Débrancher sa caméra en visioconférence : ce n’est pas qu’une affaire de débit internet

Pascale, coach et facilitatrice en intelligence collective.

Parole du 15 décembre 2020, mise en texte avec Roxane

Le télétravail, c’est paradoxal pour moi. Je peux en dire tout et son contraire. Il est outil d’équilibre et de déséquilibre individuel et collectif. Tout le monde est très content que cela se mette en place, mais il y a des travers sur le plan social et psychologique qui ne sont pas encore analysés. 

Dans mon métier, entre autres choses, je pilote des dispositifs d’analyse de pratique destinés à des managers de SNCF Réseau, secteur du groupe qui s’occupent de la maintenance et du renouvellement des infrastructures. 

Plus généralement, je suis coach en management et facilitatrice en intelligence collective. Des managers de la SNCF me sollicitent pour des problématiques de management, pour les équipes qu’ils pilotent. En tant que prestataire en interne, je commence toujours par une analyse des besoins, suivie de propositions d’accompagnement du travail en équipe. J’apporte des méthodes et des postures pour permettre, par exemple, à chacun de s’exprimer à égalité de parole.

Les grandes entreprises d’État, se doivent de donner l‘exemple et je suis en télétravail cinq jours sur cinq depuis le premier confinement. Le télétravail a déjà été beaucoup développé à la SNCF depuis plus de dix ans. Ce qui fait que pendant le premier confinement peu d’entre nous ont été déstabilisés. Durant l’été, nous avions l’autorisation d’aller au bureau à raison de deux jours.  En octobre, nous avions commencé bien avant l’annonce du deuxième confinement à être à nouveau cinq jours sur cinq en télétravail et nous le resterons jusqu’au 20 janvier au moins.

Les réunions des équipes en présentiel n’existent plus et donc je n’ai pas d’événements d’analyse à créer et à animer.  Le télétravail diminue le travail collectif. Les personnes travaillent de plus en plus individuellement. Or, l’organisation des entreprises est de plus en plus basée sur un fonctionnement matriciel. C’est-à-dire que chacun est dépendant des autres. Par exemple, un bureau d’étude spécialisé en signalisation a besoin de données d’entrée pour réaliser une étude, données provenant d’un autre service. 

J’ai dû inventer des nouveaux gestes du métier.  En mars avril, j’ai tenu des conférences adressées aux salariés, pour prendre du recul vis-à-vis de ce que nous étions en train de vivre, au plan psychologique et sociétal. J’ai également animé des séances de relaxation à distance. J’étudie les méfaits du télétravail à travers des comportements : ne pas avoir le temps de faire des pauses entre les réunions vidéo, de ne plus avoir de prise de recul, de ne plus utiliser les pratiques de récupération pour être plus présent, plus performant.   Dans mes entretiens individuels, j’entends beaucoup de salariés se plaindre de l’enchaînement des visioconférences sans les moments de pause qu’il faudrait inclure dans les agendas de télétravail. 

On enchaîne visio sur visio, comme si on pouvait être impliqué tout le temps de la même façon pendant des heures et des heures.  Il y a nécessairement de la déperdition. Les personnes n’ont plus de temps de trajet ou le changement de salle par exemple pour souffler et rencontrer des collègues dans les couloirs. 

Bande passante insuffisante ???

En visio-réunion, l’une des difficultés c’est que certains, beaucoup même, n’allument pas leur caméra. Ainsi toute une journée, je peux m’adresser non pas à des personnes mais à des pictogrammes ou à des photos figées.  La première raison invoquée c’est la bande passante qui est insuffisante. Je suis un peu étonnée que, dans nos régions, il n’y en ait pas suffisamment, donc ce n’est peut-être pas la bonne raison. En fait, la caméra apparaît comme une intrusion dans l’intimité. Elle pose le focus sur le visage avec son propre renvoi d’image constamment. En présentiel, tout le corps est donné à voir.  En visio, la vie professionnelle vient s’immiscer dans la vie privée. Quand c’est moi qui anime la réunion, j’invite mes interlocuteurs à ouvrir la caméra dans la mesure du possible mais sans l’exiger car cela deviendrait une injonction qui pourrait produire des réactions défensives

 Pourtant je peux comprendre la saturation et la fatigue. D’autant plus que quand je ne suis que participante à une visio qui dure longtemps, je cherche des prétextes pour faire autre chose : envoyer des messages personnels sur le tchat, travailler sur une autre affaire. Bienheureuses sont les difficultés techniques en début de réunion, qui permettent de prendre le temps de s’habituer les uns aux autres, d’aller chercher un café, de souffler, d’enlever son image à cause de la bande passante ! Je profite de tous les moyens pour m’échapper. Certains expriment un sentiment de  diminution, d’inutilité, alors que d’autres semblent peu souffrir.  Pour ma part, J’ai besoin de bouger, de ressentir le volume, la présence des corps, les interstices, de partager la température de la pièce, les odeurs et les temps informels.

