Comme si je laissais le virus derrière moi

Sandra employée dans la grande distribution et déléguée syndicale.

Parole du 15 avril 2020, mise en texte avec Pascal

Je suis employée de commerce chez Carrefour Market depuis 20 ans. Dans la grande distribution nous sommes toutes et tous employés de commerce, sauf pour certains métiers comme les bouchers. Sur les fiches de paie, ce n’est plus stipulé « hôtesse de caisse ». La polyactivité est inscrite dans les nouveaux contrats, c’est-à-dire qu’un salarié peut être affecté à différents postes dans sa journée. 

Je commence à 6 heures du matin, par la mise en rayon des produits frais. Je m’occupe avec un collègue du rayon yaourt. On fait le facing, le facing c’est le fait mettre les produits en valeur, pour qu’ils soient bien en vue des clients. 

Ensuite, je suis affectée au rayon DPH Droguerie, Parfumerie, Hygiène. A l’heure actuelle, les clients sont filtrés à l’entrée du magasin par un agent de sécurité. Il n’y a que dix clients en même temps dans le magasin, dès qu’il y en a un qui sort, un autre rentre. Les clients sont incités par les médias à faire leurs courses via le drive.  À la base il n’y a que deux “drivers”, mais avec cette situation inédite, et le triplement des commandes il leur faut du renfort. Je vais donner un coup de main pour préparer les commandes, et laisser un peu mon travail de côté.

Face à la situation, la directrice est super réactive. Elle a, dès le début, pris dans les rayons les gels hydroalcoolique, produits désinfectants, gants… pour s’assurer d’avoir toujours un stock tampon au cas où l’approvisionnement deviendrait difficile. Pour travailler, en plus des masques et des gants, nous avons reçu des visières qui se fixent sur une casquette. Pour l’instant, il n’y a pas suffisamment de casquettes donc c’est réservé aux hôtesses de caisse et au personnel des rayons traditionnels : boucherie-charcuterie. Au tout début, on a eu d’abord des masques en tissu, ils ont été fabriqués et offerts par ma voisine et la sœur d’un collègue et d’autres confectionnés par une association qui vient chercher les denrées que le magasin donne pour les personnes précaires.
C’est un réel changement de conditions de travail que de porter tous ces équipements de protection. C’est compliqué pour tout le monde. Quelques collègues n’ont pas encore saisi la gravité de la situation. Le fait de voir un collègue sans gants ou sans masque le matin en arrivant est une source d’inquiétude voire de tension entre nous. Certains n’ont pas les bons réflexes comme d’utiliser le gel ou de respecter les distances de sécurité, et ce malgré les briefs effectués par la direction tous les matins.  Donc, est-ce que je dois être tolérante et me dire « Et s’il y a un cas ! Est-ce que ce sera lié au fait qu’il n’aura pas porté son masque ? Ou pas mis une visière ? Est-ce que ça viendra du boulot ou de chez lui ?  

Parfois, je me demande si je dois officialiser un droit d’alerte. J’en suis là. C’est compliqué. Mais j’interviens parfois auprès des salariés. Des fois ça déplaît, je le vois dans les regards. Après, j’ai quand même la réputation de ne pas avoir très bon caractère. 

Comme on arrive en avance le matin, on prend le temps de boire un café avant de commencer. Au début on ne parlait que de coronavirus, maintenant on essaye de parler d’autres choses pour que ce ne soit pas trop stressant. Entre collègues on avait peur qu’on se dise des choses et qu’on se fâche. Certaines me disaient : « On va dire des choses qu’on ne pense pas ou que l’on garde pour soi et puis il faudra tout jeter après quand ça sera fini ».  

On a tous besoin les uns des autres, en particulier à l’heure actuelle. Il y a moins de salariés dans le magasin, 14 personnes sur 36 ont pris des jours pour garde d’enfants, parce qu’elles sont des personnes à risques ou déjà en arrêt pour différentes raisons. Ce sont essentiellement des femmes qui travaillent dans le magasin.  C’est compliqué pour toutes celles dont les maris ne travaillent pas, ce n’est pas comme s’ils étaient privés d’emploi. Là, ils sont confinés, ils n’ont pas le droit de sortir, une heure par jour seulement. Ça peut créer des tensions au sein des couples. Le mari d’une collègue, qui est confiné, refuse qu’elle aille courir. Les collègues me disent que leurs maris sont stressants. Parce qu’elles travaillent, ils ont peur qu’elles soient contaminées. L’une d’elle m’a dit : « Je préférerais être contaminée sans séquelles, au moins il me ficherait la paix».

