Moteurs géants pour centrales nucléaires

Pierre T., employé chez un constructeur de moteurs diesel

Autour des bassins du port de Saint-Nazaire, on peut voir d’énormes colis emmaillotés dans des bâches, en attente d’un embarquement. Ce sont des moteurs diesel de plus de 300 tonnes chacun, assemblés dans le bâtiment « essais-assemblage » de l’usine MAN[1] où je travaille. Mon bureau est situé au-dessus de l’atelier de production et à proximité du silo contenant nos pièces de rechange – le « trésor »-. Dès qu’on a besoin d’une pièce, on rentre une référence, on appuie sur un bouton et un chariot va automatiquement la chercher. Il reste à la livrer au client ou à une autre usine MAN quelque part en France ou dans le Monde.

Avant d’entrer dans cet établissement, j’ai été, pendant vingt ans, mécanicien dans la « Marine Nationale ». J’ai d’abord été embauché ici comme technicien-support dans le service après-vente des moteurs Pielstick – la marque historique de l’usine de Saint-Nazaire avant qu’elle ne soit rachetée en 2008 par MAN – Puis, en 2017, j’ai été affecté au service « Licences » pour faire le lien entre notre bureau d’études et les constructeurs de nos moteurs. Mon travail consiste à accompagner la transmission des plans de nos machines auprès de nos partenaires chinois, japonais, coréens, états-uniens, etc qui ont acquis la « licence » qui leur donne le droit de les construire. Ces derniers reçoivent toute une liasse de documents contenant les spécifications techniques et les plans élaborés par notre bureau d’études. Et je suis chargé de répondre à toutes les questions qu’ils se posent : expliquer une cote, le choix de tel matériau, le sens d’une formule de calcul thermodynamique. Pourtant, en tant que mécanicien possédant une connaissance générale du moteur diesel je ne suis pas un spécialiste. Je reste donc en contact avec tous les départements de l’entreprise qui apportent les précisions nécessaires puis reviennent vers moi pour communiquer avec les clients.

Je pourrais me contenter de faire toutes ces démarches par l’intermédiaire de la messagerie instantanée. On n’utilise en effet même plus le téléphone, chacun se tient devant son écran d’ordinateur, voit ses interlocuteurs en visio et a accès à toutes les données. Pour ma part, même si je dois traiter un problème annexe de comptabilité, je préfère me déplacer, discuter avec les gens en présence réelle dans l’open-space où se situe mon bureau, mais aussi à la logistique, aux essais, au service après-vente. J’aime bien, en particulier, descendre à l’atelier où sont fabriquées les pièces pour pouvoir toucher l’acier. Certains collègues vendent des pièces ou remplissent des dossiers sans se rendre compte de ce dont ils parlent et sans connaître les processus de fabrication et de contrôle. Beaucoup n’ont aucune idée du poids d’un injecteur. Quand ils l’auront dans la main, ils en éprouveront soudain les 5 kg. Au service qualité, on m’explique comment on contrôle une pièce à l’aide d’une machine tridimensionnelle. En manipulant un petit joystick, ils viennent palper ici ou là et obtiennent la cote, le diamètre, le parallélisme. Autant de mesures qu’on effectuait auparavant avec des outils manuels. Je connais ainsi pas mal de monde et je pense être mieux armé pour répondre aux interlocuteurs étrangers qui attendent des explications et qui, parfois, se déplacent à Saint-Nazaire pour traiter des problèmes particulièrement importants.

Visite des Chinois à Saint-Nazaire

Par exemple, notre licencié chinois a dû faire face à une avarie sur un moteur de centrale nucléaire chez un de ses clients. C’était une grosse avarie qui avait carrément détruit le moteur. Une équipe de techniciens et d’ingénieurs chinois s’est donc déplacée à Saint-Nazaire dans un contexte un peu tendu. A priori, ils remettaient en cause la qualité de notre fabrication. Nous avons organisé la réunion avec mon chef de service, quatre ou cinq collègues et des interprètes qui travaillent pour notre entreprise en Chine. On a dû prouver que notre machine était capable de faire ce qu’on lui demandait et que l’avarie n’était pas due à un problème de définition, mais à une intervention humaine qui avait eu lieu pendant une opération de maintenance. La discussion a été serrée, mais tout s’est bien passé. À partir du moment où on leur a expliqué calmement les choses, et qu’on leur a prouvé d’une manière raisonnée, logique, mécanique, les raisons du problème, ils ont momentanément accepté que l’erreur était de leur fait. Nos interlocuteurs chinois sont généralement de bonne foi. Ce qui n’est pas forcément le cas avec tous nos clients auxquels il est parfois impossible de faire accepter ce qu’ils jugent inacceptable.

