Aujourd’hui, l’hôpital public ne meurt pas, il est assassiné à petit feu.

David, aide soignant dans un centre hospitalier du Sud Est

Parole du 17 janvier 2022, mise en texte avec François

J’exerce depuis douze ans mes activités d’aide-soignant au sein du service des urgences d’un Centre hospitalier dans le sud-est. Auparavant, et durant cinq ans, j’ai été aide-soignant à domicile. Voilà donc dix- sept ans que je travaille à l’hôpital public dont huit ans de nuit. Ce n’est pas mon premier emploi. J’ai une formation de topographe mais ce métier, pour diverses raisons, ne m’a pas plu. Je voulais exercer une activité qui soit utile aux autres. Aussi, j’ai décidé de me reconvertir en passant un concours.

Actuellement, j’assure des vacations de douze heures : sept heures – dix neuf heures, y compris certains week-ends. Cela me convient, c’est intégré dans mon biorythme personnel et dans ma vie de famille.

Mes activités aux urgences ? Elles peuvent être résumées par une formule simple : il s’agit d’assurer la prise en charge de patients de leur arrivée jusqu’à leur départ, soit vers une admission dans l’un des services de l’hôpital, soit par un retour à leur domicile. Aujourd’hui, je constate que mes activités dépassent sensiblement ce qui peut être attendu d’un aide-soignant, qu’il s’agisse de la prise de paramètres : température, pouls, tension artérielle… Je fais aussi des HemoCue pour connaître assez rapidement le taux d’hémoglobine d’une personne afin de savoir si elle est anémiée. Souvent je dé-perfuse des patients pour aider l’infirmière. Il m’arrive d’effectuer des électrocardiogrammes. Cela passe par la pose des électrodes mais aussi, avec l’habitude, la réalisation d’une toute première interprétation et donc pouvoir, si nécessaire, alerter sans retard le médecin car l’interprétation est naturellement du ressort du médical.

Tous ces actes ne figurent pas au référentiel qui définit les activités d’un aide-soignant et pourtant nous les effectuons. Je ne sais pas pourquoi mais c’est très fréquent dans les services d’urgence, j’ai pu le constater en échangeant avec des collègues du Collectif Inter Urgences. Aux urgences, il y a des actes que je réalise sans que cela me soit expressément demandé, cela s’est toujours fait ainsi. Me voir confier ces gestes, que je qualifie de gestes techniques, est valorisant.

Quand j’ai eu à réaliser des remplacements dans d’autres services, j’ai constaté que les aides soignants n’effectuaient même pas une prise de tension. Cela m’est apparu proprement incroyable. Après douze ans d’activité aux urgences, je ne me sens plus capable de travailler dans un service de soins classiques. Non, effectuer les toilettes, distribuer les plateaux repas… faire cela vingt ou vingt cinq fois par jour, je ne pourrai plus le faire. Évidemment, j’ai un énorme respect pour le travail de ces collègues mais les conditions dans lesquelles ils l’exercent sont insupportables. Le manque de personnel les oblige a effectuer un travail à la chaîne comme à l’époque de Ford.

Comme je le répète souvent, on travaille avec des êtres humains, pas avec des conserves.

Mes actes aux urgences, je l’explique aux élèves aides-soignants et je leur dis : « Toi, on va te dire que tu n’as pas le droit de faire ceci ou cela, mais cela ne t’empêche pas de regarder, de comprendre cet acte. Observer en détail la réalisation d’un électrocardiogramme, c’est sans danger, tu ne tueras jamais personne ! En revanche, cela peut s’avérer utile dans les situations d’extrême urgence car cela facilite le travail du médecin et fait gagner un temps précieux pour la survie de certains patients. »

Mes collègues et moi, nous avons le souci de faire avancer comme nous le pouvons la prise en charge du patient qui arrive aux urgences sans attendre que le médecin ou l’infirmière soient effectivement disponibles. De même, j’observe que des infirmières prennent l’initiative de demander des bilans sanguins sans en référer nécessairement au médecin. Encore une fois, si on attend que le médecin soit au chevet de la personne, on ne s’en sort plus et c’est au détriment du patient. En cardiologie et en réanimation, des « débordements » semblables ont également lieu alors que dans les autres services de l’hôpital, cela est l’exception.

Mais dans tous les cas, aux urgences comme dans les autres services, nous avons un rôle relationnel qui est essentiel car nous sommes significativement plus fréquemment proches des patients que ne le sont les médecins et même les infirmières.

