Parole recueillie, traduite et mise en récit par Pierre, Martine et Christine

J’habite dans le sud de l’Espagne depuis que j’ai seize ans. Mon père y travaillait, et nous avons quitté le Maroc avec le reste de la famille pour le rejoindre. Maintenant, j’ai les deux nationalités et j’ai acheté une maison en Espagne. J’avais commencé ma formation de soudeur au Maroc, je l’ai terminée en Espagne et j’ai commencé à travailler à 18 ans. Depuis, j’ai travaillé dans toutes les régions d’Espagne, puis en Finlande, aux Pays-Bas, en France et ailleurs. Et me voilà depuis presque deux ans aux Chantiers Navals de Saint-Nazaire.
Le chantier ressemble à une sorte de Lego géant où l’on assemble des blocs qui sont des morceaux de paquebot. Les panneaux qui vont faire les blocs sont très grands et il faut y souder les tuyaux dans les trous prévus. Je soude les tubes et quand j’ai fini mon travail, la grue se saisit du bloc entier et le pose sur le bateau Et ainsi de suite. Après, quand les panneaux sont installés, je monte raccorder leurs tuyaux.

C’est toujours pareil : souder, souder, raccorder, raccorder… des tubes, des cornières, des tubes, des cornières.
Je suis employé par une société de montage de tubes basée dans le sud de la France et mon patron m’a envoyé ici travailler pour une autre entreprise française. J’ai un CDI. En espagnol, on dit « fijo » : un contrat fixe. Quand le bateau sera fini, ou qu’il y aura moins de travail ici, mon entreprise pourra m’envoyer ailleurs. Elle peut licencier des gens, elle l’a déjà fait. Mais moi, ils me gardent parce que j’ai beaucoup d’expérience et que je travaille bien. Nous sommes seulement quatre ou cinq à avoir un CDI. Les autres soudeurs ont des CDD. Moi, je sais souder beaucoup de matériaux différents : l’acier P91 pour les tuyaux haute pression, le P11 qui résiste bien à l’oxydation, le P22 pour les chaudières, et bien d’autres. Je sais souder l’acier inoxydable, j’en ai fait dans des centrales thermiques ou des usines chimiques. C’est du poison. Ici, il y a du galva, du carbone et de l’inox.
Depuis presque deux ans, je n’ai eu ici qu’un seul contrôle médical. Alors que, quand je travaille en Espagne, un bilan de santé doit être fait chaque année si tu travailles dans la même entreprise ; et, si tu changes d’entreprise, au bout d’un mois, il faut repasser au centre de santé. Quand c’est possible, je porte une cagoule équipée d’un système de ventilation. C’est un équipement volumineux, que je peux utiliser dans l’atelier mais qui ne passe pas dans les endroits étroits sur le chantier. Alors je m’équipe avec une cagoule en cuir, qui me couvre le nez et la bouche, et qui est pourvue d’une cartouche filtrante pour les fumées. Dans tous les cas, les cagoules ont un écran anti UV à cristaux liquides qui reste clair quand je pointe ma torche et qui s’opacifie dès que j’allume l’arc électrique. Sur le chantier, tous les soudeurs ont plus ou moins le même équipement pour se protéger contre les fumées et les gaz, quelle que soit leur entreprise. Mais nous ne sommes pas tout seuls. La plupart des travaux de soudage se font à l’air libre, pour préparer et assembler les pièces du bateau. Mais moi, je bouge beaucoup, je soude aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du bateau. Dans les endroits fermés, il y a beaucoup de gens qui travaillent en même temps dans un vacarme incessant et dans un nuage de fumée. Ils ont beau mettre un extracteur, dans certaines zones cela ne suffit pas pour renouveler correctement l’air.