Une journée de travail, pour moi, ce peut être une alternance de réunions à distance, à plusieurs ou de face à face, et de préparations de mes interventions sur les pratiques d’intelligence collective. Aujourd’hui durant le deuxième confinement, j’ai beaucoup moins de réunions. J’ai la chance de pouvoir, par rapport à d’autres collègues, alterner des temps de réflexion et de conception et des temps de visio individuelle avec les dirigeants qui demandent à être accompagnés sur le maintien de la dynamique collective.  J’essaie par exemple d’apporter aux animateurs de réunions des méthodes ludiques qui permettent à chacun de s’exprimer par l’interface des écrans. En effet, animer une visio est un travail exigeant et énergivore surtout quand les réunions s’enchaînent.  Les animateurs rament pour faire en sorte que les personnes s’expriment derrière leurs écrans.

 Nous ne sommes décidément pas égaux dans la communication et ici les cartes se rejouent. Certains ont plus de facilité ou sont plus habitués, d’autres  se renferment, attendent des jours meilleurs. Il y aura des jours meilleurs. Mais une chose est sûre, l’écran et la distance sont entrés dans nos vies professionnelles. En tout cas, pour les années à venir. Le télétravail ne me réjouit pas du tout. J’envisage même de me reconvertir pour retrouver un sentiment d’utilité, ce que je suis en train de perdre au fil des mois qui passent.

Comme je l’ai dit au début, je fais aussi de la supervision en externe et en interne. On est quelques-unes à faire ce métier de coach et je peux animer des séances d’analyse de pratique ou être moi-même supervisée en externe. Les gens jugent que c’est moins important que le reste, alors que c’est une nécessité accrue, actuellement. J’ai beaucoup, beaucoup de difficultés à maintenir les groupes et à faire en sorte que les participants  se libèrent du temps. Depuis neuf mois on n’a plus vraiment vécu ces analyses de pratique et on se pose la question de savoir si on continue à distance ou si on attend la vraie reprise en présentiel, dont on ignore quand elle aura lieu. Pendant le premier confinement, personne ne souhaitait rajouter une visio supplémentaire dans son agenda pour de l’analyse de pratiques. Je n’ai pas pu l’imposer parce que le volontariat est la base, avant tout. En septembre on a fait quelques séances qui ont permis, au moins, de maintenir du lien social.  

Pour en finir, ce qui me plaît dans le télétravail, c’est le gain de temps. Je travaille dans la région Sud-Est et je suis souvent dans le train, en longs déplacements. J’apprécie la flexibilité et l’autonomie, je peux ainsi faire mon marché, mes courses, en toute conscience professionnelle parce que je me rattrape après. Malgré la fatigue oculaire et physique je remarque que ma concentration est de meilleure qualité dans les phases de conception, parce que je suis moins perturbée par des discussions avec mes collègues. J’aime aussi le calme. Il faut dire que j’ai un environnement très favorable, je n’ai pas d’enfant en bas âge.  Pourtant, le télétravail cinq jours sur cinq ne me convient pas du tout. La politique d’entreprise va certainement s’orienter vers une journée ou deux de télétravail par semaine, pour les postes éligibles au télétravail bien sûr. Cela crée de grosses fractures sociales. Les personnes qui sont cinq jours sur cinq en télétravail sont envieuses de celles qui ne le sont pas. C’est une nouvelle attitude, qu’on ne connaissait pas lors du premier confinement. Maintenant le télétravail va augmenter pour chacun et ça va toucher un plus grand nombre de personnes. Pour apprivoiser cette nouvelle dimension de nos activités, invitons-nous à prendre conscience de la place que nous sommes prêts à lui accorder, à mieux connaître les modes de communication que nous souhaitons privilégier et à apprendre à exprimer nos besoins. 

Parole  de Pascale, du 15 décembre 2020, mise en texte avec Roxane

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