Quand la crise du Covid 19 a fait irruption, la situation a vite été compliquée. Dans les premiers temps, nous n’avions aucune donnée médicale précise : cette maladie était inconnue. Nous avons été confrontés à des manques de matériel : de masques, de sur-blouses… La tension sur les effectifs aux urgences a été immédiate car dans les autres services l’activité n’avait pas été stoppée. Cela est arrivé plus tard quand le flux de malades a contraint plusieurs services à quelques déprogrammations. Ainsi, le bloc opératoire a été fermé, ce qui a permis de conforter les urgences en y affectant des collègues. En outre, toutes les actions de formation professionnelle ont été suspendues. Sur la base du volontariat, des soignants en cours de formation ont pu nous rejoindre. Le manque de matériel et surtout celui de respirateurs adaptés aux patients du Covid est survenu un peu plus tard. Au début, faute de respirateurs adaptés, les patients étaient quasi systématiquement intubés. Pour faire face au déficit de matériel de protection, nous avons fait appel à des dons. En ce qui concerne les masques, nous avons été entendus par de nombreux professionnels, je pense en particulier à des carrossiers, à des tatoueurs ainsi qu’aux pompiers qui étaient un peu mieux dotés que nous.

Néanmoins, avec un peu de recul, la première vague, celle du printemps 2020, n’a pas été pour nos urgences particulièrement sévère, à la différence de ce que devaient affronter au même moment nos collègues de l’Est et de la région parisienne. Il en a été bien différemment pour les suivantes, notamment lors de la seconde et de la troisième vague ainsi que lors de celle que nous subissons actuellement, d’autant que nous ne pouvons plus compter sur l’aide de collègues d’autres services. Chacun d’eux a repris ses missions et tous ont à traiter leurs patients atteints du Covid. Le bloc a de son côté été ré-ouvert afin de ne pas différer trop d’interventions. Mais il faut être lucide, son activité n’est pas à la hauteur des besoins. Je pense que les déprogrammations opératoires sont une crise sanitaire silencieuse. Nous n’en mesurons pas aujourd’hui toutes les conséquences mais nous savons que pour certaines personnes, des drames se nouent à terme.

Je rappelle que nous avons parlé uniquement Covid pendant des mois. Les autres pathologies ont été occultées

De plus, nous avons confiné le pays car l’hôpital public n’était pas en mesure d’accueillir l’ensemble des patients. Nous dénoncions le manque de lits d’hospitalisation bien avant la crise sanitaire.

La gestion de la crise aurait pu être différente si on avait écouté les soignants de terrain.

Comme dans beaucoup d’hôpitaux publics, des appels à des soignants et à des paramédicaux récemment retraités ont été lancés. Je n’en ai pas vu dans notre hôpital. Une collègue, cadre au service RH, qui nous avait quittés il y a peu de temps a signé un contrat de six mois pour conforter la gestion des plannings des personnels, ainsi que ceux de vacataires qui ont été embauchés lors des pics. C’était son précédent emploi et son retour est précieux. En outre, des centres de vaccination ont accueilli un certain nombre de soignants récemment retraités.

À mes yeux, comme pour l’immense majorité de mes collègues, la situation actuelle est particulièrement tendue. Pour le dire un peu familièrement : « On prend cher ! ». Ceci n’est pas une appréciation personnelle car toutes les structures hospitalières de la région « Provence, Alpes, Côte d’Azur » ont été classées dans le plan « Blanc » au niveau 2, palier 5 : c’est le plus haut niveau possible. Cette disposition permet le rappel de toute personne qui serait en congé. Cela a d’ailleurs été le cas des infirmières pendant les fêtes de Noël et du Jour de l’An. J’observe que des collègues sont eux même atteints du Covid et sont donc ponctuellement absents dans leur service. D’autres, usés par les rythmes de travail, demandent des mises en disponibilité mais certains démissionnent.

