Pourquoi il est urgent de révéler et discuter le travail

Sortir de l’invisibilité les travailleurs et leur travail, pour donner une chance à la dimension émancipatrice de ce dernier et tenter d’échapper aux monstres du présent

En juillet dernier, nous avons évité le pire lors des élections législatives. Depuis, les semaines passent et les péripéties pour constituer un gouvernement occupent tout l’espace. Du travail, il n’est guère question, sauf à pourfendre son « coût » dans les arènes économico-médiatiques. Le lien entre l’absence de démocratie dans l’entreprise et les votes des salariés est pourtant établi. Il est donc plus que jamais urgent de révéler et discuter le travail. Lever le voile sur le travail et les travailleurs invisibles, c’est pour cela que nous avons créé la Compagnie Pourquoi se lever le matin ! et publié depuis près de deux-cents récits de travail.

L’élaboration d’un récit de travail commençant par une interview orale puis cheminant dans la production d’un écrit respectueux de la parole du travailleur, dont il soit fier, adressé à des lecteurs, est une démarche originale. Les productions écrites qui prennent le parti du travail sont souvent des écrits « sur » le travail. Nous préférons donner la parole à des travailleurs qui, souvent, n’auraient pas osé se lancer dans l’écriture de leur travail. Ils racontent ce qu’ils font, comment ils s’y prennent, le sens que cela prend pour eux, les émotions qui les traversent, leurs dilemmes, leurs fiertés comme leurs amertumes. La personne que nous rencontrons commence souvent par nous décrire une sorte de fiche de poste, ce qu’elle est supposée faire. C’est une part subordonnée de son travail, celle que l’organisation a prescrite et va contrôler. Il lui faut un peu de temps pour rentrer dans l’intimité de son activité. Au moment où elle arrive au « je », nous savons que nous touchons à la réalité, à ce qui n’est pas attendu, ou pas considéré, voire ce qui échappe à la domination et au comptage. 

Au fil de l’échange, puis dans le processus d’écriture du récit, certaines en (re)découvrent l’ampleur, comme si leur travail leur devenait visible. Ainsi, l’agente de service qui « ne fait que passer la serpillère » se révèle un maillon indispensable de la chaîne des soins, pour les patients et pour leurs familles. Le cheminot magasinier qui « ne fait que ranger des pièces dans des casiers » est aussi celui qui prépare le matériel d’intervention parce qu’il surveille les alertes de pannes sur le réseau, celui qui forme les jeunes recrues. Ces activités ne sont pas écrites dans ce qu’on leur demande de faire, mais c’est ce qu’ils se doivent de faire avec des patients réels et des trains réels. Parler de son travail ne va pas de soi. Prendre le temps de répondre aux questions, de réfléchir à ce que l’on fait (ou pas), comment, avec qui et pourquoi, est souvent un moment où celui que nous appelons le narrateur (re)prend la main sur son travail. Nous le voyons alors exprimer sa dignité et sa fierté. Les mots qui s’écrivent et se discutent entre le narrateur et l’écrivant engagent la personne dans une réflexion où elle construit un point de vue sur son travail. 

Il pourrait sembler paradoxal de rentrer par des récits individuels, conjugués en « je », dans une question aussi collective que le travail. Ce « je » permet au travailleur de reprendre la main sur son travail. C’est alors que le « nous » devient possible. Notre expérience nous laisse penser que le passage par le « je » est une étape nécessaire pour retrouver un vrai « nous », dans des contextes professionnels où le « nous » n’est souvent qu’une juxtaposition de « je ».

