Ma fatigue était liée au fait que seul un sens, la vision, était mobilisée.

Véronique, ingénieure pédagogique multimodale

Parole du 1er mars 2022, mise en texte par François

Après plusieurs années d’activité en qualité de responsable pédagogique dans un centre de formation pour adultes, j’ai eu le sentiment de ne plus réellement progresser. La bureaucratie qui régnait au sein du GRETA m’étouffait à petit feu. J’y avais perçu néanmoins l’intérêt de développer des actions en distanciel, en diversifiant les modalités de formation. J’ai donc pris la décision de m’engager dans un diplôme de niveau master II.

Une bifurcation professionnelle

J’ai opté pour une formation en ingénierie pédagogique multimodale, entièrement dispensée à distance, proposée par l’Université de Lille. Celui-ci prépare à différents métiers et notamment à ceux de chef de projet e-learning, de concepteur Multimédia et de supports de formation. Je m’y suis engagée pour une période de deux ans qui a commencée en septembre 2019 pour se terminer en septembre 2021.

La découverte d’une formation intégralement à distance

Au départ, notre groupe d’étudiants n’était pas concerné par la crise sanitaire. Néanmoins les premières semaines n’ont pas été faciles. Il nous a fallu nous familiariser avec la plate-forme sans bénéficier d’un tutorat très personnalisé. L’équipe pédagogique nous a demandé de constituer des trios pour rendre régulièrement les différents devoirs. Initialement, les cours et les temps de travail individuels et en équipes devaient représenter vingt à vingt-cinq heures par semaine. Or, il s’est avéré que nous avions plutôt quarante heures par semaine voire beaucoup plus. Du coup, il y a eu des désistements dont une personne de mon groupe. Nous avons dû tout à la fois rechercher une troisième personne mais aussi répondre à des sollicitations d’autres groupes. Ce furent des moments difficiles. Ma collègue et moi étions parfois sur le grill notamment quand nous étions sollicitées pour intégrer d’autres groupes. Il fallait présenter nos compétences mais aussi nos limites. J’ai été tentée d’abandonner. Finalement, nous avons constitué un groupe de quatre personnes qui a été validé par l’équipe pédagogique et nous avons tous terminé notre cursus avec succès.

Rétrospectivement, je pense que le fait de ne pas avoir alors d’activités professionnelles et donc d’être en recherche d’emploi m’a permis de faire face plus aisément à mes engagements familiaux. J’ai pu ainsi être attentive à mon fils de quinze ans, à mon compagnon mais aussi à ma mère. Après le décès de mon père quelques mois plus tôt, elle se trouvait seule et je me devais de l’accompagner.

Un apprentissage en temps de Covid

Le confinement décrété en mars 2020 est survenu au moment où nous devions réaliser une vidéo intégrant prises de vues et montage. Notre synopsis, un tutoriel consacré au jardinage, impliquait nombre de séquences en extérieur… Heureusement, contrairement à moi qui vivais en appartement, mes collègues disposaient de jardins et ont réalisé les séquences au plus près du story-board que nous avions rédigé. Je me suis consacrée au montage malgré mon inexpérience. J’ai eu notamment à intégrer une séquence tournée avec un téléphone portable en mode vertical : galère ! Nous étions de grandes débutantes aussi avons nous réellement apprécié les conseils de l’enseignante. Elle nous a accordé un délai pour rendre notre travail et s’est montrée particulièrement disponible en nous permettant notamment de la joindre sur son téléphone personnel.

Insérer professionnellement des jeunes « décrocheurs »

Au sortir du confinement, vint le moment de réaliser le stage devant clôturer le cursus du master. J’ai alors rejoint une personne qui souhaitait développer un cursus pour de jeunes adultes. Nous avons décidé de monter une formation certifiante de conseiller de vente. Celui-ci devait à nos yeux être ouvert à des jeunes ayant un niveau « Bac » et déboucher sur un titre de niveau « IV » tel qu’inscrit au répertoire national des certifications professionnelles (RNCP). Les quinze inscrits se sont révélés être des jeunes ayant quitté l’enseignement depuis en moyenne deux ans et n’ayant en outre aucune expérience professionnelle. Au moment de rechercher des entreprises pour y effectuer un stage professionnel, ces jeunes « décrocheurs » ont été confrontés au second confinement. J’ai décidé de leur proposer des ateliers à distance pour identifier des offres de stage, rédiger des lettres de motivation, se préparer à des rendez-vous…. mais aussi consolider leur pratique orale et écrite du français. La très grande majorité des entreprises susceptibles de les accueillir étaient alors fermées. Pour eux et pour moi ce furent des moments très difficiles. Beaucoup ne disposaient que de leur smartphone et tous étaient confrontés à un isolement qui les fragilisait psychologiquement. Au sortir du confinement, le groupe s’était réduit alors à cinq et finalement trois d’entre eux ont obtenu leur diplôme.

