Ce qui ressort des récits de travail des personnes en situation de handicap est qu’un des effets de leur intégration au travail est de questionner la distribution des rôles, les hiérarchies, les procédures et, la plupart du temps, l’échelle des valeurs et le sens même du travail.
C’est Jordan, autiste, refoulé de tous les postes de travail où il a tenté de s’insérer jusqu’au jour où l’on a compris que sa lenteur pouvait être un atout. Dans l’EHPAD où il est chargé de l’approvisionnement des armoires de réserve, les fournisseurs et les responsables ne perdent plus leur temps à faire le tour des étages. Jordan a minutieusement mémorisé tous les articles d’entretien et de soins. Il sait exactement ce qu’il manque. Les uns courent et s’agitent, c’est leur seconde nature. Jordan semble englué dans une inertie désespérante. Mais il a tout dans la tête. Cette lenteur fait gagner du temps.
C’est Sami, instituteur aveugle. Auparavant employé dans un poste de formateur en écriture Braille, il voulait exercer dans une classe de primaire. Les autorités académiques, effrayées, ont tout fait pour l’en dissuader – sans succès. Maintenant non seulement il s’épanouit dans son travail mais ses collègues viennent puiser dans sa classe des idées d’activités et d’organisation que sa cécité l’a amené à développer.
C’est Yannick, électromécanicien victime d’un accident de voiture. Cette force de la nature est maintenant paraplégique. Affecté dans les bureaux, il bouscule maintenant les convenances et les hiérarchies pour imposer son expérience acquise sur les chantiers.
C’est Vincent, tecnicien dans un laboratoire d’analyse médicale. Soigné pour un cancer, il n’a plus le droit de s’exposer aux agents infectieux que son travail l’oblige à côtoyer. Affecté dans une équipe de recherche, il a trouvé une place et un rôle dans lesquels il peut faire valoir ses compétences de terrain. Mais cette nouvelle fonction ne correspond à aucun statut connu dans l’entreprise.
C’est Stéphanie, responsable de son Association Française de l’Eczéma. Devant un parterre de spécialistes, lors de congrès internationaux, elle n’a pas peur de braver les codes élémentaires de la communication pour s’adresser au public, le visage couvert de plaques rouges. Est-ce qu’on la regarde pour la comprendre ou est-ce qu’on la dévisage pour voir son eczéma ?
Dépasser toutes les stigmatisations est une question d’éthique individuelle et collective. Aménager le poste et les conditions de travail est une affaire de réglementation, de volonté politique et de moyens. Il semble beaucoup plus difficile d’accepter qu’une personne en situation de handicap bouscule les repères et remette en question ce qui définit l’identité professionnelle d’un collectif de travail et des individus qui le composent.
Pierre
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