Derrière l’IA, un travail humain massif, invisible et précaire

Antonio Casilli déconstruit les mythes de l’IA « autonome » et nous propose une archéologie du travail de la donnée

Antonio Casilli, chercheur à Télécom Paris et spécialiste des transformations du travail à l’ère du numérique, présentait le 17 mars dernier àl’EHESS ses recherches sur le « Digital Labour » et le « travail du clic ». Son intervention déconstruit l’imaginaire d’une automatisation totale de l’intelligence artificielle (IA) en révélant la dépendance de celle-ci à un travail humain massif, souvent invisibilisé et précaire, tout en offrant une perspective historique sur ce phénomène.

L’IA contemporaine repose sur le « travail du clic », celui de la main-d’œuvre cachée du « Digital Labour », c’est à dire l’ensemble des activités humaines qui alimentent les infrastructures numériques et l’IA, y compris la modération de contenu, les micro-tâches et l’entraînement des systèmes d’IA. A. Casilli préfère aujourd’hui le terme « ouvriers de la donnée » pour décrire ce prolétariat. L’autonomie de l’IA n’est qu’une illusion ; elle repose sur des millions de travailleurs qui enseignent et vérifient ses modèles en lui montrant d’innombrables exemples (données d’entraînement, de test, de vérification).
Ces travailleurs sont majoritairement situés dans le Sud global (Kenya, Madagascar, Venezuela, Philippines, Inde, Turquie, Afrique du Sud, etc.), les centres de données et institutions étant dans l’hémisphère Nord : une répartition qui reflète les dépendances post-coloniales. Ils sont souvent jeunes (20-35 ans) et très diplômés (licences, masters, doctorats), mais peinent à trouver un emploi à la hauteur de leurs qualifications dans les marchés du travail locaux.
Leurs tâches sont fragmentées et répétitives : annotation d’images (par exemple, dessiner des carrés autour des voitures pour Tesla), labellisation de textes, comparaison de cartes (par exemple pour l’armée américaine), modération de contenu (taguer les contenus problématiques pour que l’IA apprenne à les reconnaître ou ne pas les promouvoir). Ces tâches sont présentées comme simples, ne nécessitant pas de formation, mais impliquent une activité cognitive et une « réflexion » rapide et cadrée par les instructions. La rémunération est extrêmement faible (90 euros/mois à Madagascar, 400 USD/mois à Nairobi), parfois même en nature (sucre, haricots). Les conditions de travail sont souvent précaires (à domicile, cybercafés, centres aux infrastructures limitées). Les travailleurs sont soumis à des systèmes de surveillance, notamment par captures d’écran, et de prime à la rapidité pour maximiser la production et décourager la « réflexion personnelle ». Des personnalités comme Anthony Lewandowski (ex-ingénieur Google/Uber) qualifient ces travailleurs de « human robots », des robots humains, soulignant la déshumanisation et la vision mécanisée de leur travail.

La Pascaline

A. Casilli rejette la vision traditionnelle de l’histoire de l’informatique qui se concentre sur l’évolution des machines (Pascaline, Babbage)1, une « fausse histoire » qui omet la dimension humaine du calcul. Il propose de remonter aux origines du travail nécessaire au fonctionnement de l’IA en étudiant les « savoirs calculés » – des savoir-faire concrets, souvent sans instruction formelle, qui ont produit un nombre impressionnant d’entités (ancêtres des données) pour faire fonctionner des « machines qui pensent » depuis le 17e siècle.
Ainsi, pour la navigation, le problème de la longitude nécessitait le calcul de tables astronomiques. Des « calculateurs », souvent des non-experts, veuves, maîtres d’école, religieux, étaient recrutés par des observatoires comme celui de Greenwich, pour effectuer des calculs simples et répétitifs. À la fin du 18e siècle, dans le contexte de la première industrialisation, des métiers à tisser de Vaucanson, même dans l’idée d’une « usine sans ouvrier », une personne restait nécessaire pour « compter » ou vérifier le bon fonctionnement de la machine. Au début du 19e Siècle, Gaspard de Prony, inspiré par Adam Smith, appliquait la division du travail à la production de tables logarithmiques et trigonométriques pour le cadastre. C’était sa « Manufacture de Calculs », où une soixantaine de « calculateurs » effectuaient de simples additions et soustractions sous la direction de quelques mathématiciens. La légende des « perruquiers » employés visait à décrédibiliser ce travail. Au 20° siècle, des initiatives comme les projets WPA2 pendant la grande dépression ont employé des populations marginalisées (chômeurs, femmes, minorités) dans de grandes « usines à calculs », notamment à New York, pour produire des données, par exemple pour l’analyse linguistique (Père Busa3).

Cette histoire montre la continuité dans la fragmentation des tâches, la déqualification et la faible rémunération du travail de la donnée, visant à rendre le geste productif immédiat et à priver les travailleurs d’une vue d’ensemble de leur contribution. Mais malgré le contrôle, les travailleurs développent des stratégies (partage de « listes de mauvais payeurs », formation en ligne) pour améliorer leurs conditions ou leur rémunération.

Le statut légal du « travail du clic » est toujours en débat, la Cour de cassation française ayant, dans certains cas, qualifié ce travail de « consommation » plutôt que de véritable travail rémunéré. En conclusion, Antonio Casilli insiste sur l’importance de reconnaître cette classe « d’ouvriers de la donnée » dont l’activité, bien que cachée et dévalorisée, est fondamentale au fonctionnement de l’IA contemporaine, et dont les racines s’inscrivent dans une longue histoire de mécanisation du travail intellectuel.

1 La pascaline est une machine à calculer mécanique inventée en 1642 par Blaise Pascal (1623-1662). Cette machine, qui pouvait faire les additions et les soustractions, fut construite en une vingtaine d’exemplaires, dont neuf ont survécu jusqu’à nos jours (quatre d’entre eux sont exposés au Musée des Arts et Métiers, à Paris).
Charles Babbage (1792-1871), le « premier informaticien », ne put jamais réaliser sa machine, mais l’architecture prévue est la base des prochains ordinateurs. A partir de 1821, le mathématicien Britannique s’inspire des recherches des machines à calculer et invente un ordinateur mécanique, qu’il n’a jamais achevé.

2 Works Progress Administration : agence fédérale instituée aux USA pour fournir des emplois et des revenus aux chômeurs victimes de la crise de 1929 et la Grande Dépression.

3 Roberto Busa (1913-2011), jésuite italien, pionnier dans dans l’utilisation de l’ordinateur pour l’analyse linguistique et littéraire


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