Note de lecture

Dans l’introduction de son ouvrage, Benoit Heilbrunn nous conduit à distinguer deux modalités de reconnaissance. La première est inconditionnelle, c’est notamment celle que les parents portent normalement à leur enfant. La seconde s’avère conditionnelle. En nous soumettant, plus ou moins volontairement, aux injonctions de nos dirigeants et collègues de travail et plus largement à celles formulées par autrui nous espérons obtenir des assentiments voire des signes de reconnaissance.
Si nombre de philosophes et de sociologues affirment que la reconnaissance contribue puissamment à la pacification des relations sociales (p. 12), l’auteur nous alerte sur la place que nous lui accordons. Cette quête, alimentée notamment par les médias et les réseaux sociaux, crée une nouvelle conscience malheureuse et constitue pour l’auteur un « moteur principal du capitalisme » (p. 12).
Dans le chapitre premier intitulé « La dette infinie » Benoit Heilbrunn nous questionne. Quelle peut être la valeur d’une reconnaissance acquise en écho à une assignation si celui qui l’a imposée ignore notre effort ou ne se manifeste pas ? Historiquement, dans nombre de sociétés humaines, la reconnaissance fut liée à la gratitude due à la réception d’un cadeau ou plus encore à une action dont nous avons été le bénéficiaire. La logique du « don et du contre don » fonde le lien social. Cependant, celle-ci s’érode sous les effets de l’individualisme qui caractérise nos sociétés post-industrielles. Pour l’auteur, la reconnaissance « est aujourd’hui engluée dans le magma des obligations sociales. (p. 18).). En empruntant cette formule à Cornélius Casroriadis, l’auteur veut souligner que ces obligations rassemblent habitudes, traditions, morales et interdits que l’individu intègre dès l’enfance sans s’en rendre compte. Cet ensemble n’est pas figé. Tel le magma d’un volcan, son influence varie dans le temps et peut voir son cheminement varier au gré des expériences du sujet1. En outre, l’estime de soi s’effrite significativement quand nos efforts ne sont pas reconnus à la hauteur de nos engagements2. Dans nos univers sociaux contemporains, notre valeur serait-elle uniquement dépendante de celle qu’autrui veut bien nous accorder ? Celui-ci serait alors moins un concurrent qu’un partenaire dont nous rechercherions l’attention. Ainsi les revendications identitaires de minorités que celles-ci soient ethniques, linguistiques, de genre ou religieuses s’expliqueraient par l’absence d’un interlocuteur à l’écoute et prêt à un authentique dialogue3.
Sur la base de ses observations et de nombre de recherches en sciences sociales, il constate qu’aux revendications collectives issues des inégalités d’accès aux biens, s’est substituée une kyrielle de doléances et d’efforts individuels pour se distinguer d’autrui au cœur de modes éphémères. Or, les objectifs et évaluations individualisés qui sont au cœur des organisations productives contemporaines sont décriés par l’immense majorité des salariés.
Benoit Heilbrunn ne stigmatise nullement celles et ceux qui refusent l’approbation d’autrui car « il peut y avoir du plaisir à rester méconnaissable ». (p. 50). Il clôt ce premier chapitre en évoquant un double tapis roulant sur lequel nous sommes entraînés. Le premier est hédonique : il nous conduit à refuser tout recul de notre confort pour privilégier l’acquisition de biens qui nous démarquent significativement de nos semblables. Le second prend la forme d’une logique d’addiction aux approbations d’autrui dont les « like », reçus sur les réseaux sociaux, sont les traces les plus dérisoires. Reprenant les analyses de S. Freud sur les effets toxiques de nombre de nos investissements matériels et psychiques, l‘auteur considère que ceux-ci sont des « briseurs de soucis »4 (p. 55). Ils nous entraînent dans un refus du réel pour nous réfugier dans une « bulle » un « monde à soi ». Aussi, l’auteur illustre-t-il fort pertinemment sa thèse en assimilant la reconnaissance à un poison : « En parlant de poison, je fais référence au terme grec pharmakon, qui désigne à la fois le poison et le remède. »5
Dans son second chapitre, intitulé : « Le marché de la reconnaissance » Benoit Heilbrunn note que nous sommes de plus en plus construits par « l’image et le regard capturant de l’autre » (p. 59). Le sujet contemporain doit d’abord manier la séduction pour acquérir des marques de reconnaissance tangibles et ainsi espérer « se vendre ». Pour l’auteur, nous vivons une rupture quasi anthropologique.
Dans les univers de travail contemporains, ce qui tend à être valorisé particulièrement dans les secteurs des services, ce n’est plus l’œuvre réalisée, la « belle ouvrage » qui rend fier aux yeux des pairs et des bénéficiaires. Ce qui l’emporte subrepticement, c’est d’être vu dans les médias internes mais aussi sur les réseaux sociaux. Ce besoin d’être vu, de ne pas être noyé dans la masse de nos semblables est satisfait par les achats compulsifs qu’offre la société de consommation capitaliste. Si nous ne jouons pas ce jeu de la différentiation, nous risquons de devenir invisibles et donc remplaçables car non identifiés. Nous sommes obnubilés par la crainte « de ne plus être pertinent, d’être en quelquesorte sans intérêt, hors sujet ». (p. 73) Le management post-taylorien a su imposer des outils de traçage de l’activité, de son évaluation et des normes de rémunération. Dès lors, l’atteinte d’objectifs individuels, toujours révisés à la hausse, est présentée comme l’unique voie à des promotions statutaires. Quand les objectifs ne sont pas atteints, la faute en revient exclusivement au sujet, jamais aux modes d’organisation du travail. Car qui saurait les interpeller dans ces univers où les collectifs voient leurs prérogatives être régulièrement rognées ? Aussi, l’auteur reprend-t-il à son compte le constat de Vincent de Gaulejac : « la lutte des places se substitue à la lutte des classes »6 (p. 85).
