Des chemins côtiers de Saint-Nazaire jusqu’au sommet du Vésuve

Fernand, clown marcheur

Fernand, dans « Tchou-Tchou »

Être clown… Je pense à mon enfance dans la ferme de mes parents à Jéricho, en Vendée. Je voyais l’arrière de la gare de Fontenay-le-Comte où les locomotives à vapeur venaient faire leur plein d’eau. Et je les regardais avec émerveillement. C’est ce qui m’a vraiment donné l’idée, l’envie de jouer quelque chose. D’où le nom de mon premier spectacle, « Tchoutchou ». Être clown c’est comme si on voyait tout pour la première fois, un état d’éveil, d’étonnement, de merveilleux. On invente des tas de choses à partir de là et on apprend à faire avec. Et ça remonte à notre enfance.

Je pense être avant tout un clown poétique qui s’émerveille des choses, qui les prend comme ça, au quotidien, et les transforme pour leur donner encore plus d’émotion. Mais l’émerveillement devant la beauté des choses ne peut pas faire le silence sur nos défauts, nos échecs de la vie courante. Le clown butte dessus, s’y confronte, les assume en quelque sorte. Puis il les transforme. Je revois ce personnage qui se présente comme quelqu’un de très musclé qui va soulever des poids incroyables. Sur scène il y a un grand carton. Il le heurte, disparait dedans, tous ses ustensiles sont éparpillés sur la scène. Et notre clown est désemparé, nous fait partager son désespoir. Et là, tout d’un coup, il voit une plume. La prend et la soulève comme le ferait un véritable haltérophile. Le public, avec lequel il n’a cessé d’échanger, applaudit l’athlète. Car le clown ne peut exister sans le public.

Pour moi, le clown est, en fait, quelqu’un qui entretient une histoire d’amour avec le public. Or, je vis cela comme une tragédie. En tant que clown tu n’as peut-être que cinq minutes pour vivre, pour offrir un petit morceau de vie au public. Et même si c’est raté, tu offres ton ratage au public car tu dois l’assumer. Ça me rappelle un souvenir ; j’étais en formation à Montreuil pour un travail sur l’improvisation. Je devais avoir soixante-douze ou soixante-treize ans et les autres stagiaires entre vingt-cinq et quarante-cinq ans. C’était à mon tour de faire un numéro solo sur scène. Je commence donc à raconter une histoire qui me trotte dans la tête, comme par hasard celle des trains de mon enfance. Je m’embarque complètement dans mon récit et tout d’un coup je m’arrête. J’avais l’impression qu’il s’agissait de souvenirs affreusement ennuyeux d’ancien combattant. Je m’excuse et dis que je reviendrai plus tard. Et là, j’entends des voix qui me crient « Mais non ! Mais tu ne te rends pas compte du bien que ça nous fait de t’entendre raconter ».

Et puis il y a les souvenirs d’événements improbables. C’était au cours d’un stage de Clown Marcheur que j’animais. Nous étions sur le chemin côtier à Saint-Nazaire, les clowns éparpillés un peu partout sur la plage. J’étais resté en haut, au-dessus de la plage Tout d’un coup une dame me saute au cou et me remercie presque en pleurant. J’en ai encore des frissons. C’était juste à la fin de la deuxième période de confinement de la COVID.

J’ai commencé à transmettre ma passion du clown artistique dans le cadre de l’atelier théâtre que je dirigeais entre 2014 et 2016 dans le cadre de l’association L’Astrolabe 44. Puis j’ai créé l’association Chemins de Clown en juillet 2017. J’ai estimé que les certifications obtenues par ClownEssenciel et, auparavant auprès des CEMEA pour l’animation du jeu dramatique et expression corporelle (qui aujourd’hui encore m’est très utile d’un point de vue pédagogique) étaient suffisantes pour commencer à transmettre l’art du clown. Je parle bien d’art et non du clown thérapeutique qui est une discipline à part. Cela s’est traduit par la création et l’animation d’un atelier hebdomadaire qui regroupe régulièrement entre 12 et 15 personnes, et des stages que j’animais ou coanimais. Cette association est devenue également le support de mes aventures de clown marcheur. Elle m’a aussi permis de supporter les frais des formations que j’ai continué de suivre.

Chemins de Clown propose des ateliers de découverte du clown artistique. Nous travaillons les principes de base, l’état physique et l’état psychologique (ou l’état d’être) qui peuvent imposer des contraintes avec lesquelles chacun pourra travailler. Il y a donc un travail préparatoire à la prise de conscience de ces deux états. Et puis il y a l’appréhension, la peur du vide ; il faut apprendre à l’accueillir parce que de toute façon le corps en sera déjà le reflet. Tout ce travail doit être repris sans cesse. Alors peut commencer la recherche d’une démarche qui sera propre à chacun. Ensuite viendra le travail avec les objets, la parole et ses silences

