de plus près, les quatre-vingts pages de son mémoire avaient été produites en grande partie par une IA générative ! Elle avait pourtant signé sur l’honneur que c’était un travail personnel.

Ce n’était pas la première fois que j’avais à lire un texte généré par une IA. La première fois, c’était en 2023, lorsque j’ai eu à diriger un numéro d’une revue scientifique avec deux chercheurs des Universités de Montpellier et de Sherbrooke, au Canada. C’était le numéro anniversaire des dix ans de la revue. Comme mes collègues, j’étais curieux de voir ce que ces IA génératives avaient dans le corps, ou plutôt leur cerveau. Qui plus est, en tant que chercheur en sciences de l’information et de la communication, et pilotant un dossier thématique sur les transformations et enjeux sur les métiers de la communication. Alors nous avons fait l’essai. Nous avons nourri Chat GPT avec les articles publiés au cours des dix dernières années, et demandé à l’IA une synthèse de 30 000 signes. Nous avions imaginé la publier et la commenter, pour montrer le chemin parcouru, les sujets abordés et les regards portés dessus. Nous avons obtenu un texte propre, structuré, bien ordonné, sans faute ; mais tiède, lisse, sans réflexion ni affect. C’est ce que j’appelle de l’écriture au kilomètre, un peu comme la musique d’aéroport. Ça peut durer trois minutes ou une heure, tu écoutes toujours la même chose. Tu as l’impression que ça avance parce que l’outil fait bien les transitions. Tu te laisses bercer mais tu n’apprends rien. Cela ne reflétait pas du tout ce que nous avions produit dans la revue depuis tant d’années. Aucun angle analytique ! Un peu embêtant pour une revue académique… Tous les trois, nous avons eu un sentiment de remplissage un peu vain. Autant dire que nous n’avons pas utilisé la synthèse dans la publication… Mais cela a fait office d’apprentissage collectif, ce que je trouve important.

En juin 2025, j’ai reconnu cette écriture lisse et tiède dans des mémoires d’étudiant.es de première année du Master que je dirige. Je lisais des mémoires, truffés de références à des auteurs que nous n’avions pas étudiés en cours, ni avec moi ni avec mes collègues, qui plus est sans citation à proprement parlé. Bref, du name-dropping, une pratique qui consiste à citer pour citer, pour “faire académique”, mais sans avoir réellement connaissance des travaux des auteurs cités. Bien entendu, ce n’est pas ce que j’attends dans un mémoire. Qui plus est, c’est facilement identifiable. Lors de la soutenance, il est facile de demander des justifications et d’identifier les illusionnistes, ceux qui t’en mettent plein les yeux par les références convoquées dans leur analyse, mais qui s’illusionnent aussi d’un savoir qu’ils n’ont pas. La plupart le reconnaissait d’ailleurs, avouait l’utilisation d’une IA générative. Nous pouvions alors leur faire comprendre que ce n’était pas le travail attendu, et je leur demandais de retravailler leur mémoire. Cela a été un déclic, le starter qui m’a obligé à réfléchir à ce que les étudiant.es faisaient des IA génératives, réfléchir à la façon dont je devais leur en parler, notamment dans le cours de méthodologie. J’ai aussi réfléchi à la façon dont je pouvais favoriser leur compréhension de ces dispositifs, et leur usage aussi, car il ne s’agit pas de les interdire.

Avec eux, j’ai toujours développé une ingénierie pédagogique susceptible de leur faire acquérir de la réflexivité, de la compréhension pour démêler les fils, sans se précipiter sur une solution. Ni plus ni moins que ce qu’on attend d’un master universitaire. C’est pour cela que mes collègues et moi persistons à demander un mémoire en fin de première année de master, alors qu’il n’est pas obligatoire. Cela développe leur curiosité, leur réflexion, leur esprit critique, leur compréhension aussi, ça les booste pour la seconde année! Depuis bientôt trente ans, je suis maître de conférences sur ce campus, construit dans les années 1970, au milieu de cités de la Seine-Saint-Denis. Ce contexte est important car nombre de nos étudiant.es vivent dans le “9.3” ou dans les alentours ; en majorité en Licence, moins en Master il est vrai. Pour le Master que je dirige, mes collègues et moi avons fait le choix de ne pas avoir de profil type de recrutement. Nous cherchons surtout des candidat.es qui comprennent ce que l’on fait, ce qu’ils peuvent obtenir chez nous. Notre positionnement (réunissant communication interne et RH) est assez singulier. Ce qui nous importe, c’est de percevoir qu’ils ont déjà un regard un peu réflexif sur leurs stages passés et leurs expériences professionnelles. Ensuite, c’est à nous de les faire grandir. Tous les ans, dans des promos de 25 étudiants, il y a au moins un ou une étudiant.e qui nous donne grande satisfaction, quelqu’un sur qui on était hésitant lors du recrutement, qu’on a intégré tout de même, qui se nourrit des cours proposés pour progresser tout au long des deux ans, et qui finit avec un mémoire très satisfaisant. C’est marrant comme des petites choses comme cela me font autant plaisir aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Tu te dis, là je suis utile; là je comprends le sens de mon boulot: c’est apprendre à apprendre, former un esprit à la réflexivité. Non pas le formater, mais apprendre à des individus à se construire, à avoir le plaisir de la réflexion pour trouver leur place dans la société.