Si l’homme est assimilé au produit qu’il consomme parfois ostensiblement, comment construire une identité fondée sur une authentique reconnaissance alors que celle-ci est minée par la publicité et les divertissements addictifs ?
Benoit Heilbrunn intitule son troisième chapitre : « La reconnaissance par les choses ». Son analyse débute par le constat que dans nos sociétés les objets et les services ont acquis le quasi-monopole de la reconnaissance : ils sont devenus « le7 langage essentiel » (p.102). A titre d’exemple, l’auteur décortique les stratégies successives d’une célèbre firme d’équipement de sport. Nike exemplifie à ses yeux le savoir-faire des multinationales pour s’imposer comme un support majeur de nos identités. En achetant une chaussure dont nous avons choisi dans le détail la customisation, nous quittons notre statut de personne invisible pour être remarqué et signifier à autrui notre supériorité et par là notre identité en affichant notre aptitude à être à la pointe des innovations8. Ainsi, « l’individu devient à la fois un produit et un vendeur » (p. 127). Des officines de développement personnel promettent à leurs clients d’accroître leur employabilité en se mettant en scène, notamment en multipliant leur visibilité sur les réseaux sociaux. Le « personal branding »9 a ainsi pour objectif de fabriquer un sujet-produit et de lui apprendre à se vendre. Grâce à un « storytelling » sans ombre il aura l’illusion d’être devenu un produit « bankable » sur le marché de l’emploi mais aussi, par extension, sur celui de la séduction. Cette logique érode inexorablement la reconnaissance par le professionnalisme car le capitalisme promeut et privilégie de fait des individus interchangeables.
Thomas Perilleux avait dès la fin des années 90’ mis en évidence les effets délétères de l’injonction à la flexibilité : elle masquait la précarisation de nombre de salariés10. La menace de leur remplacement ad nutum n’est-elle pas la meilleure stratégie pour museler leurs éventuelles revendications ? Quant aux collectifs de métiers, ils voient leurs pouvoirs d’orientation affaiblis par des règlementations successives11 et sont stigmatisés comme étant des corporatistes d’un autre âge, obstacles à l’impérieuse modernisation des entreprises et des services publics.
L’ultime chapitre vise à esquisser en quelques lignes non pas pour refuser toute reconnaissance par autrui mais pour éviter son diktat. Pour Benoit Heilbrunn « … le faire12 constitue […] une modalité majeure de la sortie de ce diktat et une forme essentielle d’accomplissement. » (p. 93). Pour l’auteur, nous aurions tout intérêt à affirmer notre caractère. Fort justement, l’auteur nous rappelle que les Encyclopédistes définissaient le caractère comme la trace – trait, signe, forme simplifiée d’une signature – que les artisans laissaient sur leur production pour identifier leur travail. Son éloge du caractère nous conduit à refuser de nous laisser « in-former13 par le monde extérieur » (p. 156). Avoir du caractère n’est pas un acquis mais un processus réflexif et « une volonté de se définir par ses actes et ses choix » (p.158). Pour contrecarrer les effets délétères d’une société liquide14 qui a pour seul horizon la quête d’une visibilité sans limite, existe-t-il une voie ? Il serait erroné de souhaiter un retour vers des sociétés aux statuts acquis en héritage ou à une vie hors du monde tel un ermite. L’auteur nous invite à cultiver résolument « la singularité fragile et tenace de ce qui ne s’achète pas » (p. 167). Aussi, à ce titre, un travail socialement utile peut-il être un moteur émancipateur majeur.
François
1 Cornelius Castoriadis « L’Institution imaginaire de la société », Paris, Point Seuil 1999 (Première édition 1975). Pour C. Castoriadis la notion de magma des obligations sociales quoique proche de celle d’habitus développée par Pierre Bourdieu s’en distingue. Le magma des obligations sociales est composé de différentes couches que l’on ne peut pas totalement rationaliser et qui peut être questionné par une analyse critique de l’existant. Celle-ci peut, selon C. Castoriadis, faire advenir une démocratie plus authentique.
2 Norbert Alter, « La lassitude de l’acteur de l’innovation », Revue « Sociologie du travail », Année 1993, N°35, pp. 447-468
3 Michel Edmond Ghanem « Pour une politique de la reconnaissance des cultures », Revue « Etudes », N° 4339, juillet 2026
4 Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, Éd 1971
5 Bruno Heilbrunn, « Le besoin anthropologique de reconnaissance a progressivement été capté par le marché », Marianne, juin 2026, propos recueillis par Névan Prévots,
6 Vincent de Gaulejac La lutte des places : insertion et désinsertion, Paris, Desclée de Brouwer, 1994
7 Souligné par l’auteur
8 https://www.nike.com/fr/nike-by-you
9 Le personal branding (ou marketing personnel) est une pratique qui consiste àpromouvoir sa propre image, ses compétences et ses valeurs en utilisant destechniques de communication semblables à celles d’une marque.
10 Thomas Perilleux, « Les tensions de la flexibilité – L’épreuve du travail contemporain », Paris, Desclée de Brouwer, 2001.
11 Aude Reygades et Delphine Villaume « Le dialogue social en entreprise après lesordonnances Macron » Revue Economie politique, 2023/3 N° 99
12 Souligné par l’auteur
13 Souligné par l’auteur
14 La notion de « société liquide » – ou de « modernité liquide » – a été formalisée par le sociologue d’origine polonaise Zygmunt Bauman (1925 – 2017), qui l’a définit comme une société où ni le travail, ni l’amour, ni l’amitié ne sont des structures solides. Tout devient éphémère.
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