Travail à distance : bricolages éphémères ou porteurs d’avenir ?

Publié en partenariat avec la plateforme Travailler au Futur : mettre le travail en débat à partir de nos récits

Contribution de François Granier

Publiée avec TaF en mars 2022

Le mot « bricolage » est souvent connoté négativement. A l’expression « Mais c’est du bricolage ! » s’oppose : « Ça, c’est du travail de pro’ ! ». Pourtant, Emmanuel Mounier dans son « Traité du caractère » (1946) nous propose une approche plus positive. Pour lui, le bricolage : « … se révèle par l’aptitude aux jeux, la débrouillardise, l’aptitude à se tirer de difficultés complexes ou à tirer parti de moyens de fortune, l’aptitude à établir des plans, parfois le goût de fabriquer, de réaménager. »

Au printemps 2020, l’annonce subite d’un long confinement a produit chez un grand nombre de Français sidération et inquiétude. Comment s’organiser avec des règles impératives qui mettaient à mal des routines bien établies ? Face à la complexité de la situation affectant toutes les dimensions de la vie professionnelle et familiale et faute de modes d’emploi et d’expériences, sont apparues des pratiques inédites qu’il semble pertinent de nommer « bricolages ». « A l’accueil, Sylvie s’est débrouillée avec notre unique téléphone portable, pour appeler les adhérents et voir comment nous pourrions leur être utile ». (Corine, Directrice d’un centre associatif) Ont-elles permis non seulement de faire face aux contingences ou faut-il les considérer aussi comme des prémices de futurs possibles qui émergeraient à bas bruit ? 

Le télétravail était jusqu’alors une modalité réservée à quelques cadres ayant su négocier cette pratique notamment au nom de leur nomadisme. Il s’est imposé brutalement à des millions de femmes et d’hommes. Sa mise en œuvre s’est réalisée de manière très contrastée aussi la fin du télétravail imposé a été saluée. Dix-huit mois après, il est perçu majoritairement comme une modalité qu’il convient d’intégrer dans nos vies. Ne répond-il pas à des aspirations multiples : réduction des temps de transport et des émissions de CO2, autonomie plus conséquente dans son activité, disponibilité accrue envers conjoint et enfants… ? 

Identifier la modalité de télétravail qui s’ancrera dans nos univers professionnels ne nous semble ni réaliste, ni essentiel. Certes, quelques grands principes seront utilement formulés dans la loi et en premier lieu le droit à la déconnexion. Mais de nombreux paramètres vont dessiner des scénarios très variés : la branche, la taille, la localisation, le statut juridique, le degré d’exposition à la concurrence, la culture et l’histoire des institutions seront déterminants. En outre, gageons qu’ils évolueront au fil des contingences socio-économiques et des attentes des salariés au fil de leurs cursus professionnels.

En revanche, un fait paraît irréversible. Le travail à distance imposé brutalement puis modulé en fonction des circonstances a fait voler en éclat le mode de management dominant des encadrants de proximité. Légitimé par l’organisation scientifique du travail, revivifié par les démarches « Qualité » puis par le New Public Management, nombre de cadres se sont vu assigner d’imposer des normes de travail aux membres de leur équipe puis d’en contrôler leur stricte exécution. Le travail à distance a, en quelques mois mis au grand jour une attente majeure des salariés : se voir reconnaître leur capacité à réaliser leurs activités avec une marge d’autonomie significative. Leur engagement au travail impose donc que l’encadrement adopte des postures nouvelles ou en tout cas peu mises en œuvre jusqu’alors. Evoquons celles qui nous paraissent majeures : expliciter voire débattre d’un projet et non pas asséner seulement une procédure, favoriser et diffuser les bonnes pratiques en accompagnant les jeunes salariés et ceux nouveaux dans le métier, être à l’écoute des « inventeurs-innovateurs » et relayer leurs propositions vers l’équipe de direction…Si certains cadres ont su s’engager dans cette mue, d’autres manquent de repères et sont tentés par le maintien de leurs pratiques : « Certains d’entre eux ne supportent pas de ne pas pouvoir contrôler leur personnel en permanence et voient le déconfinement comme un “retour au travail” alors qu’il s’agit du “retour au bureau” ». (Bruno, responsable d’audit dans le secteur financier). Or, les bricolages les plus judicieux nés depuis mars 2020 voient leur pérennisation largement conditionnée à l’adoption massive de ces postures. Au regard des attentes d’une articulation plus satisfaisante entre temps de travail et temps personnels et familiaux formulées par des dizaines de millions de salariés, cette transition ne peut pas reposer sur les seuls efforts des cadres de proximité. Elle exige au contraire des appuis significatifs des dirigeants mais aussi des pouvoirs publics. Séquences de formation continue et groupes d’échanges de pratiques seront des dispositifs à privilégier.

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