Perruque

Un mot du travail en voie de disparition

Dans le langage de l’atelier, la perruque est une activité cachée. Celle de salariés qui travaillent pour leur propre compte, pendant leurs heures de travail, avec les matériaux et l’outillage de l’entreprise. On dénomme également perruque le produit fini, le bénéfice qui est retiré par le perruqueur. Selon les métiers et les régions, on entend parler de bricole, pinaille, bousille, casquette… L’histoire est souterraine, entre dissimulation et tolérance, entre vol de temps et compensation d’un salaire jugé trop faible, entre labeur et loisir, habitudes et transgressions, individualité et appartenance au groupe.

L’origine de l’expression remonte vraisemblablement aux cheveux que les garçons coiffeurs récupéraient pour les revendre, de façon plus ou moins clandestine peut-on imaginer, aux fabricants de postiches. On trouve des traces de perruques dans la fouille des ouvriers à la sortie des arsenaux dès le XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle en Angleterre, toute activité de cette nature était qualifiée de “crime social“. En 1987, une enquête de l’INSEE en a évalué la fréquence : 28% des ouvriers affirmaient fabriquer fréquemment ou occasionnellement quelque chose, ou réaliser un travail qui n’était pas destiné à l’entreprise, sur le lieu de celle-ci.

Perruquer a pu permettre de s’adapter à des situations de pénurie : pendant la 2nde guerre mondiale, dans un atelier parisien, on fabriquait des valises en bois ou en aluminium, qui contenaient le matin le casse-croûte de l’ouvrier et repartaient le soir pleines de bois de chauffage coupé aux bonnes dimensions.

Au beau milieu d’un hangar désaffecté, dans une usine pétrochimique de la région rouennaise, on découvrit un jour un chalet ! Pas un abri de jardin, un véritable chalet, auquel ne manquaient que les rideaux. Une œuvre qui avait demandé à son auteur plus de deux années de labeur. On imagine la somme de débrouille et de ruse nécessaires. Ne restait plus qu’à faire sortir l’objet de l’usine…

L’existence de la perruque permet de porter un regard sur l’organisation du travail, les méthodes, et le manque de considération dont souffrent les ouvriers. Ceux-ci ne perruquent pas toujours pour leur bénéfice personnel. L’activité souterraine a parfois à voir avec l’idée qu’on se fait du professionnalisme, du « bon boulot ». Par exemple en réalisant son propre outillage, pour pallier la défaillance des outils de mauvaise qualité fournis par le patron, ou pour travailler plus rapidement et plus efficacement, « à sa main ». Robert Linhart témoigne, dans « L’établi », d’un meuble bricolé par un tôlier pour faciliter la retouche des portières. Manière pour les professionnels de résister à l’uniformité de la chaîne et à la division du travail, la perruque est là pour montrer de quoi ils sont capables. Chez Baccarat, à la fin du XIXe siècle, il fallait neuf compagnons pour réaliser un verre à pied, selon une hiérarchie précise. Les apprentis verriers profitaient alors d’interstices dans la production pour souffler des pièces originales. A la même époque, face aux moqueries d’autres corporations qui avaient l’habitude de travailler des pièces complètes, des forgerons de Schneider avaient relevé un défi, en réalisant des cocottes en tôle pliées au marteau-pilon !

Parfois aussi, c’est la désorganisation et le manque d’occupation qui conduisent à consacrer à d’autres fins le temps salarié. Dans les années 1980, des copies de remorques de camping, en tous points identiques à l’originale, sont produites en petite série (une centaine d’exemplaires quand même !) dans un atelier de réparation d’autobus dont la direction a réduit le plan de charge avec l’intention de le supprimer.

Ainsi, pouvoir, même partiellement, même clandestinement, décider à la place du patron de la nature de la production et son organisation peut être vu comme une forme d’opposition à l’aliénation du taylorisme, l’ouvrier tentant de préserver sa santé selon la définition qu’en donne Georges Canguilhem : « Je me porte bien dans la mesure où je me sens capable de porter la responsabilité de mes actes, de porter des choses à l’existence et de créer entre les choses des rapports qui ne leur viendraient pas sans moi » (Georges Canguilhem, Ecrits sur la médecine).

Références
– Sorti d’usines ; la “perruque“, un travail détourné. Robert Kosmann, Éditions Sylepse, 2018.
– Tranches de chagrin. Jean-Pierre Levaray, L’insomniaque, 2006.

Je me souviens de cette balançoire dans le jardin des grand-parents. Le voisin, tourneur-fraiseur dans l’industrie aéronautique, l’avait fabriquée à l’usine. C’était du costaud. Aujourd’hui, cette usine est fermée, les nouveaux voisins travaillent dans des bureaux. Faire ses courses en ligne, assise sur la chaise de l’entreprise, avec le clavier et l’écran du boulot, est-ce de la perruque ? Probablement pas à lire Vincent. Pas de geste professionnel, pas de connivence entre salariés… juste un peu de temps grapillé pour essayer de concilier la vie au travail et la vie hors travail.

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