Au four et au moulin

Alfred, responsable d’un service d’économie agricole dans la fonction publique de l’État

Parole du 12 juillet, mise en texte avec François

Cadre de la fonction publique de l’État, je suis actuellement responsable d’un service d’économie agricole dans une direction départementale des territoires, c’est un service déconcentré interministériel. Auparavant, j’ai été le secrétaire général de cette même structure. Avec cinq cadres intermédiaires, j’ai donc en responsabilité entre trente et quarante personnes. Ce chiffre varie dans l’année en fonction des missions du service et plus particulièrement de la gestion des aides de la politique agricole commune (PAC) pour laquelle nous recrutons des vacataires pour conforter les équipes de titulaires.

Nous assurons le paiement de ces primes : cela représente annuellement entre 150 et 160 millions d’euros pour environ 5 500 exploitants. Mon épouse est urbaniste et nous avons trois enfants de 8, 12 et 14 ans. Officiellement, je ne suis pas un télétravailleur, mais je télétravaille depuis longtemps, le soir et le week-end. C’était déjà le cas dans mon poste précédent du fait d’une lourde charge de travail. J’ai donc toutes les facilités pour travailler sereinement depuis mon domicile : accès aux dossiers, au site internet, à la signature dématérialisée …

A la mi-mars, petit cataclysme, nous partons tous en télétravail pour une première période. Ma toute première préoccupation, a été de maintenir le lien. Pour moi ce lien entre nous c’est essentiel. La seconde, cela a été de m’assurer que tous mes collaborateurs avaient les moyens techniques d’intégrer les réseaux supports du lien et donc de pouvoir continuer à travailler dans les meilleures conditions. Je prends donc contact très vite avec mes collègues informaticiens pour que chacun puisse avoir un micro-ordinateur et tous les accès nécessaires, mais cela en garantissant la sécurité des données. Simultanément, je fais le point tous les jours avec les cadres intermédiaires. Grâce à leur relais, je m’assure que dans leurs équipes les problèmes de chacun sont identifiés et traités au mieux. Il nous fallait prendre en compte les situations particulières de chacun de nos collègues : certains demeuraient dans l’agglomération et n’avaient que peu de problèmes d’accès au réseau, d’autres ont leur résidence principale dans des zones rurales sans nécessairement disposer d’un accès internet performant. En outre, les situations familiales sont diverses ; certains vivent seuls, d’autres avec des enfants en âge scolaire, d’autres ont des enfants en bas âge… L’école à la maison a beaucoup pesé, même pour moi ! Maintenir ce lien entre nous était essentiel pour moi, je ne conçois pas ma responsabilité de responsable d’un service sans être particulièrement vigilant sur cela. Ma crainte était que l’un de mes agents soit isolé. Durant le confinement, j’ai adressé des messages collectifs réguliers à tous les collègues, surtout au début, puis de manière un peu plus espacée. Nous avons essayé d’organiser des réunions ; compte tenu des essais que nous avions faits en particulier dans le cadre des comités de direction, le mode visioconférence n’était pas optimal : images hachées, son confus… Aussi, nous sommes passés par des réunions en audio : chacun reconnaissait les voix, c’était plus fluide. Mon second objectif, c’était d’assurer la continuité de service, certes un peu en mode « dégradé », mais il me semblait important de ne pas nous retrouver au moment du déconfinement avec des centaines de dossiers en retard. Durant le confinement, je passais un jour par semaine sur site : voir le courrier, signer… Mes collègues, cadres intermédiaires, faisaient de même, nous nous répartissions la semaine. Depuis le 11 mai, nous sommes passés à deux jours sur site et au 15 juin à trois jours. Notre directeur a été très compréhensif, sachant nos difficultés à gérer nos quotidiens avec les enfants, il était même un peu amusé par nos modes d’organisation. L’adjointe au directeur nous a beaucoup aidés, car elle est assez à l’aise avec les nouvelles technologies. Donc pas de pression particulière.

Parmi les cinq cadres intermédiaires, trois étaient en télétravail un jour par semaine et cela depuis quelques années. Nous avions alors estimé que cette option était satisfaisante car au-delà d’une journée, il devenait très compliqué de se coordonner, notamment avec les collègues travaillant à temps partiel. Mais avec l’expérience de la crise, nous avons expérimenté d’autres options : deux, voire trois jours pour certains.

La « campagne PAC » débute le 1er avril et les agriculteurs ont réglementairement jusqu’au 15 mai pour déposer leurs dossiers d’aide. Ce calendrier européen nous a un peu sauvés, car nous avons disposé de quinze jours pour nous réorganiser. En outre, à la demande de la France, l’Union européenne a repoussé la date limite de dépôt au 15 juin. Si le confinement était intervenu mi ou fin avril, nous aurions eu énormément de mal à faire face. Durant les premières semaines de confinement, nous avons pu mettre en place plusieurs réunions en audioconférence avec les organismes de service : Chambre d’agriculture, centres de gestion, coopératives… alors que les années précédentes une seule rencontre était organisée pour lancer la campagne. Au fil des réunions, nous avons pris conscience que nous étions capables d’aller à l’essentiel en beaucoup moins de temps que d’habitude. En une heure, nous réalisions le travail de réunions qui duraient parfois deux ou trois heures. Cela, aucune formation ne nous aurait permis de le faire. C’est quelque chose que nous allons conserver avec des mini réunions audio qui nous feront gagner du temps et économiser de la fatigue.

