
Dans le cadre du Printemps des poète, le Centre de Culture populaire (CCP) de Saint-Nazaire a organisé le 28 mars 2026 une table ronde autour de la thématique « Écrire le travail », avec le poète Jean-Marc Flahaut, Martine Silberstein (la Compagnie Pourquoi se lever le matin !) et Muriel Righeschi (CCP) à la ludothèque de la maison de quartier de Méan-Penhoët. Invitée à la table ronde du CCP lors du printemps des poètes, j’avais bien sûr préparé mon intervention. Mais comment tout dire en une petite heure ? Alors voilà, ce que je n’ai pu dire, je l’ai écrit.
Dans les textes que nous publions sur le site de La Compagnie Pourquoi se Lever le Matin, dans les livres, dans les récits de travail que nous lisons en public ou dans des podcasts, les pépites très poétiques ne sont pas rares. La part tactile, émotionnelle du travail surgit parfois là où l’on ne l’attend pas. Des couleurs, des odeurs, la sensualité et la délicatesse déboulent même au milieu des bloc de béton ou des tuyaux remplis d’essence. Alors que dire de la sensibilité trouvée dans les récits de travail des personnes à l’écoute d’autres humains, et de celles qui nous nourrissent et dont les mains façonnent amoureusement la matière première qui arrivera jusqu’à nos papilles ? La magie des uns rejoint la danse des autres. Il suffit parfois d’écouter leur petite musique.
Nicolas, un horloger parle de magie et de passion : « Mon père manipulait des quantités de petits outillages, il connaissait l’emplacement des minuscules tours, plaçait les axes et remontait les rouages qui, comme par magie, donnaient naissance aux ‘’mouvements’’ du mécanisme. (…) Les pendules anciennes, les réveils, les montres sont des objets précieux, parfois très chers (…) je pense que, quand on est horloger, c’est pour la vie… Pour moi, cela a été une passion et un choix ». Le temps qui passe, les aiguilles qui tourne, poésie.
Kevin, opérateur chez un sous-traitant, évoque « la capacité à s’engrener avec les autres, exactement comme des engrenages. Cela demande un effort que j’aime faire et que j’arrive à susciter de la part de mes compagnons de travail ». Engrenages, vous avez dit rouages ?
Iza, tatoueuse, a vu son rêve se concrétiser, rêver, n’est-ce pas ce que permet la poésie ? Elle aussi est passionnée par son travail : « Souvent, je me rends compte alors qu’il s’agira d’un tatouage réparateur : recouvrir une cicatrice, une trace de brûlure, mais aussi soigner une blessure morale, un mal-être psychologique. Moi qui rêvais de devenir éducatrice ou travailleuse sociale, je me retrouve dans mon élément. (…) Si je peux, c’est un métier que je ferai le plus longtemps possible. En Indonésie, il y a une vieille dame de cent-dix ans qui tatoue toujours. Pas étonnant : le tatouage n’est pas un métier comme les autres. C’est un métier-passion. Oui, je voudrais tatouer jusqu’au bout de ma vie… ». Comme Nicolas, l’horloger, « c’est pour la vie ».
Yvan, magasinier aux chantiers de l’Atlantique : « Quand j’arrive en haut du coteau de Savenay, je découvre, au loin, le ruban de la Loire et l’amorce de l’estuaire dans la brume qui se mêle aux fumées des usines de Donges et de Montoir. À partir de là, je quitte ma campagne et je descends dans une nouvelle région ». La Loire, comme un ruban, la brume, cela ne vous rappelle rien ? Yvan, a grand besoin de la vue pour exercer avec précision son travail : « Mon rôle était, au fond de la cale, de tracer la silhouette de la coque, de placer des blocs de béton sur lesquels j’ajustais au rabot et au laser les poutres en chêne qu’on appelle des « tins ». J’étais ce qu’on appelle un « attineur » … (…) Je voyais donc le navire se construire depuis le moment où il n’y avait rien jusqu’à celui où il ressemblait à un vrai bateau ». Mais quand le bateau s’en va, la vue devient inutile, ne fait-il pas passer son émotion quand il évoque cet instant ? « Quand la coque était finie et les machines installées, je participais à sa mise à flot. C’était le moment rare où je sentais la masse colossale se soulever. Quand le bateau quittait la cale, j’étais au ras de la paroi d’acier qui défilait devant moi. Un grand courant d’air : il était passé ».