Le nez rouge est le plus petit masque des personnages de comédie ; parfois ce ne sera qu’une légère coloration du bout du nez. Chausser le nez rouge est un moment particulier. Il est nécessairement précédé du travail évoqué plus haut. Dès qu’on l’a chaussé on passe dans un autre univers et tout ce que le clown fera, il le fera pour le public. Toutes ses sensations, ses émotions, ses pensées seront obligatoirement offertes au public. Le clown ne peut pas exister sans public. C’est un code qui est reconnu par toutes les familles de clown, que ce soit au théâtre, dans un cirque ou tout autre lieu public. Le nez rouge ne se chausse pas sous le regard du public, Tout du moins on lui tournera le dos. Et dès qu’il se retourne, son nez l’identifie comme personnage clown aux yeux du public. C’est le moment où l’artiste devient son personnage avec ses prouesses, ses ratages et échecs, et cette manière miraculeuse qu’il a de s’en sortir. C’est tout un univers qui s’ouvre à ce moment-là. Il pose un problème et toute sa démarche consistera à trouver une solution à ce problème. Il suit son filon. L’important est de ne pas « faire » le clown, mais d’être son personnage. Dans le clown contemporain certains ne portent pas le nez. Ils ont déjà une démarche, une manière d’être au-delà du quotidien. Coluche, avec son rythme bien à lui, en est un exemple célèbre.

J’ai deux passions. La marche et le clown. Je marche au long cours pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, voire plus. Et maintenant j’y associe ma passion du clown. Je suis devenu clown-marcheur, une façon particulière d’être dans la rencontre avec les gens. C’est ma spécialité. Je chausse mon nez rouge et je marche. C’est l’occasion de mettre en valeur par ma présence incongrue la nature, une pierre, un arbre, un ruisseau, un papillon…et de jouer avec les personnes rencontrées à partir de tous ces éléments. J’ai parcouru ainsi les Alpes, les Pyrénées, un peu du GR 34 à partir de chez nous. J’ai fait cela également au Quebec où j’ai suivi, sur 600 km, la fin du sentier international des Appalaches dans le secteur de la Gaspésie.  Ou en Italie en remontant les pentes du Vésuve avec mon nez rouge face aux rougeurs qui émanaient du cratère du volcan. Certaines personnes ne font pas attention à moi ; d’autres s’arrêtent en se demandant quel est cet étrange personnage avec un nez rouge en cuir. C’est un exercice qui demande beaucoup de concentration. On est complétement décalé par rapport au quotidien ; aussi je m’arrête, je déchausse mon nez, non pas pour mieux respirer mais pour m’apaiser, revenir à la réalité. Voilà, c’est ça aussi mon personnage.

Réunir toutes ces expériences m’a demandé beaucoup de temps. Depuis plus de 10 ans, je consacre quatre jours pleins par semaine à préparer mon spectacle, les ateliers et les stages. Si par métier on entend l’apprentissage dans la durée d’un savoir, d’un savoir-faire, alors oui, clown artistique est devenu mon métier.  Mais un métier que j’exerce bénévolement. On pourrait donc dire que je suis un bénévole à temps complet.

Mon itinéraire de clown

J’ai découvert le travail de clown en 1979 avec Alexis Chevalier dans le cadre de l’atelier théâtre du Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire qu’il animait. J’ai continué d’avoir une pratique de théâtre amateur durant ma vie d’éducateur. A ma retraite, en 2010, j’ai suivi les cours d’Agnès Jobert du théâtre Lila à Nantes. C’est là où j’ai redécouvert le clown. En 2014 j’ai commencé à suivre les stages prolongés de 10 à 12 jours animés par Lidy Tayeb, ClownEssenciel (Paris). J’ai suivi ce parcours pendant trois ans et j’ai obtenu une certification de clown artistique.  Et j’ai fait le constat que le clown était ma passion comme si, enfermé en moi, il m’attendait.
J’ai poursuivi ce cheminement pour découvrir de nouvelles approches avec différents maîtres clowns. Merci à Hervé Langlois, de la Royal Clown Company qui m’a fait découvrir la matière du jeu clownesque, la mise en situation, traiter des obstacles, des contraintes, des obsessions. Imaginons un objet qui se trouve au loin ; on ne va pas pouvoir le toucher immédiatement, il faut s’étirer, surmonter toutes sortes d’obstacles qui ne sont pas forcément uniquement physiques. Ces contraintes nous amènent à créer quelque chose de nouveau et de plonger dans le paradoxal. Merci également Michael Egard (Les poètes se déshabillent) pour le travail sur la tragédie, l’état d’être (« c’est le vrai qui fait rire »).
Je pense aussi à une formidable expérience de travail sur le mime et la pantomime avec Pavel Mandurov du Licedei Clown & Mime de Saint Petersbourg. Faire vivre un objet absent pour le rendre présent ; on crée des murs, on ouvre des portes, on attrape un livre qui se trouve évidemment sur l’étagère la plus haute ; on travaille à partir de gestes quotidiens qu’il faut dramatiser. J’ai poursuivi ce travail avec Eloi Lefébure (Les Dandys).
Travail sur le clown burlesque avec Norbert Aboudarham. Et un grand merci à Véronique Thomas (Roy Hart Theatre), Vanessa Leprince et Caroline Boussard (danseuses de La Petite Pièces, qui m’accompagnent dans mon travail sur la voix et l’expression corporelle.
Encore une fois un grand merci à Michael Egard, qui est mon metteur en scène et mon directeur d’acteur. Il est spécialisé dans le théâtre de rue et intervient également au Samovar.
Il me faut aussi rendre hommage à Pascal Aubrun qui nous a quitté brutalement. C’est avec lui que j’ai approfondi ma recherche sur le clown de théâtre, celui qui raconte une histoire.
Fernand


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