Quand il y a un travail difficile, ils m’appellent et ils me disent: « Toi, tu es capable de le faire ». Par exemple, quand le soudeur n’arrive pas à pointer sa torche pour souder dans un recoin, j’y vais et je soude avec un miroir. C’est un miroir professionnel, qui permet de regarder tout le tour de la soudure. Je ne vois pas ce que fait ma main, je soude seulement en regardant dans le miroir, où l’image est à l’envers. Peu de soudeurs savent le faire. Parfois, je dois me contorsionner. J’ai la tête en bas, je regarde l’intérieur du tube par un petit trou. Je ne vois que la lumière de ma torche, que j’ai passée par le bas du tube, alors que j’ai enfilé la baguette par le haut, dans un trou de cinq millimètres. Et je soude à l’intérieur du tube, sans voir. Dans certains cas, je soude même de la main gauche. Tout le monde ne sait pas souder de la main gauche. Quand je soude, je sais ce que je suis en train de faire. Par exemple, je sais à l’oreille si je dois remonter pour régler mon poste. Pour la baguette, c’est au nez. Je sais avec l’odeur de la fumée si la baguette est usée, ou si ce n’est carrément pas la bonne. Je repère un bon soudeur dès qu’il commence à travailler, à la manière dont il empoigne sa torche et sa baguette. C’est comme quand quelqu’un s’installe au volant, on voit tout de suite à quelle sorte de conducteur on a affaire. Je sais que j’ai fait un bon travail quand je vois que ma soudure est aussi belle à l’intérieur qu’à l’extérieur. Je sors ma lampe, je regarde, et je dis « Wahou ! C’est encore mieux que la dernière fois ». Une belle soudure est uniforme et régulière. J’ai dix-sept ans d’expérience de soudure sur beaucoup de matériaux, dans des entreprises et des pays différents. Alors quand je suis arrivé ici et que j’ai vu les soudures que j’aurais à faire, j’ai trouvé que c’était presque un jeu. Le travail de soudeur le plus difficile que j’aie eu à faire n’est pas ici. C’était dans les constructions de centrales thermiques, de raffineries ou de centrales nucléaires. Dans ces chantiers, c’est à la fois plus difficile et plus dangereux. On y soude des tuyaux en inox qui serviront à transporter des produits dangereux ou toxiques. C’est donc très exigeant pour les soudeurs. Une société vient pendant la nuit faire des radiographies de toutes les soudures de la journée et quand il y en a une mauvaise, ils font une marque dessus. Ici il y a très peu de contrôle par radio parce que l’on soude surtout des tuyaux pour transporter de l’eau.
J’aime mon travail. Je ne sais rien faire d’autre, mais quand j’ai commencé la soudure, ça m’a plu. J’aurais bien aimé laisser tomber pour devenir commerçant, mais je gagne beaucoup plus d’argent comme soudeur. Parfois plus, parfois moins. Cela dépend de l’entreprise qui m’embauche. Et puis je voyage, je rencontre des gens. Par exemple, j’avais sympathisé avec un électricien italien sur le chantier d’une centrale thermique en Espagne. Douze ans plus tard, j’ai retrouvé cet ami en Martinique. Pour moi, le monde est petit. Ici, chacun parle sa langue. Je mélange du français, de l’espagnol, et avec les mains j’arrive à parler avec tout le monde, des Polonais, des Roumains, des Italiens, des Suisses. Ça me plaît d’apprendre à parler français. Lorsque j’étais à Dunkerque ou à Brest, il y avait surtout des soudeurs qui venaient d’Espagne ou d’Amérique du Sud. Ici, c’est la première fois que je travaille avec beaucoup de Français. Il y a une chose qui me plait aux Chantiers de Saint-Nazaire, et que je n’ai vue nulle part ailleurs : chaque matin, en arrivant au travail, tout le monde se salue. Tous les ouvriers, pas seulement les soudeurs, viennent te dire : « Salut ! ». J’apprécie beaucoup cela. Mais en dehors du chantier, pour moi, c’est : maison-travail, travail-maison, et les courses. Sur le chantier, on est amis, on travaille, on discute. Mais, une fois passée la porte, je ne veux pas fréquenter les autres Espagnols. Surtout ceux qui vont au bar en sortant du travail; le matin, certains arrivent en sentant l’alcool. En Espagne, j’ai ma famille et ma maison, ici j’ai seulement acheté une voiture Quand mes parents sont venus me voir, je les ai emmenés visiter la région. Mais mon logement est trop petit pour bien les accueillir. L’année dernière j’ai cherché auprès de l’office HLM.,JJe leur ai donné tous les papiers nécessaires, mais je n’ai rien obtenu. J’aimerais pourtant faire venir mes petits frères pour qu’ils finissent leurs études ici.
Brahim
Merci à Hamza, qui nous a aidé à comprendre les termes les plus techniques. Lire ici « le matin ça fait bizare de ne pas se serrer la main », le récit de travail d’Hamza – avril 2020.
Merci à Christian qui, à Saint-Nazaire, a participé en tant qu’interprète aux entretiens avec Brahim.
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