Pour Marina, praticienne en massage de bien-être, la vue est inutile, « La représentation du corps considéré selon des canons visuels m’est tout à fait étrangère. Être non-voyante ne change rien à ma façon d’exercer mon métier de masseuse. Pourtant, je me rends bien compte que le fait d’être privée de la vue me rend attentive à ce qui n’est ni visible ni palpable et qui est de l’ordre des échanges d’énergie. J’ai sans doute développé une forme de perception qui s’appuie sur d’autres sens. Je suis particulièrement sensible à la voix, à la respiration ». L’invisible, les échanges d’énergie. Poésie ? Vous avez dit poésie ?
Jean-Baptiste, lors d’un cours d’informatique a « pu faire écrire un poème crédible sous la forme d’un sonnet sur le soleil qui se couche sur la mer ». Qui imaginerait que poésie pourrait rimer avec travail ? Si même les IA s’y mettent … !
Nos cinq sens papillonnent quand Denis, pâtissier chocolatier, évoque toute la sensualité de son travail « Il y a le contact physique avec la matière. Toucher, palper, ça compte ! Lorsque j’ai construit ma maison à côté de l’atelier, je l’ai faite en terre. J’ai beaucoup aimé travailler la terre de mes mains. Ce sont des sensations importantes pour moi. (…) Mes rouges-gorges en chocolat sont composés uniquement de boules. Je les assemble et ensuite je dois fabriquer une branche, un bec, faire le dessin du plastron, des ailes ». Pour faire le portrait d’un oiseau …Les odeurs, aussi, Gilbert, un autre pâtissier, évoque son travail, j’entends des sons, je sens des odeurs, je goûte des saveurs, des textures mais aussi toute la complexité et la pénibilité des tâches : « L’exquis effluves de fèves de cacao et d’orange s’exhalant des cuves embaumant tout l’atelier nous feraient presque oublier l’intensité de la tâche. (…) J’ai fait, seul, 3 mokas. Arômes de café et de chocolat, moelleux de la génoise, onctuosité de la crème au beurre. Le plus lourd pèse 2 kilos 500, belle superficie à décorer !! » Et aussi : « Faire la plonge, gratter, nettoyer plaques, plats, cornes. Blanchir, émonder, broyer les amandes brûlantes sortant du chaudron en cuivre. (…) Quand je travaillais à Paris la cour de la pâtisserie était commune à celle d’un hôtel qui logeait des étudiants, et c’est la découverte de la musique vivante. Ensemble, nous travaillons sur des airs de jazz et de musique classique, fenêtres ouvertes, j’abaisse la pâte au rythme de Mozart ».
C’est par la musique et la danse que Dominique, intervenant en alphabétisation auprès des migrants, nous transmet sa poésie : « À défaut de leur avoir permis de parfaitement maîtriser notre langue, nous serons au moins parvenus à tisser des liens sociaux avec ces habitants de Saint-Nazaire. Parfois, on met la musique et la séance se termine par une séquence de danse. Quel plaisir de les voir transfiguré(e)s par le son des chants venus de leur pays. Quel engagement dans leur volonté d’apprendre et quel parcours condensé dans ce moment festif ! »
On danse aussi à la Frat’, une association d’obédience protestante, qui assure un accueil de jour pour des personnes en grande précarité. Claire, une salariée raconte : « Quand nous faisons des fêtes, chacun apporte à manger et la soirée devient une espèce de grand buffet partagé. Les femmes du groupe de danse font une démonstration, une sorte de cours en ‘’ live ‘’. Et celui qui s’est installé au piano est vite rejoint par d’autres qui se mettent aux percus. Ce sont des moments d’échange qui prolongent et nourrissent nos temps de travail et de réflexion ».
La délicatesse s’invite dans le service d’oncologie. Laurence : « La nuit, quand, avec l’aide-soignante, j’entre dans une chambre, la lumière du couloir me permet de voir le patient dans son lit. Dans la pénombre, pour vérifier sa respiration, je regarde à quel rythme le drap se soulève. Et j’écoute ». La joie et la bonne humeur aussi ! Sandrine : « J’essaie toujours le dialogue, la diversion pour obtenir que la personne se mobilise, ou pour l’installer. Je passe parfois par l’humour. Un grand sourire est très souvent positif. J’ai affaire aussi à des patients drôles avec qui on peut plaisanter. Rire avec eux, ça fait beaucoup de bien ! »
Et le goût des « petits bonbons au miel de ma grand-mère » que Marie, intervenante sociale à Emmaüs propose aux compagnons qui « arrivent avec leur café dans [son] bureau. C’est génial ! C’est souvent un moment convivial. ‘’Allez, assieds-toi. Comment ça va en ce moment ? ‘’ On peut venir y pleurer – la boîte de mouchoirs est là – mais parfois aussi annoncer des bonnes nouvelles, discuter, manger un petit bonbon et voilà… » Vous l’avez, là, sur vos papilles le goût du miel ? Et celui du sel des larmes qui coulent le long des joues du compagnon ?
