« Travail et travailleurs invisibles » : quand les entreprises gomment la richesse des métiers

En donnant la parole à Karine, agent de service dans une clinique, Pierre, facteur, ou encore Zoé, chargée de communication, l’ergonome Christine Depigny-Huet propose au lecteur d’explorer la complexité et le sens de nombreux métiers, alors que le « travail vivant » est aujourd’hui invisibilisé par les méthodes gestionnaires des organisations.

Par François Desnoyers

« Travail et travailleurs invisibles. Alors, “Pourquoi se lever le matin ! », de Christine Depigny-Huet, L’Harmattan, 226 pages, 23 euros.

Livre. Que sait-on du travail du poissonnier lorsque l’on se rend devant son étal, dans un supermarché ? Le client pourra l’observer « peser, écailler, vider, peler, conseiller. (…) Il verra peut-être le bout de ses doigts rougis par le froid, mais il ignorera qu’[il] se lève à 5 heures du matin pour que son banc de glace soit prêt à l’ouverture ». De même, il ne saura pas que le professionnel a, peut-être, choisi lui-même les poissons selon certains critères précis : « Les cours du marché rapportés au pouvoir d’achat de sa clientèle, les goûts de cette dernière, la saisonnalité de la production et de la consommation. »

Dans Travail et travailleurs invisibles. Alors, “Pourquoi se lever le matin !” (L’Harmattan, 226 pages, 23 euros), Christine Depigny-Huet, docteure en ergonomie, partant du constat de l’« invisibilité » de nombreuses professions, propose au lecteur d’en explorer la face cachée. L’autrice s’appuie, pour ce faire, sur un foisonnement de témoignages recueillis dans le cadre de La Compagnie pourquoi se lever le matin !, une association qui ambitionne d’« apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société » – quand ils se concentrent essentiellement sur les questions d’emploi ou de rémunération.

L’exercice proposé a son biais, qu’elle reconnaît d’ailleurs : les narrateurs sont avant tout « des personnes engagées, syndiquées, souvent élues du personnel, ou militantes associatives ». Pour autant, il permet de bien saisir, au plus près du terrain, la diversité des activités menées par les travailleurs, qu’elles soient physiques, cognitives ou émotionnelles.

Il donne aussi la possibilité d’illustrer l’écart, régulièrement mis en avant par les ergonomes, entre travail prescrit et travail réel. Karine, agente de service dans une clinique d’oncologie, explique, par exemple, qu’elle interrompt parfois le nettoyage des chambres quand des patients se confient. « Quand une personne a besoin de parler, que l’émotion l’emporte (…), je suis là au bon moment pour l’écouter. »

« Gouvernance par les nombres »

Pourquoi le travail est-il aujourd’hui invisibilisé ? La « machine de gestion » portée par les organisations est en cause, souligne Christine Depigny-Huet. Les « indicateurs » mis en place au nom d’une « gouvernance par les nombres » détournent les regards de l’activité réelle, de sa complexité, ramenant les pratiques professionnelles à une somme d’objectifs quantitatifs et les travailleurs à des « pions interchangeables ». Une orientation que rejettent nombre de travailleurs, tel Michel, aide-soignant dans un service de réanimation pédiatrique, pour qui la notion de « temps moyen », sur laquelle on lui demande de prendre appui, n’a pas de sens dans son métier. « On ne peut pas prédire le temps nécessaire [pour les soins]. Les enfants ne sont pas des cartons dans un centre de tri ! »

Partant du principe que « ce qui ne [peut] pas se comptabiliser [n’a] plus de place », les indicateurs gomment la richesse des métiers et parfois leur sens. Les enquêtes de terrain menées par La Compagnie pourquoi se lever le matin ! proposent, au contraire, de les révéler. Le « citoyen lecteur » y trouvera un « moyen de regarder autrement le travail d’autrui » et de « réviser ses préjugés sur telle ou telle profession ».

Ces mises en récit pourront aussi agir comme autant de révélateurs pour les travailleurs. Une manière pour eux de percevoir « ce qu’ils apportent » et, comme l’explique l’économiste Thomas Coutrot dans la préface, de « retrouver fierté et dignité ». Il s’agit là, poursuit l’autrice, d’une première étape pour qu’ils puissent « penser le travail ». Et comprendre qu’ils détiennent « une parcelle de pouvoir » sur ce même travail, qu’« il [leur] faut assumer, affirmer, et peut-être développer individuellement et collectivement ».


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