Actuellement, c’est compliqué pour nous, il y a un clair risque pour la démocratie syndicale

Valérie, Secrétaire syndicale, branche « Transports » – Canton de Genève

Parole de février 2021, recueillie par Martine, mise en texte par François

Mon travail est extrêmement protéiforme. Je suis secrétaire syndicale en charge des salariés de la branche « Transport » pour le canton de Genève. Je suis donc salariée de mon syndicat : le SEV. J’ai en responsabilité les travailleurs des transports, c’est à dire ceux en poste aux Chemins de Fer Fédéraux (CFF), mais également les travailleurs des TPG (Transports Publics Genevois) ceux des tramways, des trolleybus, des autobus, des bateaux et même ceux affectés aux remontées mécaniques, qu’ils les conduisent, les réparent ou les organisent … et ce, qu’ils soient employés dans le secteur public ou dans des entreprises de droit privé réalisant des prestations publiques.

Dans notre jargon, les équipes de secrétaires syndicaux sont identifiées comme centres de compétences, sorte de « coach » auprès des travailleurs pour les accompagner dans leurs situations de travail et donc les aider dans leurs revendications de toute sorte. Cela peut être de changer d’uniforme car celui-ci n’est pas pratique dans l’exercice de leur emploi, de développer des lieux de pause pour les conducteurs de transports en commun, d’augmenter les rémunérations…

Si je considère mon emploi du temps sur une à deux semaines « ordinaires», je vais y retrouver des contacts interpersonnels avec des travailleurs qui font face à des problèmes de toute sorte dans leur fonction, de nombreuses rencontres avec des salariés sur leurs lieux de travail, des contacts avec des journalistes, avec les prud’hommes et des avocats quand le salarié relève du droit privé, mais aussi avec des membres de tribunaux administratifs pour ceux sous statut public, sans oublier des échanges avec mes collègues secrétaires syndicaux d’autres branches ou d’autres cantons… A cela s’ajoute bien sûr la rédaction de courriers, de textes qui mettent en forme des revendications, des rapports, des commentaires sur de nouvelles dispositions législatives ou réglementaires, parfois des articles pour notre journal syndical qui est à la fois en ligne et imprimé.

Depuis le début de la Covid, mes collègues secrétaires syndicaux et moi avons dû modifier nos modalités de travail. Certaines activités, c’est le cas des échanges interpersonnels, s’effectuent sans problèmes majeurs par téléphone ou visio. La réalisation de nos missions à visée collective est au contraire plus affectée. Quand nous nous rendons sur le terrain, nous devons à présent respecter toute une série de précautions : y aller à deux au maximum, veiller à n’être qu’un tout petit groupe quand nous distribuons du matériel syndical, éviter les attroupements… Pour tout ce qui relève de l’action collective, disons-le, on ne réussit que partiellement. Dans la mesure où nous ne pouvons pas faire d’assemblées, comment bien saisir les problèmes que rencontrent nos collègues puis identifier des solutions qui vont faire émerger un consensus démocratique ? Or, nous sommes particulièrement attachés à cette dimension démocratique. Si nous n’avons pas ces contacts avec nos collègues, comment affirmer notre légitimité ? Au nom de qui parlons-nous ? Nous remédions à cette situation en réalisant de petites vidéos et des visio-conférences. C’est une option qui n’est que partiellement satisfaisante. Je constate à quel point il est nécessaire de se voir. Le langage non verbal ne passe guère en visio. Or, dans une négociation, il est très souvent essentiel. Nous invitons nos collègues à parler à la partie patronale, à oser décrire leurs problèmes, dire qu’ils ne sont pas contents, ce qu’ils veulent… En temps « normal », pour repérer ce qui ne va pas dans une entreprise, il suffit de circuler un peu et d’avoir quelques échanges… Actuellement, c’est compliqué pour nous, il y a un clair risque pour la démocratie syndicale.

A la différence de la législation française, la loi suisse ne fixe pas des sujets de négociation obligatoires … mais tout peut se négocier ! La législation helvétique est d’essence très libérale avec les mentalités qui vont avec. Aussi, quand un conflit survient par exemple entre un salarié et son responsable, nous allons chercher à négocier, à identifier une solution acceptable pour les deux parties et cela avant d’aller devant les tribunaux. Donc, je conseille et parfois j’accompagne physiquement le collègue dans l’entretien avec son manager. Parfois, je suis amenée à suivre le dossier notamment quand émerge un enjeu collectif. C’est le cas par exemple quand un salarié conteste le montant d’une amende infligée pour avoir participé à un piquet de grève.

