Deux ans après : les séquelles de l’enseignement à distance

Sophie, enseignante en collège

Parole de janvier 2022, mise en texte avec Pierre. Post scriptum du texte « distance et proximité en classe virtuelle » publié en juillet 2020

Au début de cette année, la première fois que je suis allée récupérer le groupe d’une quinzaine de cinquièmes à qui j’enseigne la Langue et Culture Antique (LCA), j’ai vu arriver une bande d’élèves à l’état brut, qui ignoraient les codes du collège, qui sautaient partout. Il a fallu les calmer: «  On attend, on s’assoit, on sort ses affaires, on prend le temps ». Je les place en îlots et on commence par des petits jeux pour faire en sorte qu’ils interagissent. Puis je distribue un document en format A3 à chaque groupe et on répartit les rôles… Là, tout se complique à nouveau : « Pourquoi je n’ai pas une feuille pour moi ? » Puis au moment de la mise en commun : « C’est pas moi qui ai écrit ci… C’est pas moi qui ai dit ça… ». Ce ne sont pas des élèves particulièrement en difficulté mais ils ne s’écoutent pas, ne savent pas travailler ensemble. 

Ces élèves se trouvaient en CM2 quand est survenu le premier confinement. Les cours en distanciel ont alors commencé par diluer leur sentiment d’appartenance à un groupe-classe. Puis,  les journées organisées chaque année pour que les futurs sixièmes rencontrent les enseignants et les élèves du collège ont été annulées. Ils n’ont donc pas pu se familiariser avec l’environnement des classes du secondaire, se projeter dans des lieux et un emploi du temps qui allait rompre avec leur vécu d’élèves de primaire. Enfin, quand ils ont débarqué au collège, au début de l’année 2020-2021, le stage d’intégration n’a pas eu lieu. Ces CM2 sont donc passés du primaire au secondaire sans aucune transition.

Autrement dit, il leur a manqué un temps et des dispositifs qui leur auraient permis de créer les liens permettant au futur groupe de sixième d’exister affectivement et socialement grâce à une démarche de découverte et d’apprivoisement collectifs. Ils ont été mis en demeure de se constituer d’emblée en groupe de travail. Et ça n’a pas marché. Or, c’est encore difficile, un an plus tard, dans chacune des cinq classes de cinquième du collège. Tout se passe comme si ces élèves entendaient continuer à se débrouiller chacun pour soi au milieu des autres élèves, et souvent contre eux, en refusant plus ou moins consciemment la constitution d’un collectif dont ils ont perdu – et dont on ne leur a pas redonné – les codes. J’en suis encore, au milieu de cette année 2021-2022, à apprendre à mes cinquièmes ce que j’apprenais aux sixièmes quand ils arrivaient au collège : on se découvre, on s’écoute, on travaille ensemble, on tient compte des autres. 

Un jour, par exemple, où je venais chercher mon groupe de LCA, le professeur référent me demande de m’occuper de sa classe quelques instants, le temps qu’il aille régler quelque chose. Pendant qu’il s’absente deux minutes, je mets les élèves en lecture. Et voilà que le petit A. lance son livre en l’air, balance sa chaise, fait le tour de la classe et part en courant. Je le rattrape : « Qu’est ce qui ne va pas ? » Je ne le touche pas, je connais les règles. Il me répond : « L’autre, il m’a traité de… ». Je lui fais remarquer que l’injure n’est quand même pas si grave… mais il parvient à s’échapper. Lorsque j’étais en ZEP, ce genre d’incident était monnaie courante parce que les enfants auxquels j’avais affaire connaissaient des situations sociales et psychologiques très difficiles. Le petit A. est certes considéré comme un élève « à problème » mais les comportements comparables sont fréquents dans toutes les classes de cinquième de l’établissement alors que ces élèves ont peu de choses à voir avec une population de type ZEP. À un degré moindre, les élèves de sixième présentent les mêmes signes d’inadaptation aux codes du collège. 

Or, je ne constate pas les mêmes difficultés chez les quatrièmes et les troisièmes. Ces derniers n’ont pas eu à gérer la rupture qu’ont subie les actuels cinquièmes et sixièmes au moment où, dans les circonstance que l’on sait, ils sont passés du primaire au collège. On peut se poser la question de savoir si le confinement et la désorganisation des conditions d’accueil sont à l’origine de manques qui ont exacerbé les difficultés à fonctionner en collectif, à communiquer avec la bienveillance qui permet la constitution d’un « groupe apprenant ». Je n’irais pas jusqu’à parler de « traumatisme », mais il y a incontestablement une étape qui ne s’est pas faite, une marche qui a été ratée. 

Et il est possible que le dégât soit durable. 

Parole de Sophie, enseignante en collège, mise en texte avec Pierre – janvier 2022

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