Ces départs, pour en avoir longuement discuté avec mes collègues du Collectif Inter Urgences, ne sont pas uniquement liés à la crise sanitaire. L’épuisement quasi généralisé a été dénoncé bien avant celle-ci. La crise a été un révélateur significatif alors que nous avons été maintes fois dans la rue pour alerter nos responsables régionaux, le ministère, mais aussi le grand public. Nous dénoncions, comme aujourd’hui, les conditions d’accueil des patients, les fermetures de lits et, symétriquement, la dégradation de nos conditions de travail. Or, rien n’a changé ! Le « Ségur de la Santé » nous a été présenté comme solde de tout compte… Sur le terrain, que voyons-nous ? Des patients qui attendent des heures aux urgences sur des brancards hors d’âge et qui sont accueillis par des soignants au bord du « burn out ». Je ne crois pas du tout qu’avec une augmentation de deux-cents euros par mois nous puissions rendre l’Hôpital public attractif. Ce n’est pas quelques primes ou revalorisations de salaires qui résoudront significativement cette crise, même si elles sont nécessaires. Les collègues ne viennent pas travailler que pour de l’argent. Ils veulent aussi, voire surtout, pouvoir exercer leurs activités dans de meilleures conditions qu’aujourd’hui où ne sont plus supportables.

Mobiliser les collègues, organiser des manifestations, alerter le public… demeure plus que jamais nécessaire mais cela demande beaucoup d’efforts de la part des collectifs. Cela passe par de la communication sur les réseaux sociaux, mais aussi avec la presse régionale et notamment « La Provence », le quotidien régional qui joue assez bien le jeu par ses reportages.

Malgré tout, j’avoue être un peu pessimiste pour l’avenir de l’Hôpital public, surtout si les règles qui régissent son fonctionnement demeurent. Durant la première partie de la crise sanitaire, nous avons cru que le « monde d’avant » allait s’effacer. Durant quelques mois, les équipes de soignants ont repris le pouvoir, et l’administration a répondu aux demandes de matériel mais aussi en terme d’embauche de vacataires épaulés par des personnes de la réserve sanitaire. A présent, j’observe que la machine bureaucratique est revenue. Pour le matériel, il est à présent là et c’est tant mieux même si d’autres équipements seraient encore très utiles. Mais ce qui est le plus crucial, ce que l’on se dit tous, c’est que le  monde d’avant est revenu au galop. Cela concerne surtout le non remplacement de collègues qui sont en arrêt maladie car épuisés, des médecins qui quittent l’hôpital pour le secteur privé. Bien sûr, ceci s’explique en terme de revenus mais pas que ! Pour eux, au quotidien, tout est, depuis trop longtemps, compliqué. Je pense par exemple à des demandes en matière d’imagerie qui ne sont pas satisfaites faute de moyens. Tout cela pèse sur le moral de chacun.

Avoir voulu rendre l’Hôpital public rentable avec la tarification à l’activité a été une terrible erreur. Ne faut-il pas enfin considérer qu’il n’a pas vocation à être « rentable » mais être inconditionnellement au service de chacun ?

Aujourd’hui, c’est la solidarité entre collègues qui nous permet de tenir au jour le jour. Personnellement, j’ai la chance d’avoir une encadrante qui fait tout son possible pour éviter l’effondrement de l’équipe des urgences. Mais je constate que les réunions de service n’ont plus lieu depuis près de deux ans. Or, ce sont des moments essentiels où nous pouvons interroger nos pratiques et partager nos interrogations, Avec le nez en permanence dans le guidon, nous n’avons plus d’horizon à moyen terme.

Si j’ai rejoint dès le début le Collectif Inter Urgences, c’est parce qu’il rassemble des collègues paramédicaux, qui comme moi, sont engagés dans la défense du service public. Les organisations syndicales n’ont pas toujours été en phase avec nos questionnements et nos revendications. Nos propositions sont-elles de nature à sauver l’Hôpital public du marasme ? Nous réclamons la réouverture de lits avec bien entendu les personnels qualifiés pour en assurer le meilleur fonctionnement possible. Dans nos métiers, faire grève demeure bien symbolique, nous portons un brassard noir mais cela n’a que bien peu d’effets. Pour le public qui n’a jamais eu affaire aux urgences, cela demeure lointain, abstrait.

Malgré cela, je n’envisage nullement de quitter les urgences. C’est un lieu que j’aime, que j’ai plaisir à retrouver chaque jour. Je vais continuer a me battre pour que l’Hôpital public redevienne attractif, c’est-à-dire qu’il puisse soigner tout un chacun dans de bonnes conditions. Certes, autour de moi, je vois des collègues qui craquent. Je les comprends mais cela ne modifie pas mon engagement. L’Hôpital public, c’est l’un des quatre piliers de la République avec l’Éducation, la Justice et la Sécurité. À mes yeux, l’Hôpital public a plus que jamais besoin d’un plan Marshall. Aujourd’hui, l’hôpital public ne meurt pas, il est assassiné à petit feu.

Parole de David, le 17 janvier 2022, mise en texte avec François

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