En Suisse, si un licenciement est prononcé, la négociation va – très souvent – porter sur la forme. C’est-à-dire : est-ce que les délais de congé ont été respectés ? Pour un salarié qui a une ancienneté d’un an, ce délai sera d’un mois ; s’il a entre un et dix ans d’ancienneté, ce délai sera porté à trois mois. Donc si l’employeur verse l’indemnité prévue, sa décision n’est pas attaquable sauf si le salarié peut faire la preuve que la raison invoquée est abusive. A titre d’exemple, vous êtes licencié parce que votre employeur n’aime pas votre nez ! Plus sérieusement, le licenciement prononcé vise à priver un salarié qui a presque dix ans d’ancienneté de l’accès à des clauses d’indemnités plus favorables. En effet, à compter de la onzième année, le salarié a droit à six mois d’indemnités.

Des conventions collectives négociées dans des entreprises où une majorité de salariés sont syndiqués permettent d’obtenir des conditions de travail plus favorables. Dans ce cas, ces clauses vont bénéficier à tous les salariés y compris à ceux qui ne sont pas syndiqués. En Suisse, le secteur des transports, comme dans la grande majorité des pays européens, possède un taux de syndicalisation très élevé, bien supérieur à la moyenne nationale. Aux TPG, le taux de syndicalisation est proche de 75 % dont plus de 50% par notre syndicat.

Du fait de la crise sanitaire, notre direction à Berne nous a recommandé de télé-travailler. Pour ma part, je préfère venir autant que possible au bureau plutôt que d’effectuer mes activités chez moi entre mes plantes vertes et mon chat bien que je dispose de tout le matériel nécessaire à mon domicile. Si mon collègue souhaite passer une journée au bureau, nous nous organisons pour ne pas nous y retrouver tous les deux. Nous avons la chance d’avoir une organisation peu hiérarchisée avec une direction générale qui nous fait confiance et qui ne cherche pas à contrôler sans arrêt notre temps de travail. Œuvrant dans le secteur des transports, je bouge beaucoup, j’ai toujours travaillé dans les trains, dans d’autres lieux. Le télétravail n’est donc pas une pratique fondamentalement nouvelle pour moi.

Dans mon emploi, ce que je préfère ce sont les actions à dimension collective. J’aime me mobiliser quand des collègues viennent me voir pour m’exposer leurs problèmes, quand ils m’expliquent les idées qu’ils ont pour faire aboutir leurs revendications et en discuter pour identifier les options les plus efficaces… J’apprécie de formaliser leurs projets, de rédiger du matériel syndical, de suivre leurs actions, de communiquer avec des journalistes…

A contrario, ce qui me coûte, c’est répondre à des demandes individuelles de travailleurs qui ont des problèmes avec leur manager ou leur dirigeant et qui viennent nous voir en étant très abimés voire usés. Ces situations exigent beaucoup de temps, d’attention et génèrent une pression psychologique souvent importante. Quand on a écouté un collègue avec bienveillance mais en étant aussi attentif aux faits, on ne peut lui dire de manière abrupte : « Bon maintenant, il faut que tu rentres chez toi ! »  Notre implication ne s’arrête pas quand il nous quitte. Nous emportons bien souvent son problème à la maison. J’ai identifié les difficultés inhérentes à ces situations assez tôt après ma prise de fonction. Aussi, j’ai mis en place à titre individuel un dispositif pour ne pas être trop souvent submergée par ces situations douloureuses. En outre, je ne travaille pas à plein temps. Chaque semaine, je vais épauler ma sœur qui possède une exploitation agricole : c’est une activité qui réduit efficacement la charge mentale inhérente à mon emploi.

Ces questions d’implication subjective, je les avais un peu abordées dans mon mémoire de fin d’études du brevet fédéral de secrétaire syndical. Pour ma part je pense qu’une supervision proposée régulièrement aux secrétaires syndicaux volontaires serait la bienvenue.

Parole de Valérie, février 2021, recueillie par Martine, mise en texte par François

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