“Ce croisement « temps extensif – espace confiné » trouble les repères ”

Yannick, chercheur en sciences sociales

Parole du 19 juillet, mise en texte avec François

J’ai un profil un peu particulier. Après Sciences Po., j’ai fait un DEA de sociologie politique et un mémoire sur l’emploi des jeunes sous la direction d’un économiste. Comme le courant est bien passé, j’ai obliqué vers un DEA d’économie pour pouvoir faire ma thèse avec lui. Je suis ainsi devenu « économiste » par hasard. Ce qui m’intéresse, ce sont les objets plus que les prismes disciplinaires. Aujourd’hui j’appartiens à un labo où la sociologie domine et je m’y sens très bien. On pourrait me qualifier de « socio-économiste », mais j’aime bien dire que je suis simplement « chercheur en sciences sociales ».

Le confinement ? On s’en doutait un peu, il y avait des bruits avant-coureurs… Cette décision flottait, on sentait, dès fin février, que cela pouvait arriver. Donc, je n’ai pas été particulièrement surpris, en revanche, par la longueur du confinement, oui. Être confiné durant aussi longtemps, cela a été usant sur la durée.

Ma façon de travailler m’a néanmoins permis, dans un premier temps, de m’ajuster rapidement. Je suis un peu un travailleur « nomade ». J’ai deux bureaux, dans des institutions différentes, et je travaille aussi parfois chez moi ou dans des espaces de coworking, des bibliothèques, des trains… J’ai pris l’habitude de tout numériser et de synchroniser via le cloud mes différents outils de travail (ordinateurs fixes de chaque bureau, portable, téléphone, tablette). Peu importe où je travaille, j’ai toujours tous des documents avec moi. Je n’achète pratiquement plus de livres « en dur », je lis les articles et les livres sur ma tablette et les annote avec un stylet. Je bosse depuis n’importe quel lieu, cela ne me dérange absolument pas et j’ai même découvert que cela me stimulait. En fait, j’ai tendance à me déconcentrer très facilement et je me suis rendu compte que changer de lieu pour réaliser une tâche précise me permettait de me focaliser sur cette tâche et d’être très productif. Ce rythme favorise l’inspiration. Si on y réfléchit un peu, nous avons des boulots qui ont une dimension créative. On cherche des idées, elles viennent n’importe où. C’est particulièrement important pour moi. Il m’arrive de bloquer sur une analyse pendant des semaines et puis un jour, en quelques secondes, la « solution » vient je ne sais d’où. Comme j’ai tendance à oublier très vite les idées, il me faut les noter très vite. Je le fais généralement sur mon téléphone portable, pour ne pas les perdre, et les retrouve ensuite sur mes différents outils. Plus généralement, mon côté « geek » me pousse à tester toutes les solutions numériques, j’adore tout cela et on peut dire que je suis suréquipé pour le télétravail.

D’autre part, à travers mes objets de recherche, j’ai pu observer et expérimenter certaines pratiques de travail qui m’ont beaucoup servi dans la période de confinement. Je travaille en particulier sur les « freelances » évoluant dans les métiers du numérique, et en particulier sur les développeurs. Ils travaillent beaucoup à distance et se coordonnent via la visioconférence, la messagerie instantanée, les espaces de travail partagés dans le cloud, etc. Ces outils m’étaient de fait très familiers avant le confinement, même s’ils étaient encore peu mobilisés dans mon champ professionnel. La transition a donc été facile pour moi. Le vrai problème a été la durée du confinement…

Comme je l’ai dit, le changement de lieu est pour moi un ressourcement, une manière de regarder les choses avec une certaine fraîcheur. Changer de lieu me permet de me débloquer et d’accéder à des temps de créativité : c’est très important dans ma manière de travailler. Mais avec le confinement, le télétravail est au contraire devenu synonyme d’enfermement dans un seul lieu. Notre appartement est devenu un lieu de travail lieu partagé avec ma femme, et nos deux filles de 4 et 13 ans, dont les écoles étaient fermées et pour qui il fallait contribuer à la fameuse « continuité pédagogique ». Cela a posé d’énormes problèmes.

D’abord en termes d’espace : nous étions quatre en permanence dans un espace de 70 m² dans lequel seule ma fille aînée disposait d’un espace de travail dédié. Au début, ma femme et moi avons travaillé sur la table du salon, en nous occupant en parallèle de la petite dernière dans la même pièce. Mais cela s’est rapidement révélé difficile pour moi, qui me déconcentre très facilement… et je ne parle pas des visioconférences ponctuées de « papa, tu viens jouer avec moi ? »  !