En racontant une histoire, vraie, le récit de travail donne au citoyen-lecteur le moyen de regarder autrement ce que le travail d’autrui construit dans le monde qui l’entoure, de réviser ses préjugés sur telle ou telle profession, de déconstruire ses représentations sur des activités jugées moins qualifiées, dans lesquelles il n’y aurait pas besoin de penser. La publication de récits de travail est, pour nous, une pierre à l’édifice de la citoyenneté, au rebours des évidences qui ne se discutent plus et des slogans qui ferment la réflexion. Prenons l’exemple de l’opposition entre « Halte à la privatisation du service public » et toutes les déclinaisons du fameux « Il n’y a pas d’alternative ». Les narrateurs prennent le temps, dans leurs récits, d’éclairer les termes du débat, pour eux-mêmes et pour les lecteurs. Ils donnent à voir les conséquences concrètes sur le terrain pour le travailleur, pour l’usager, et plus généralement pour le bien commun. Ils contribuent à éclairer les choix des citoyens. En effet, chacun a ses convictions, prend parti, vote (ou pas) aux élections. Nous pourrions par exemple être conduits à choisir une équipe municipale selon qu’elle promet, ou non, de privatiser la collecte des déchets ménagers. L’exemple n’est pas pris au hasard, d’un de ces métiers qui sont socialement invisibles, particulièrement méprisés. Mais que sait-on de ce métier et du sens qu’il a pour ceux qui l’exercent ? Dans d’autres domaines essentiels, comment prendre parti sur l’avenir du transport ferroviaire ou du service public hospitalier en n’ayant comme références que le régime de retraite des cheminots ou la rémunération des soignants ? Faire partir, rouler et arriver des trains, c’est tout un travail. Soigner un patient aux urgences de sorte qu’il n’ait pas besoin d’y revenir le lendemain, c’est aussi tout un travail. C’est ce travail que nous donnons à lire dans nos récits, un travail qui a besoin tout autant de se donner à voir que de protéger de l’invisibilité. 

Cette question est politique. Une direction d’hôpital par exemple, quoi qu’elle constate si elle se rend sur le terrain, quelles que soient les solutions qu’elle puisse construire avec le personnel soignant, restera subordonnée à l’agence régionale de santé, et cette dernière au ministère. C’est à ce niveau que les politiques publiques décrètent les budgets et la gouvernance de l’hôpital. Donner à voir le travail qui se réalise dans les services publics est une question de démocratie. Nous avons publié plusieurs récits qui éclairent ce en quoi consiste ce travail, à l’hôpital, à l’école, aux impôts, à la sécurité sociale, dans les transports publics, dans les collectivités locales… Dans le même temps, les restrictions budgétaires ont continué de sévir sur tous les ministères de tutelle de ces services. Ce sont des choix politiques. Or, les décideurs et leurs électeurs peuvent défendre le service public ou le vouer aux gémonies en toute ignorance du travail caché derrière ce service. Les débats relayés par les médias portent sur l’emploi et sa rémunération, le travail n’étant qu’un coût.

Le citoyen trouvera aussi des occasions de se projeter à travers le récit de l’autre. Nous constatons que les récits de diverses professions se font écho les uns aux autres, sur les méfaits de la machine de gestion comme sur la fierté de faire un bon travail. Le lecteur lui aussi pourra trouver des échos à sa situation, se dire « moi aussi, dans mon boulot… », ou à l’inverse « pour moi, ce n’est pas pareil quand… », parce que le citoyen est aussi un travailleur, même s’il doit abandonner une partie de son libre arbitre et de son droit d’expression au moment où il franchit la porte de son lieu de travail. Là commence son lien de subordination à l’employeur, il doit obéir aux ordres et adopter les comportements attendus. 

Entre l’échelle individuelle, celle de la personne qui réalise l’ampleur de son travail, et l’échelle citoyenne où se forgent des opinions, se trouve l’espace essentiel : celui de l’entreprise, l’établissement, l’institution. Là, on ne vote pas, on n’est plus citoyen. Le salariat restant le statut le plus répandu, y compris quand il s’exerce de manière déguisée derrière des statuts ubérisés, le lien de subordination prévaut. Les décisions stratégiques appartiennent aux actionnaires. Quant à l’organisation, elle reste, jusque dans ses moindres détails, la prérogative de l’employeur dans un contexte de réorganisations permanentes. Ces dernières ont cassé des liens qu’on ne sait pas comment réparer, pour autant que l’on veuille sincèrement s’en occuper ; en effet, qui sait de quoi seront faites les prochaines décisions de l’actionnaire ? Les CHSCT disposaient d’un certain pouvoir sur l’organisation. Exit les CHSCT depuis 2017 ! 