J’en discute souvent avec des collègues, de mon université mais aussi d’autres universités. Nous dirigeons tous et toutes des masters en communication dans nos universités respectives, en France mais aussi en Belgique et au Québec. On a le même regard sur notre métier, le même regard sur ce qui le transforme. En mai prochain par exemple, nous nous retrouverons dans un séminaire pour réfléchir au développement des IA dans les métiers de la communication. D’ores et déjà, nous avons monté un projet de recherche pour lequel nous sollicitons nos étudiant.es. Il s’agit pour eux d’observer et de comprendre comment se développent les usages des IA dans les entreprises où ils font leur alternance ou leur stage. En communication interne notamment, ce que font les praticien.nes de ces dispositifs et ce que ces dispositifs fait à leur métier.

Je vois l’IA comme un outil parmi d’autres, mais pas comme un outil comme un autre. Cela me rappelle les débuts de la téléphonie mobile. Il y a longtemps, je me suis intéressé au développement de ses usages professionnels. De hier à aujourd’hui, de la téléphonie mobile aux IA génératives, je m’aperçois que la technologie ne m’intéresse pas plus que ça. En tant que chercheur, elle est pour moi un prétexte pour analyser l’organisation du travail, la circulation de l’information, les situations de communication, les relations entre les individus en contexte professionnel. Et la communication interne est un bon prisme pour observer cela, du fait de la place qu’occupe ces communicant.es dans les organisations : ce sont des acteurs d’interface. Aujourd’hui, à partir de l’IA, ce qui m’intéresse c’est comment cela vient percuter un métier et des acteurs, la façon dont des professionnel.les s’interrogent sur ce qu’ils peuvent en faire dans leur contexte de travail. Par l’intermédiaire d’une association comme l’Afci (association française de communication interne), je peux m’entretenir avec eux ou elles facilement. J’aime bien procéder par entretiens pour mes travaux de recherche. Je contacte un.e professionnel.le qui n’a pas de temps à me consacrer a priori, qui finit par m’accorder tout de même une demi-heure et, finalement, l’entretien dure plus d’une heure et demie et la personne me livre les pépites que je cherchais. J’adore ça !

Lors du séminaire, nous allons aussi échanger en tant qu’enseignant.es, et pas seulement que chercheur.ses, sur ce que nous avons testé avec les IA, comment cela transforme notre métier, ce que nous pouvons mettre en place. Par exemple, j’ai décidé cette année d’intégrer les IA génératives dans certains examens. J’en ai discuté avec mes collègues et je me suis lancé. À l’issue de mon cours, j’ai donné une question aux étudiants en leur demandant explicitement d’utiliser les IA génératives pour y répondre. Ils devaient poser leur question à deux IA différentes et travailler par groupe de deux. Je voulais aussi qu’ils en discutent entre eux. Je leur demandais une note méthodologique sur la construction de leur prompt et une note critique sur les productions obtenues par IA. Ils ont joué le jeu et m’ont remis des bons travaux, avec des regards intéressants sur ce que produisent les IA. Mais je n’ai jamais passé autant de temps pour corriger des copies…

Je le dois aux étudiants. L’IA est là, ils ne l’ont pas choisie, moi non plus, mais cela a une incidence sur mon métier et sur nos vies. Une fois que l’on a fini de s’enthousiasmer ou de s’indigner, que fait-on ? La première réaction de mon université est intervenue début 2024. La décision a été de l’interdire, pour la rédaction de mémoire ou tout autre travail évalué. La raison invoquée est compréhensible : seul un travail personnel peut être noté, un étudiant.e qui s’aide d’une IA générative ne fournit plus un travail personnel, c’est même considéré comme un plagiat. Il y a donc sanction disciplinaire. D’autres universités ont rédigé une charte de bonnes pratiques, pour tenter de cadrer les usages. Tout le monde tâtonne, cherche comment il faut s’y prendre. Quelle que soit la difficulté à trouver un cadrage cohérent, cela vaut toujours mieux que l’interdiction des IA.

Avec mes étudiant.es, je privilégie le dialogue. Ainsi, lors de la dernière rentrée universitaire, j’ai annoncé la couleur. J’ai prévenu les deux promotions : “Je sais que vous allez utiliser des IA, principalement pour corriger vos fautes, et peut-être aussi pour améliorer votre rédaction. Je ne vais pas me plaindre de lire des mémoires où je n’ai pas à corriger les fautes. Je peux me concentrer sur le fond et j’en suis ravi. Mais mon regard sur votre analyse va être plus exigeant.” En échange, mon travail alors est de leur montrer, encore plus aujourd’hui qu’hier, que trouver l’information n’est pas comprendre l’information. Trouver sans comprendre, c’est réduire à court terme l’effort nécessaire pour produire ce qui est demandé, mais c’est aussi réduire sur le long terme la capacité cognitive de son cerveau à comprendre. C’est aussi s’empêcher de faire des liens entre les connaissances pour comprendre le monde dans lequel on vit. Bref, aujourd’hui comme hier, il est de mon devoir de leur donner les moyens d’apprendre à réfléchir, les moyens de construire leur libre arbitre, d’oser s’affirmer, de les aider à agir, de leur faire comprendre qu’ils sont irremplaçables en tant que personne. »

Voir aussi les récits de leur travail par
– Marie-Claude, professeure de lycée : IA : de la triche à l’outil pédagogique
– Christofer, professeur des écoles : Le robot : une porte supplémentaire pour apprendre à lire et à écrire


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