Marie donne l’occasion aux compagnons d’Emmaüs de travailler sur l’image qu’ils renvoient d’eux-mêmes : « Une artiste photographe est venue un jour, j’ai très vite senti l’intérêt du projet pour travailler sur la thématique du regard. Un compagnon a dit : ‘’C’est la première fois que je me trouve beau… Cette photographe m’a rendu beau ‘’. Il était loin, alors, le compagnon humilié, écrasé de timidité, qui n’osait pas franchir la porte de mon bureau … »
Et puis l’émotion, et les parfums surgissent : « Je leur pose la question : ‘’Tu as pris une douche, hier ? ‘’, on a un stock de produits d’hygiène et, régulièrement, je discute avec eux, ‘’J’ai des petits échantillons de parfums, tu veux les sentir ? ‘’ ».
Les odeurs, et les sons sont d’une toute autre nature pour Jérémy, opérateur sur un site industriel : « Il y a un bruit de fond permanent, on baigne dedans : les pompes, les compresseurs, les fuites de vapeur qui sifflent, les activités des ouvriers… Et autour de la raffinerie, les trains, (…) les cornes de brume des cargos sur la Loire… (…) Je me souviens d’un incident, il y a deux ans. Il y avait une fuite sur un bac. La fuite a été contenue, mais on a récupéré des tonnes d’essence dans la zone de rétention. L’odeur s’est répandue à plusieurs kilomètres, et ça a persisté plus d’une semaine. En parlant des odeurs… on s’habitue. Moi, je suis plus sensible aux odeurs de soja, qui viennent avec le vent des entrepôts de Cargill sur les quais de Saint Nazaire. (…) Il faut être sur ses gardes en permanence, utiliser nos cinq sens. C’est souvent à l’odeur et au bruit qu’on identifie la nature d’une fuite. C’est paradoxal : je viens de dire que je ne sentais plus l’odeur de la raffinerie. En revanche, celle d’une fuite, si ! Parce qu’elle est plus forte, ou inhabituelle ».
Souvent, le récit terminé, la personne s’étonne de ce qu’elle a pu révéler de son activité. Des moments forts, ou bien de menus détails que, parfois, elle n’a jamais dit à ses proches et qui surgissent ainsi comme une évidence. J’ai aussi le sentiment qu’elle en tire une certaine fierté : oui, c’est bien moi, je ne m’étais jamais rendu compte à quel point j’attache de l’importance à toutes ces tâches que j’accomplis chaque jour.
Écouter une personne qui parle pendant plus d’une heure, très vite, permet d’écrire un récit de travail long et détaillé, qu’il faut ramener à un certain nombre de signes à ne pas dépasser, même si, à La Compagnie, nous sommes assez tolérants sur ce sujet. Si, au contraire, elle parle très peu, très lentement, comme ce monsieur trisomique qui me raconte son travail en ESAT. Arnaud : « Les monitrices me disent que je peux travailler doucement, c’est un travail minutieux. (…) Mon poste de travail est devant une fenêtre d’où je vois des arbres, de la pelouse. Dans l’atelier où je travaille, les murs sont blancs, c’est calme », je cisèle son texte, je prends le temps de l’écouter. Je visualise et je ressens la tranquillité et la minutie de ce travail, ces arbres, ces murs blancs, ce calme.
Le travail peut donc être beau et valorisé par des récits de travail, des photos et des haïkus (poème japonais)1 où la concision est de mise.
Ici, les éoliennes, résultat du travail humain :
Dressées vers le ciel
Votre voyage commence ici
Géantes des mers
Ou cet hommage aux salariés qui œuvrent de nuit sur les chantiers :
Qui travaille donc ici ?
Fourmilière d’hommes et de femmes
Nuit noire, projecteurs
L’image de marins qui s’activent sur un multicat :
Ils travaillent, ravitaillent
Sans rival ni avarie
Élèvent haut la grue !
Le matin, d’autres prennent la relève :
Vois comme l’œil rond s’ouvre
chaque matin sur le portique
géant du chantier
Martine
1 Haïkus extraits du livre : « Regard sur la ville ». Publié aux éditions Planche Contact en 2026. Textes de Martine Silberstein sur des photographies de Michel Iordanov,
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