Ce qui nous a beaucoup aidés, c’est que depuis vingt ans, l’ensemble des procédures PAC sont télé-déclarables. Nous avons un bon équipement informatique ce qui n’est pas le cas d’autres services de l’État. L’ère des déclarations « papier » est derrière nous. Actuellement, nous n’avons qu’une dizaine d’exploitants qui n’ont pas accès à un ordinateur et qui venaient nous voir. Cette année, cela a été impossible et ce sont les organismes de service qui les ont aidés à constituer leurs dossiers de prime PAC. Donc, avec un peu de recul, je dirais que la campagne « PAC » a été globalement bien assurée C’est une prouesse technique mais qui repose surtout sur une énorme mobilisation des équipes.

Pour les dossiers des primes PAC, tout s’est fait à distance

Par contre, une autre mission nous a causé des soucis. C’est celle que nous nommons le « contrôle des structures », c’est-à-dire des autorisations d’exploitation accordées sous certaines conditions à des agriculteurs qui ont agrandi leur ferme, s’installent ou se restructurent. Nous appliquons le schéma directeur régional des exploitations agricoles. Les autorisations ont été suspendues sachant que nous ne pouvions plus respecter la période de publication. Nous avons beaucoup communiqué et j’ai été agréablement surpris de la large compréhension de nos interlocuteurs qui ont plutôt l’habitude de ronchonner contre l’Administration.

Aujourd’hui, avec la reprise partielle de nos activités sur site, mes collègues cadres intermédiaires et moi constatons que nous n’avons pas affaire à une surcharge de travail. Le télétravail, les télé-procédures, la mobilisation exemplaire de chacun … ça nous a globalement permis de passer le cap.

Cependant, il ne faut pas occulter des aspects négatifs. Certains collègues ont vécu durement l’isolement malgré ce que nous avons essayé de faire. J’ai ressenti chez beaucoup une fatigue croissante au fil des semaines, de l’épuisement et je l’ai ressenti aussi à titre personnel.

Ce qui a pesé le plus, c’est l’école à la maison. Actuellement, en interne comme au niveau national, des enquêtes ont été lancées pour savoir comment nous avons vécu cela, si notre charge de travail a été égale, moindre ou a augmenté. Ce qui ressort dans nos équipes, c’est plutôt “égale” mais l’école à la maison a généré beaucoup de stress et des journées à rallonge pour beaucoup. Mon épouse et moi nous avons eu des journées non-stop de sept heures à vingt-trois heures pour compenser le temps passé avec nos trois enfants : être donc au four et au moulin. Nous avions le souci d’assurer chaque jour nos activités et d’éviter de laisser s’accumuler du travail, car cela aurait été pire le lendemain.

Nous disposons d’un appartement assez grand mais sans balcon, sans terrasse avec une mini cour intérieure. Mon épouse avait trois à quatre réunions par jour, j’en avais également un certain nombre, et durant celles-ci nous devions rester discrets. Si nous deux disposions d’un portable professionnel, nous n’avions qu’un ordinateur pour les trois enfants. On s’est un peu marché sur les pieds, la wifi ne passait pas dans toutes les pièces… Nous n’avons pas vécu ces semaines de manière totalement sereine. Les enfants ont eu beaucoup de devoirs, des cours en visio, les enseignants ont été très présents. Nous les parents on a fait un autre métier : prof de math, d’anglais, de français… Certains jours, c’était très difficile de coordonner les activités de chacun. Le bilan n’est toutefois pas catastrophique. Ce qui nous a aidés à passer ces semaines, c’est le fait que nous avons instauré une sortie chaque jour, une sortie d’une heure en tentant de respecter le périmètre d’un kilomètre. Nous avons découvert certaines rues, maisons et immeubles de notre quartier. Plus globalement, ces semaines ont permis un resserrement de la vie familiale, des échanges très enrichissants, plus profonds que ceux que nous avions en temps ordinaire où chacun est pris par son quotidien. Un retour à l’essentiel. Nous avons tout fait pour ne pas rater cette heure ; d’ailleurs les enfants y veillaient ! C’était un peu l’équivalent d’une balade dominicale en montagne que nous ne pouvions bien sûr pas réaliser.

Assez fidèles auditeurs de France-Inter et de France Culture, deux bonnes radios, mon épouse et moi étions agacés par les invitations constantes occuper nos journées à des activités culturelles et notamment à lire. Nous, nous étions au boulot et quasiment au bout du rouleau, à finir nos journées à point d’heure…. Donc, lire l’intégrale des mémoires de Saint-Simon ou le dernier roman de Jean-Paul Dubois, c’était dur à entendre ! Par contre, mon épouse et moi nous avons réussi à faire une chose que nous n’arrivions pas à terminer avant le confinement. L’année dernière, nous avons passé en famille quinze jours au Japon et nous voulions réaliser une sorte de petit livre personnalisé avec des photos. Là, chaque week-end nous avons pris une heure à une heure et demie pour cela, cela a été une vraie bouffée d’oxygène.

Parole d’Alfred, mise en texte avec François

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