Mal travail – Le choix des élites

Un livre de François Ruffin, nourri de paroles qui entrent en résonance avec nos récits de travail

Si l’auteur écrit avec la verve du journaliste, il s’exprime ici à partir de son travail de parlementaire, dans sa circonscription, sur le terrain, et à l’Assemblée nationale sur le sujet de la Branche AT-MP de la Sécurité sociale, avec ses auditions et ses nombreuses lectures. Il y a beaucoup de travail dans ce livre du député-reporter. Puissent tous nos parlementaire et leurs équipes enquêter ainsi et maîtriser aussi finement les dossiers qui leur sont confiés ! Le livre commence par un constat : la fierté craque.

Les paroles rapportées par François Ruffin résonnent fortement avec des récits publiés par la Compagnie Pourquoi se lever le matin ! Ainsi, une aide-soignante confie à son député : « Ils nous poussent à bout, ils détruisent l’hôpital. On ne parle plus de soin mais « d’acte ». À la limite, ma cadre, que le patient soit lavé ou pas lavé, elle s’en fiche » (page 12). Elle fait écho aux récits de travail que nous avons publiés dans le cadre des Ateliers pour la refondation du service public hospitalier1. 
À Nathalie, agent d’accueil dans un office HLM, on a dit « Tu ne perds plus de temps à l’accueil, tu n’es pas assistante sociale » (page 31). Cela fait écho aux paroles de Virginie2, agent d’accueil dans une CPAM, ou de Claudie3, employée aux impôts.
Pour Jérôme, facteur : « Cette qualité de travail que j’estime devoir offrir, ce n’est pas du tout la même que celle que la Poste me réclame. Ne pas discuter avec les personnes âgées, sauf celles dont les enfants ont payé « veiller sur mes anciens », et là je dois discuter onze minutes avec elles, deux fois par semaine » (page 33). En lisant les propos de Jérôme, nous retrouvons ceux du récit que nous avions écrit en mai 2020 avec Pierre4, facteur lui aussi.
Siham, infirmière dans un EHPAD raconte sa honte : « C’était un seul gâteau par jour, un seul jus d’orange. C’est pour cela, nous, quand on a fait grève, le salaire, ça n’était pas la priorité. Juste, on ne voulait plus rentrer chez nous avec la honte » (page 34). Anne-Claire5, infirmière aux urgences explique dans son récit qu’elle baissait la tête dans les couloirs, en croisant les patients auxquels elle n’avait pas pu répondre. Elle aussi a démissionné.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Particulièrement en France, queue de peloton pour les conditions et les accidents du travail parmi les 27 pays de l’UE ? L’auteur croise les paroles qu’il a entendues sur le terrain avec les analyses des soixante chercheurs contributeurs de « Que sait-on du travail »6, un projet multidisciplinaire coordonné par Bruno Palier. Là, il passe en revue les choix qui ont présidé au développement du mal-travail, comme celui du low cost, du lean à la française, des managers planeurs ou de la pression du temps qu’il résume ainsi : « Le travail, un travail humain tenable, c’est comme de la brasse : un mouvement, une respiration, un mouvement, une respiration. Mais c’est devenu de l’apnée, on coule, on coule, on coule, jusqu’à se noyer. » Il n’exonère personne de ses responsabilités, en particulier les salariés et leurs représentants, longtemps centrés sur l’emploi, sa rémunération et la réduction du temps passé au travail. Là aussi il remonte aux sources : « Cette stratégie s’est inscrite dans le cadre d’un compromis fordiste où l’employeur conserve seul la prérogative de l’organisation du travail, les syndicats ne pouvant agir que de façon défensive et/ou compensatrice pour en limiter les conséquences négatives ». Dans cette situation, qui crée aussi la perte du sens du travail, une solution s’impose : « Que les travailleurs puissent influencer leur propre travail, le discuter, le modifier ».

L’auteur explore ensuite les coûts cachés du mal-travail. Certains sont invisibles faute de données, comme l’épidémie d’inaptitudes pour lesquelles il n’existe aucun chiffre national consolidé). Bien visible en revanche sont la hausse inquiétante des accidents du travail et maladies professionnelles en dépit de la tricherie officielle sur leur déclaration, la chasse aux arrêts maladie, l’essor des pathologies mentales liées au travail avec des secteurs particulièrement touchés comme le médico-social et la fonction publique, et les nouveaux statuts d’emploi, quand les sous-traitants sont invités à basculer vers l’auto-entreprenariat. Là aussi, son analyse croise les données publiques avec des paroles de travailleurs, voire de dirigeants. Là aussi nous trouvons des propos qui font écho avec nos récits de travail dans les trois fonctions publiques. 

Que faire ? D’abord prévenir plutôt que (ne pas) guérir, en commençant par quelques rétablissements comme celui des CHSCT et des critères de pénibilité physique supprimés par les ordonnances de 2017. Il faut aussi des professionnels en nombre suffisant, dans la prévention et au sein de l’inspection du travail. Mais cela ne suffit pas, il faut mettre en place une démocratie « par le haut et par le bas », au niveau des Conseils d’Administration pour « le haut », et pour « le bas », en organisant la délibération des travailleurs sur leur travail, et leur écoute.

Pour l’auteur, les enjeux vont bien au-delà de la sphère de l’entreprise. « C’est l’irréductible liberté nichée au cœur du travail qui fait de ce dernier un enjeu politique majeur ». Si Thatcher et Reagan ont gagné pour que tout devienne marché et le travail une marchandise, aujourd’hui « le marché ne marche plus ». Les propos Présidentiels lors du premier confinement sur « les biens et les services qui doivent être placés en dehors du marché » se sont vite envolés. Il s’agit maintenant que la gauche redevienne l’incarnation du parti du travail. « Le mépris du travailleur engendre la défiance du citoyen » et conduit l’électeur dans les bras de l’extrême droite. Alors « syndiquez-vous ! » martèle l’auteur. Au travail « …c’est cette fierté qu’il faut aller chercher. Que le dos se redresse, les épaules plus hautes, le regard droit, la voix plus forte ». Je partage pleinement le point de vue de l’auteur, et m’autorise un petit complément sur les capacités de résistance de la fierté de faire un bon travail. Nous le lisons dans les récits de travail publiés par la Compagnie quand les narrateurs parlent de ce qui fait une bonne journée, quand ils quittent leur travail en étant fiers de ce qu’ils ont accompli. S’il faut donner à lire les expressions du mal-travail, il faut aussi révéler ces fiertés. Pas pour que les travailleurs s’accommodent de leur situation. Bien au contraire, pour qu’ils y trouvent des ressources d’exigence sur la qualité de leur travail et sur leur condition citoyenne. 

 1 – Dossier « Refonder l’hôpital public » – une quarantaine de récits de travail publiés entre janvier 2021 et octobre 2022 
2 – Récit « Quand on est entendu, on peut accepter qu’une réponse soit différée » – juillet 2023
3 – Récit « Les usagers ont besoin d’être autre chose qu’un cas parmi d’autres » – février 2023
4 – Récit « Covid ou pas, tout le monde attend son facteur » – mai 2020
5 – Récit « Il y a un moment où on se dit que la coupe est pleine » – juin 2021
6 – « Que sait-on du travail ? » – Coédition Sce Po – le Monde – octobre 2023
7 – Coutrot Thomas & Perez Coralie – « Redonner du sens au travail – Une aspiration révolutionnaire » – Ed du Seuil collection La république des idées – septembre 2022


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