Bas les masques

Nanon, magasinière et cariste dans une usine de fabrication de moteurs électriques

Parole de mars 2020, mise en texte avec Roxane

 Je suis magasinière cariste. Quand je ne suis pas  sur le chariot élévateur, je suis devant mon ordi ou au téléphone. Je m’occupe des stocks des fournitures qui arrivent, et des commandes qui partent.  Dans mon usine, dans un petit village,  on fabrique des moteurs électriques. Nous sommes 3 sur ce poste …  et sur 4 m². 

Nous avons travaillé la première semaine du confinement. Les employés et ouvriers  qui écoutaient les infos, comme tout le monde,  arrivaient à l’usine avec des phrases peu cohérentes à mon gout, du type : «si j’ai le coronavirus, je vais attaquer l’usine.» C’était un peu fort. Mais d’un autre côté il n’y avait aucun moyen de protection. Le vendredi de la première semaine, ils nous ont mis en chômage partiel chacun chez soi. Tout en nous demandant d’être disponible par mèl ou autre. On risquait de nous appeler. Le lundi suivant, en un jour on a fait l’inventaire, tous les quatre, c’est-à-dire le personnel du stockage. De toute façon c’était prévu depuis longtemps. 

Et c’est ce qui s’est passé, ils nous ont rappelés en milieu de deuxième semaine de confinement. J’ai alors demandé à mon patron : « quel moteur fabrique-on ? J’ai appris que c’étaient des moteurs destinés à des clients qui fabriquent des machines pour centrifugeuses de  labo. Et d’autres pour des machines de nettoyage des sols des hôpitaux. La société est un leader. D’où l’importance que nous avons. Ça a fait tilt dans ma tête ! J’ai alors compris pourquoi j’étais là. Je lui ai dit qu’il devrait parler à tous, pour que chacun prenne conscience de ce que l’on faisait dans cette boite. Il l’a fait devant ceux qui ont répondu présent : 30 % environ du personnel.  Moi, je fais partie des volontaires. Depuis le début du chômage partiel je cherchais une façon d’aider, je  cherchais à être un maillon d’aide dans la crise que nous vivons, sur cette terre. L’appel de mon patron m’a fait plaisir, sans le savoir il répondait  à ma recherche. 

Lors de la réunion devant ceux qui avaient répondu présent, mon patron  a dit combien il prenait la chose au sérieux. Il nous a exposé les mesures de sécurité. Toutes les portes sont ouvertes, cela évite de toucher les poignées, le gel hydro-alcoolique est disponible, la distance entre nous sera de un mètre et plus, enfin toute la description des gestes barrière ! Quand il nous a proposé de poser des questions, bien sur j’y suis allée. J’ai dit  « Avons-nous des masques ? » Je pense que j’ai  soulevé quelque chose  qu’il ne fallait pas soulever, rien qu’à voir la tête des dirigeants. Nous avons alors appris que dans l’usine il y avait des masques en grande quantité. C’est Marisol Touraine, la ministre de la santé,  qui en 2013 avait demandé aux entreprises d’avoir des masques, je crois.  Mais ils étaient peut-être périmés. Il a fallu demander leur validation à la Direction Générale de la Santé, qui a répondu qu’en fait, seuls les élastiques n’étaient plus valables. Honnêtement, j’avais posé la question, en pensant pouvoir en distribuer dans les hôpitaux, il y en a un dans mon village. Le patron sensibilisé personnellement, dit et écrit sur des documents affichés qu’il faut penser autrement et faire dès aujourd’hui de la prévention. Les cadres, les ingénieurs de mon entreprise et de celles réparties en France sont très réactifs. Donc les masques, avec des élastiques défectueux certes,  sont à disposition. Mais jusqu’à ce jour on est trois à en porter. Les autres, pas tous, sourient bêtement en nous regardant le porter. Ou nous appelle : « les petits canards ». Ce matin vendredi, la responsable  des Ressources Humaines me dit que ce n’est pas obligatoire d’en porter. Je me renseigne, ailleurs, auprès d’un collègue d’une autre usine qui fait partie du groupe. « Comment tu fais  pour conduire  le chariot avec  un masque et les lunettes obligatoires, à cause de la buée, depuis toujours ?»  Il rigole, quand je lui raconte qu’ici on se moque de nous. À ma demande il m’envoie la note de service qui affirme que les masques sont obligatoires. Donc où est la vérité ? De qui se moque-t-on ? Par contre, nous nous lavons les mains quand on arrive, on porte des gants chirurgicaux qui se jettent. Mais là aussi, beaucoup ne les mettent pas. J’ai beaucoup de mal à accepter ça et je n’ose pas  discuter avec eux.  Mais c’était déjà comme ça avant. La mentalité, ici,  je ne la connais pas encore bien. J’ai juste des relations de boulot sans plus.