À Saint-Nazaire, nos partenaires voient l’entreprise dans son contexte, ils se rendent compte de nos façons de travailler. De même, quand nous nous rendons à XI’an, dans la province du Shaanxi ou à Shangaï, nous sommes très bien reçus. Comme lorsque nous les accueillons à Saint-Nazaire, nous nous retrouvons autour d’un bon repas au restaurant… Je trouve particulièrement intéressant de découvrir la Chine par l’intermédiaire de mon travail et d’entretenir un contact direct.

Ce genre de fonctionnement suppose que notre équipe travaille dans un esprit de confiance et que les rôles entre nous soient bien répartis. Quand, à mon poste précédent, il est arrivé que mon chef direct ait subi un arrêt maladie de plus d’un an, les responsabilités nous sont tombées dessus un peu brutalement. On a dû gérer la relation avec des clients qu’on n’avait pas l’habitude d’avoir en direct. On avait besoin de quelqu’un qui assume la relation commerciale, qui sache prendre les décisions d’un chef de cellule. On n’était pas loin du burn-out. Heureusement, notre direction a détaché une personne qualifiée pour venir nous soutenir.

Ça a été une expérience compliquée dont je me suis bien sorti mais qui m’a laissé le souvenir d’un important stress négatif. À l’inverse, lorsqu’on m’a demandé d’effectuer le suivi du moteur PC42 Pielstick qui équipait le paquebot « Princess of the sea », je me suis senti investi. Ce n’était pas une responsabilité que je devais assurer par défaut. Le navire avait commencé à naviguer avec ses passagers. Depuis mon poste de travail à Saint-Nazaire, je devais prévoir des séquences de maintenance en fonction du programme de navigation de la croisière, puis envoyer les équipes sur place et organiser une noria de pièces correspondant aux besoins des visites-éclairs à chaque escale. Or une escale dure quatre jours. Au moment du départ, le bateau n’attend pas. Tout doit être prêt.

Pistons du moteur de l’Artania

Et ce moteur Pielstick n’est pas un petit engin : il fait trois mètres de haut, le piston a un diamètre de 570 mm et une profondeur de 1m20. Tu passes dedans sans problème. On envoyait donc les techniciens sur place par avion avec le matériel. À chaque escale, si le chantier n’avait pas été bouclé à temps, les pénalités auraient pu être énormes pour la société qui exploitait le navire et qui répercutait la pression sur notre entreprise. Le capitaine et le chef-machine nous poussaient donc parfois un peu. C’était un stress qui, cette fois, n’enlevait rien au côté passionnant du challenge.

Après vingt ans passés comme mécanicien dans la Marine Nationale, sur la Jeanne d’Arc, la frégate La Fayette, le Sirocco et un peu en sous-marin, je me suis donc reconverti dans une branche civile de la navale. Quand, arrivant de Poitiers, je suis venu rencontrer mon futur employeur, ma première impression n’a pas été favorable. Arrivé à Saint-Nazaire par la quatre-voies je me suis garé directement devant le chantier pour un entretien dans des locaux qui m’ont fait un triste effet. Au retour, je me suis perdu du côté du Pont de Saint-Nazaire et je me suis retrouvé Sud-Loire sans pouvoir faire demi-tour. Je me suis dit que je ne reviendrais jamais ici…. Mais Pielstick m’a rappelé, et j’ai quand même accepté une période d’essai. Lorsque, un soir de ma première semaine à Saint-Nazaire, je suis sorti de mon appartement du centre-ville, je suis arrivé à pied sur le front de mer. J’ai alors réalisé que la ville est au bord de l’océan. J’ai continué jusqu’à Villès-Martin : « Ah mais il y a des plages en plus ! » Je suis resté à Saint-Nazaire au bout de ma période d’essai. J’ai adopté la vie nazairienne, notamment la vie associative parce que, dans la Marine Nationale, je n’avais pas développé grand-chose de ce côté-là.

Je me plais bien dans la ville et dans l’usine où l’ambiance de travail est bonne malgré l’incertitude que font peser la baisse d’activité et la perspective que l’entreprise soit vendue… Il n’y a pas si longtemps, une cinquantaine de collaborateurs ont été « remerciés » : retraite anticipée, reclassements au sein de l’entreprise, départs pour d’autres horizons… C’est le résultat du fait que tout ce qui concerne la soudure a été externalisé en Tchécoslovaquie, en Pologne, là où les soudeurs sont payés deux fois moins qu’en France. Pourtant, la qualité du travail de Saint-Nazaire est reconnue. Mais ce qui compte, c’est le prix. Aujourd’hui les centrales nucléaires européennes s’approvisionnent toujours en matériel Pielstick made in France pour faire tourner leurs groupes électrogènes de secours. Mais pour combien de temps ? Dans quelques années, ces types de moteurs ne risquent-ils pas d’être tous conçus et fabriqués ailleurs ? Et cet « ailleurs » pourrait bien être la Chine…

[1] MAN s’appelle Everllence (Ever – Excellence) depuis juin 2025.


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