
Note de lecture par François
Quel professionnel n’a pas été, au terme d’une semaine d’activités, traversé par des sentiments opposés. Pour certains, c’est la satisfaction d’avoir pu les réaliser conformément à l’idéal du métier. En revanche, pour d’autres, ce qui domine c’est l’amertume d’avoir dû sacrifier la qualité sous la pression d’une hiérarchie attachée à des procédures obsolètes ou d’actionnaires privilégiant la rentabilité. Pour Jean-Philippe Bouilloud, la crise de sens qui se manifeste par des démissions
mais aussi par un « exil intérieur » (Jaccard, 2010) trouve ses racines les plus profondes dans l’érosion de l’esthétique du travail (p. 8).
Nos activités ne sont pas uniquement motivées par le besoin d’assurer nos existences et celles de nos proches, ni par la seule quête de liens sociaux contribuant à l’affirmation de notre statut social. Elles sont mues également par la recherche de gratifications tel le plaisir du travail bien fait et la reconnaissance d’autrui : clients, citoyens, administrés…
Pour l’auteur, nous serions en quête du réenchantement de nos gestes (Crawford 2017) y compris les plus modestes, souvent non perçus comme le cœur du travail réel réalisé. En effet ceux-ci sont rendus invisibles par la mise en avant du seul travail prescrit et donc sans prise en compte ni des multiples opérations nécessaires pour y répondre, ni des aléas de l’exécution. L’exigence de faire du beau se heurte à un second paradigme. Quelle institution publique ou entreprise privée n’exige-t-elle pas de ses membres d’être innovants, créatifs, capables de s’extraire du banal, des
stéréotypes ? Or, cette injonction trouve sempiternellement ses limites dans l’accélération des temporalités finement analysée par Hartmut Rosa (2001). Il est vrai aussi que les philosophies occidentales et les sciences humaines et sociales contemporaines ont privilégié, à la différence de celles élaborées en Orient, l’intelligibilité sur le sensible, l’abstrait sur le concret.
Pour Jean-Philippe Bouilloud, la rationalité instrumentale a occulté l’importance de l’esthétique au quotidien. Nos sociétés tentent de lui donner une place en multipliant les musées et en faisant rituellement l’éloge du patrimoine qu’il soit matériel ou immatériel. L’esthétique du travail ne se traduit pas uniquement par la fabrication, par un artisan, d’un bel objet. Elle peut également se trouver dans une activité immatérielle comme la relation avec un interlocuteur dont la singularité de la demande sera prise en compte. Faire du beau serait : « un besoin ou une force secrète qui est à l’œuvre et qui peut être une force de résistance face à un contexte saturé par la perspective économique. » (p. 16 – 17). Les articulations entre sensibilité, plaisir et beauté s’avèrent complexes, c’est une alchimie associant tout autant le cerveau que les mains. Faire état de cette double origine conduit l’auteur à confirmer les conclusions de psychologues du travail tels que Yves Clot et Dominique Lhuillier. Tous deux ont démontré que la santé au travail ne peut exister sans la possibilité durable de bien conduire ses activités.