Un emploi valorisant en mode « hybride »

Compte tenu de ces résultats, ce dispositif de formation de conseiller de vente s’est avéré non viable économiquement et n’a donc pas été reconduit. Aussi, début mai 2021, j’ai recherché un emploi. Ma candidature a été retenue pour assurer un poste d’ingénieure pédagogique multimodale dans une grande association œuvrant dans le domaine de la petite enfance et de l’animation. Celle-ci était en plein essor et souhaitait consolider les dispositifs de perfectionnement de ses salariés. Parallèlement à ma prise de fonction dès juin, j’ai dû finaliser mon mémoire de fin d’études soutenu en septembre 2021

Cet emploi, qui est une création de poste, me convient très bien. Je m’y sens parfaitement reconnue. Le siège est situé à trois heures de mon domicile aller-retour, mais je peux assurer nombre de mes activités depuis chez moi. Lors de ma prise de fonction, j’ai constaté que la grande majorité de mes collègues télé-travaillaient assez massivement. C’était une pratique antérieure au confinement et qui s’est consolidée depuis. Pour ma part, dans le cadre de l’accord d’entreprise, je me suis engagée à effectuer trois jours en présentiel par semaine. Ce n’est pas une norme ultra-stricte. Elle est flexible notamment quand il y a des problèmes de transport ou que je dois effectuer une démarche personnelle. Je dois néanmoins signer chaque mois une feuille de présence et enregistrer toutes mes heures de télétravail. C’est un peu contradictoire compte tenu de mon statut de cadre… Je dois aussi tenir à jour un calendrier où je consigne mes rendez-vous effectués avec « Teams ». Ils sont nombreux, la préférence va aux visio-conférences plutôt qu’aux appels téléphoniques.

Pour la bonne organisation de mon travail, je me rends au siège le plus souvent les lundi, mardi et jeudi afin de pouvoir échanger avec mes collègues sur nos projets. Ces journées ne coïncident pourtant pas toujours aux temps de présences prescrits où toute l’équipe est censée se retrouver. Aussi, et notamment durant les mois d’été je me suis retrouvée parfois seule au siège ! 

A l’inverse, certaines journées s’avèrent fatigantes. Notre bureau est exigu et quand nous sommes quatre voire cinq dans ce local et que certains parlent fort, j’ai des difficultés à me concentrer. J’en profite pour effectuer certaines tâches plus administratives telle la facturation. Cela me permet en outre d’accéder aux collègues dont le visa est nécessaire.

Depuis mon domicile, je conçois plutôt les scénarios de formation, relis des appels d’offres, des projets… J’apprécie de pouvoir ainsi me concentrer sur ces activités : c’est un vrai « plus » qu’apporte le télétravail avec naturellement une réduction significative des temps de transports hebdomadaires. J’assure aussi l’information des collègues de l’ensemble de l’association notamment sur leurs souhaits de perfectionnement. Cela implique un travail d’écoute conséquent réalisé en visio. Ces échanges sont à présent fluides, nous nous sommes pour la plupart déjà rencontrés « in situ » et cela facilite nos discussions.

Les temps où nous sommes réellement tous réunis sont ceux dédiés à des réunions de coordination nationales. J’ai le souvenir de journées entières sur « Skype ». C’était épuisant. Aussi, avec un collègue nous avons proposé d’en assurer l’animation et de les limiter à une matinée. C’est déjà beaucoup et demande une vraie concentration.

Récemment, j’ai eu l’opportunité de participer à un salon professionnel réalisé exclusivement en mode virtuel. Les exposants et les visiteurs étaient tous dotés d’avatars. Chacun se déplaçait comme dans un serious-game et pouvait donc engager toutes sortes d’échanges. Techniquement, c’était impressionnant. Cependant, une fois la découverte passée, j’ai trouvé cette formule assez épuisante et je n’ai pas pu demeurer sur ce salon toute la journée comme envisagé. Je pense que ma fatigue était liée au fait que seul un sens, l’écoute, était mobilisée alors que dans le monde réel, nous activons tous nos repères sensoriels.

Depuis que j’assure cet emploi, je me sens beaucoup plus épanouie, à ma place, reconnue dans mes pratiques. Rétrospectivement, je constate que mon expérience récente comme étudiante m’aide beaucoup aujourd’hui à identifier des approches qui se distinguent des exposés magistraux. Tous les intervenants ne sont pas encore très à l’aise avec cette pédagogie qui privilégie l’interactivité. Le modèle « chaire » demeure encore majoritaire et le tutorat individualisé est à mes yeux trop minoritaire. Ce qui prime encore c’est le modèle de certains professeurs de lycée ou d’enseignants-chercheurs devant un amphithéâtre réunissant une centaine d’étudiants.

Avantages et limites du télétravail

A présent, nous avons quitté notre appartement et nous habitons une maison avec jardin. C’était un projet, que le confinement a accéléré. Le stress vécu pour finaliser les procédures de financement que nous avons dû effectuer durant un confinement est à présent oublié….

Travailler en moyenne deux jours par semaine à son domicile est bien agréable. Néanmoins, je constate que quand j’ai beaucoup de travail je prends à peine le temps de respirer l’air du jardin. Je bouge moins et je perçois que cela a des répercussions sur ma condition physique. Nous devons prendre à présent cela en considération car durant les confinements nous n’y avons pas été suffisamment attentifs.

Parole de Véronique, le 1er mars 2022, mise en texte par François

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