Du coup, j’ai acheté en ligne un petit bureau sur roulettes susceptible de rentrer dans notre (petite) chambre. Il fallait que je le range tous les soirs dans un petit recoin pour que la pièce retrouve pour la nuit sa destination normale. Entre la nuit et la journée, je passais donc le plus clair de mon temps dans cette chambre de 11 m² : pas idéal quand on a un fonctionnement qui implique de se ressourcer régulièrement en changeant d’espace de travail…

Pour ce qui est de l’école à la maison, pour la plus petite qui était en moyenne section de maternelle, ce n’était pas très compliqué. Mais évidemment à quatre ans, on n’est pas très autonome, et il a donc fallu que nous lui consacrions beaucoup… beaucoup de temps, non seulement pour la « continuité pédagogique » mais aussi, tout simplement, pour l’occuper. Pour la plus grande qui était en cinquième, la situation était différente mais tout aussi problématique : à treize ans on peut s’occuper seul et être relativement autonome dans son travail, mais au collège il y a une multiplicité de matières, et donc de profs… il fallait donc suivre tout cela et s’investir en maths, en anglais, en physique-chimie, en biologie, etc… Et cela avec des enseignants qui étaient complètement perdus dans ce passage à l’enseignement à distance et qui prenaient des initiatives complètement disparates pour pallier aux défaillances des outils mis à leur disposition par l’Education nationale, assez mal faits et qui ne supportaient pas la charge de connexions massives. La première semaine, cela a été la panique sur le groupe WhatsApp des parents : chacun essayait tant bien que mal d’accéder aux informations et aux documents des différents enseignants et certains avaient en sus des problèmes de connexion, d’ordinateur ou d’imprimante. Tout le monde était un peu perdu. Du coup, en bon geek, j’ai décidé de mettre en place une sorte de système d’information alternatif et j’ai fait un petit site où j’ai rassemblé les ressources en temps réel avec des mises à jour trois à quatre fois par jour. J’y mettais les devoirs, les liens vers les ressources, les documents, que je devais souvent convertir dans des formats lisibles par tous, etc… Ça m’a pris un temps fou !

Au labo, j’ai également essayé de pousser l’expérimentation des outils que je connaissais et qui me paraissaient adaptés à la situation. Cela a pris un certain temps et a bien évidemment généré des polémiques (fallait-il utiliser Zoom ?), mais petit à petit l’utilisation de la visioconférence est entrée dans les mœurs et a permis de maintenir un certain nombre de séminaires. Bien sûr, la forme est loin d’être idéale, notamment lorsqu’on est plusieurs dizaines en ligne, mais cela a aussi permis à des collègues qui ne participaient pas habituellement pour des raisons d’éloignement, d’être « présents » lors de ces séances. Au-delà des contraintes sanitaires du moment, cela fait réfléchir sur l’intérêt d’une forme mixte « présentiel / distanciel ». Outre les séminaires, j’ai participé à distance à toutes sortes de réunions et mené un certain nombre d’entretiens, sans être particulièrement gêné par ce modus operandi, ce qui a constitué une assez bonne surprise.

C’est davantage l’effet d’enfermement qui m’a pesé et a nui à ma productivité, même si j’essayais de me défouler en allant courir presque tous les jours. A la gêne de devoir travailler dans un espace exigu et partagé pendant des mois, s’ajoutait une autre difficulté : le fait de ne plus avoir de séparation entre temps personnel et temps professionnel, entre temps pour soi et temps pour sa famille. L’imbrication des activités, personnelles, familiales et professionnelles a entraîné une perte des repères. Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que je me suis décidé à ne plus travailler les week-ends et ce choix a été très bénéfique. Mais la non organisation de la journée autour d’un horaire social de travail m’a fortement perturbé pendant tout le confinement. J’avais l’impression que tous les temps étaient mélangés, que le temps était extensif, et ce croisement « temps extensif – espace confiné » m’est apparu vraiment problématique. Il était très difficile d’avoir des temps dédiés circonscrits, tout était flou, sans frontières. Il fallait sans arrêt s’interrompre pour passer d’un type d’activité à un autre. Et aucun lieu n’était affecté à une activité précise.

Parole de Yannick, le 19 juillet, mise en texte avec François

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