Ces constats amènent l’auteur à se référer à l’archétype de l’artisan et au triptyque de son métier : être l’auteur des projets à mener à bien (conception), disposer d’un savoir-faire dûment certifié (maîtrise technique) et être capable d’avoir un rapport tout à la fois intellectuel et charnel avec les matières premières à mobiliser (connaissance des matériaux) (p. 31). L’ébranlement de ce triptyque, voire sa disparition, éclaire le rejet des « jobs à la c… » et l’engagement dans l’artisanat de nombreux jeunes adultes très diplômés. Beaucoup d’entre eux y trouvent un accomplissement que les grandes entreprises cherchent à leur offrir sans succès durable. Privés d’une authentique reconnaissance au travail, d’autres, compensent leur frustration par un surinvestissement sur les réseaux sociaux et le recours à des logiciels d’intelligence artificielle pour stimuler leur créativité. « Le beau n’existe pas en soi » (p. 49). C’est chacun de nous qui lui conférons cette qualité. Ce « nous » rassemble tout autant chaque sujet – « l’homo faber » – que notre collectif d’appartenance. Quand Robert Linhart pénètre pour la première fois en 1968 au cœur des ateliers Citroën, il évoque, avant même d’analyser l’inhumain du « travail en miettes » (Friedmann, 1956), trois sensations : l’odeur persistante de graisse, le bruit des machines d’usinage et l’omniprésence de la couleur grise : celle des blouses, des carrosseries des 2 CV et même celle des visages fatigués des ouvriersrivés aux chaînes d’assemblage. Le cadre dans lequel s’exerce une activité conditionne sans le moindre doute le désir de « faire du beau ». Ainsi s’explique chez certains le choix d’une existence d’artisan chez qui la quête du beau s’accompagne d’un désir d’utilité concrète pour autrui. Tel était d’ailleurs le projet du mouvement « Arts and crafts » (Royaume-Uni, 1860 – 1890) qui s’opposa à la standardisation portée par l’industrie manufacturière triomphante en proposant des objets esthétiquement innovants. Dans le dernier chapitre : « Le beau au travail : revendication et résistance » Jean-Philippe Bouilloud considère que face à l’hyper rationalisation du travail introduite voilà un siècle par l’OST et au « désenchantement du monde », (Weber, 1917), des résistances émergent. Ainsi, y compris dans des univers de travail pourtant particulièrement normés : hôpitaux, EHPAD, plateformes téléphoniques, … des salariés isolés, mais parfois unis dans de mi-collectifs, résistent aux dictats de leur hiérarchie ou aux injonctions des contrôleurs de gestion. Ces résistances, si elles ne résolvent pas l’inanité des « bullshit jobs » (Graeber, 2019), créent des espaces de débat qui facilitent l’émergence de normes de travail conformes à leur ethos du métier. Au cœur de son expérience d’ouvrière, Simone Weil affirmait : « Le peuple a besoin de poésie comme de pain » (p. 127). C’était à ses yeux une arme contre la laideur industrielle. Le beau permet de se désengluer, c’est c’est-à-dire de sortir de la tyrannie de l’accélération, crédo indiscuté de nos sociétés post-industrielles. Ce constat, les romantiques allemands l’avaient déjà identifié en leur temps. Johan Christoph Schiller n’écrivit-il pas, au milieu du dix-neuvième siècle : « C’est par l’invention de la beauté que l’on avance vers la liberté ». Cependant, Jean-Philippe Bouilloud nous met en garde : certaines organisations mettent en avant le beau, le bien, pour nous circonvenir, nous salariés, mais aussi nous consommateurs, usagers, citoyens, … La domination de la rationalité légale génère le travail empêché (p. 140). Si chacun de nous demeure pour partie un homo economicus, nous devons résister à la monotonie et à l’usure générée par des activités désincarnées.
Sans nier la permanence de conditions de travail objectivement pénibles, voire nuisibles à notre santé, ni de modalités de management portant atteinte à la longue à notre psychisme, l’auteur affirme que nos sociétés créent, développent une souffrance esthétique qui entrave le beau travail. Il conclut son ouvrage par une exigence sociétale : « Le beau est un droit moral » (p. 143). Il rejoint ainsi les récents travaux d’Hartmut Rosa (2018) qui nous invite à rechercher des situations de résonance. Pour cet auteur, se mettre en résonance, c’est construire « un rapport cognitif, affectif et corporel au monde dans lequel le sujet, d’une part, est touché […] par un fragment de monde, et d’autre part, “répond” au monde en agissant concrètement sur lui, éprouvant ainsi son efficacité ». Empruntant ses références tant aux philosophes qu’aux historiens et sociologues, mais aussi par des observations directes, l’auteur conduit sa démonstration avec une extrême fluidité. Son éloge du beau travail fait certes écho aux désillusions de jeunes diplômés mais il invite aussi des collectifs de travail à résister aux impératifs gestionnaires en inventant une éthique de l’artisanat pour nos temps incertains.
François
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