Je suis embauchée ici depuis septembre, après de multiples galères,  j’ai enfin un CDI espéré depuis longtemps. Un boulot à côté de chez moi !  Dans mon poste de  travail on est trois,  aujourd’hui on est juste deux, mais mon collègue a été installé ailleurs avec son ordinateur.  Donc il est loin.  Il ne met pas  de masques et je n’arrive pas à lui dire d’en  porter un, de peur de me le mettre à dos, lui et les autres. Les gens reprennent le travail et font comme si de rien n’était. Ceux qui essaient de se battre comme moi, disent découragés :  « ah mais ici, tu n’arriveras à faire bouger personne. C’est comme ça depuis longtemps. »  

Vivre un confinement m’apprend beaucoup de choses sur moi. Je viens ici volontaire, comme je l’ai dit, mais je travaille la boule au ventre. Quand j’arrive je suis contente parce que cela me sort de mon tout petit appart. Dans la journée je ne pense pas au danger de contamination. 

Le travail ce n’est pas  me lever le matin pour gagner des sous et payer toutes mes charges. Le travail pour moi, ce n’est pas  simplement gagner du pognon, c’est aussi un lieu où j’ai besoin de m’épanouir et là pour moi jusqu’à présent ça commence bien. J’ai des responsabilités. C’est ma deuxième boule au ventre.  Ma responsable est en congé maternité, elle  m’a tout appris  depuis 2 mois. Aujourd’hui dans cette histoire, je fais le travail de deux personnes et demi. Mon collègue n’a qu’un bras, moi j’ai les cinq autres. Il faut que je me calme, sinon ils m’en demanderont plus après. Ces responsabilités me plaisent bien sûr, je fais mes preuves. Elles m’apportent confiance en moi. Mais je suis très fatiguée ;  il faut que je me calme sinon ils m’en demanderont plus, surtout si après le confinement ils font ce qu’ils disent, c’est à dire  travailler plus. Mais je stresse. Donc deux boules au ventre. J’explose à l’intérieur. Ces boules m’empêchent de parler, de dire ce que j’aurais envie de dire. Dans ma vie j’ai été virée, plusieurs fois,  parce que j’ai toujours été quelqu’un qui dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Depuis que je suis ici, je rame pour trouver du boulot. Celui-ci à côté de chez moi, non seulement me donne des responsabilités, mais j’y trouve des gratifications. C’est une aubaine pour moi. Mon  patron m’a carrément dit « j’ai confiance en toi.» 

Aujourd’hui, vendredi, en fin de semaine, je suis très fatiguée, je pense que je vais dormir tout le week-end. Découragée je crains le burn-out. Il faut que je fasse attention à moi, surtout si après le confinement ils font ce qu’ils disent, nous demander de travailler plus plus. 

Je suis comme tout le monde, j’attends le dé-confinement, j’attends que tout le monde soit dans la rue pour mettre en l’air tous ces gouvernants et leurs conflits d’intérêt. J’ai envie de faire la grève. 

Parole de Nanon, de mars 2020, mise en texte avec Roxane

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