Nous savons que le travail est central dans nos vies et que la France est parmi les pays de l’UE où les salariés y accordent le plus d’importance. C’est aussi un de ceux où ils sont le plus critiques sur les conditions de sa réalisation. C’est le résultat du « management à la française », vertical et descendant. Nous le lisons dans les récits du travail pendant les confinements, nous l’avons observé lors du mouvement social contre la réforme des retraites. Les salariés n’étaient pas flemmards mais fatigués, notamment par des organisations pathogènes. Il est plus facile de se lever le matin quand on trouve dans son travail du sens, l’autonomie dont on a besoin et des actes de reconnaissance. Les préjugés ont la vie dure ; ceux qui font le travail ne seraient pas capables de le penser. Combien de fois ais-je entendu que telle ou telle responsabilité technique ne pouvait pas être confiée au technicien « de base » ? Ce dernier ne sait pas tout, mais il sait beaucoup. La culture managériale ne peut plus continuer à l’ignorer. Alors, que faire ?

La question du travail est bien à l’ordre du jour et de nombreux points de vue convergent. Il faut « Libérer le travail », nous disait l’économiste Thomas Coutrot en 2018, sous-titrant son ouvrage « Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer ». Au-delà du clin d’œil aux impasses de « l’entreprise libérée », il poursuivait ainsi le propos de Bruno Trentin, syndicaliste italien publiant en 1997 « La Cité du travail – Le fordisme et la gauche ». En 2020, un collectif de chercheuses en sciences sociales publiait « Le manifeste travail – démocratiser, démarchandiser, dépolluer », soulignant les convergences entre ces trois aspects face à la crise que nous vivons. En 2021, Alain Supiot prononçait la conférence d’ouverture des Rendez-vous de l’histoire, à Blois. Le juriste expliquait alors, à une assistance d’historiens, que « la justice au travail exige que les travailleurs aient leur mot à dire sur l’utilité et sur l’innocuité de leur travail, autrement dit sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font. », rappelant que la justice sociale est indispensable à une paix durable et qu’elle « ne peut plus se résumer aux questions de rémunération et de durée du travail ». « Et si on écoutait les experts du travail : ceux qui le font ?» proposait le syndicaliste Alain Alphon-Layre en 2023. « Redonner du sens au travail »  est une perspective révolutionnaire affirmaient Thomas Coutrot et Coralie Perez en 2023. Au début de l’année 2024, François Ruffin, un des trop rares parlementaires qui s’intéressent de près aux questions du travail., publiait « Mal Travail – Le choix des élites », soulignant comment le ressentiment privé, dans l’entreprise, rejaillissait en ressentiment public, dans les urnes : « le mépris du travailleur engendre la défiance du citoyen ». 

Depuis quelques années, face d’une part à l’émergence de la perte de sens du travail pour les salariés, et d’autre part à la stagnation de la productivité dans les entreprises, quelques pistes ont émergé. L’inutilité des artifices du « bonheur au travail » est évidente ; les « papouilles » ne résoudront pas la crise du travail, il faut passer aux choses sérieuses. Les syndicalistes sont unanimes, ils doivent reprendre pied dans le monde du travail réel. Ils construisent pour cela des expériences intéressantes. L’idée de mettre en place des espaces de discussion du travail fait son chemin, zigzagant entre plusieurs présupposés. Mais de quoi va-t-on discuter ? De l’idée que l’on se fait du travail, ou du travail que l’on fait ? Va-t-on parler du travail avec ses mots ou avec ceux de la novlangue managériale ? Ouvrir la boîte de Pandore du travail, n’est-ce pas commencer à reconnaître ceux qui le font ? Ne serait-ce pas un peu… subversif ? « C’est l’irréductible liberté nichée au cœur du travail qui fait de ce dernier un enjeu politique majeur » écrit François Ruffin aujourd’hui. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur naissent les monstres » écrivait Antonio Gramsci dans les années 1930. Ne faut-il donc pas sortir de l’invisibilité les travailleurs et leur travail, pour donner une chance à la dimension émancipatrice de ce dernier et tenter d’échapper aux monstres du présent ?


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