Il y a des jours où je trouve la situation anxiogène, ça dépend de ce qui s’est passé la veille sur le lieu de travail, de ce qu’on entend aux informations. Selon la chaîne de télévision qu’on regarde, on n’a pas les mêmes informations, un jour ils disent blanc un jour ils disent noir. C’est compliqué de ne pas savoir ! 

On se dit que l’on a le droit de sortir mais on a peur de se prendre un PV, ou même rien qu’une réflexion par les gendarmes malgré que l’on sorte tous les jours pour travailler. Le matin je pars habillée en tenue de travail et avant de repartir du magasin je me change dans les toilettes. Je ramène toutes mes affaires dans un sac plastique, ça me permet d’avoir l’esprit plus tranquille quand je rentre dans ma voiture. Comme si je laissais le virus derrière moi. Je fais mes courses dans le magasin. Je ne vais pas ailleurs, même s’il n’y a pas de caisse spéciale pour nous, les salariées. C’est maison – Carrefour, Carrefour – maison !

Après le travail j’ai trois-quarts d’heure de route, je sens que j’ai tendance à être agressive. Tout à l’heure en rentrant je suivais un poids lourd qui roulait à 50 au lieu de 70 km/h. Ça m’a agacée, j’ai voulu doubler, il a accéléré, j’étais prête à m’arrêter devant lui et à sortir. C’est des choses habituelles, mais en ce moment ça prend un peu plus de place. 

En tant que déléguée syndicale je fais la tournée de dix magasins. Le plus proche est à une heure de route de chez moi mais depuis la crise j’ai arrêté mes tournées. Je ne prends pas de risques, C’est comme si mon rôle de déléguée syndicale était un petit peu mis de côté pour le moment. C’est assez compliqué de dire si ça me gêne, parce que quelque part ça me repose aussi. Être déléguée c’est super fatiguant et la situation l’est aussi. 

Aujourd’hui les médias parlent beaucoup des hôtesses de caisse… Comme quoi nos métiers ne sont pas connus ! Les gens ne savent pas qu’il y a des personnes qui mettent en rayon et on oublie les rayons traditionnels, à la coupe. Et les femmes de ménage, qui en parle ? Elles font un sacré boulot. Elles nettoient les caddies des clients, ce qu’elles ne faisaient pas avant. On leur donne plus d’heures, mais elles ont plus de boulot aussi. Certains clients jettent leurs masques et leurs gants dans les caddies ou sur le parking. Il faut bien que quelqu’un fasse ce travail.

On nous annonçait ce virus comme une simple grippe. J’ai pris conscience du danger quant à un moment donné, il a fallu mettre des plexiglas devant les caisses et absolument porter des gants. Je me suis dit : « Là, ça y est ! ». C’est vrai qu’au début on a été « fort » au contact avec la clientèle. De ne pas s’être dit « mais tiens ça peut être grave”, est-ce que c’était du déni ? Je pense qu’à ce moment-là, beaucoup n’avaient pas vraiment conscience du risque puisqu’on nous l’avait minimisé. La gestion lamentable de cette crise par le gouvernement y est pour beaucoup. Dissimulation, de la pénurie des masques et des tests…C’est gravissime. Ils savaient très bien où on allait. Puis au fur et à mesure, avec les réseaux sociaux, on a quand même été alertés. Mais bien trop tard.  

Selon la durée du confinement tout peut basculer émotionnellement. Il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps. J’espère que dans les futurs accords avec notre direction on gardera des mesures de protection comme les plexiglas devant les caisses et d’autres choses qui ont été constructives. Que l’on ne soit pas du jour au lendemain dépourvus comme c’est le cas aujourd’hui.
Le fait de continuer à travailler dans la grande distribution m’a permis de garder du lien social mais paradoxalement je n’aurais pas subi tout ce stress si j’avais été en confinement.

Parole de Sandra du 15 avril 2020 mise en texte avec Pascal

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