Les éoliennes à Saint-Nazaire, ville à la mer, ville ouvrière

Sylvie, Leader management documentation manufacturing

Parole de mars 2022, mise en texte avec Pierre

Au bout de la route… les mâts des éoliennes

Dès que General Electric a acquis Alstom, en 2014,  j’ai cherché l’opportunité de rejoindre le site de Montoir de Bretagne, proche de Saint Nazaire, spécialisé dans la fabrication d’éoliennes offshore. En septembre 2018 j’ai rejoint ce site en détachement dans un premier temps. Et en juin 2020, lorsque le projet du champ éolien offshore du « Banc de Guérande » a débuté, j’ai été mutée définitivement.

J’étais, jusque là, employée par « General Electric Medical System », sur le site de Buc, dans les Yvelines, qui fabrique notamment des appareils de mammographie et de radiologie vasculaire. À Montoir, je suis restée dans le métier que j’exerçais auparavant, à savoir : Spécialiste Qualité. J’ai eu l’opportunité de développer mes compétences en devenant Leader en management documentation. Ceci consiste en la mise en place du dossier qualité client qui, pour toutes les pièces, répertorie les relevés effectués en production afin de constituer le certificat de conformité des éoliennes. Depuis longtemps, j’avais envie de quitter la région parisienne, de revenir dans l’Ouest où je suis née. Cet emploi qui se créait dans la région de Saint-Nazaire était une opportunité exceptionnelle puisque je connaissais déjà cette ville que j’ai fréquentée dans les années 1980. Après trente ans passés à Paris, le désir de savoir près de chez moi un horizon marin ne m’avait jamais quittée.  Après avoir obtenu le poste, j’ai trouvé un appartement près de Saint-Nazaire, non loin de la côte. C’est là qu’aujourd’hui, j’effectue, en télétravail, mon travail de documentation, de validation et d’archivage. Mais j’ai le sentiment que l’activité que je réalise devant mon écran, dans un coin de mon salon, concerne un territoire au cœur duquel je me dois d’être présente physiquement et, en quelque sorte affectivement.

Des nacelles de 400 tonnes

Le 6 avril 2020, en plein confinement, la fabrication des quatre-vingt nacelles des éoliennes du Parc du Banc de Guérande a donc commencé dans l’usine de Montoir, au pied du Pont de Saint-Nazaire. Lorsque l’on franchit la Loire dans le sens Saint-Brévin-Saint-Nazaire, on aperçoit très bien, sur la droite, rangées près des bâtiments de l’usine G.E., une quarantaine de ces nacelles de quatre cents tonnes qui porteront les pales et qui contiennent les générateurs ainsi que tous les instruments permettant à chaque éolienne de fonctionner de manière automatique. Le site étant trop petit, les quarante premières nacelles, terminées en octobre 2021, ont été transportées jusqu’au hub logistique du port autonome de Saint-Nazaire, à côté des tronçons des tours au sommet desquelles elles seront installées. Ces tronçons sont arrivés de Séville par cargo de même que les pales qui sont entreposées à proximité. Or, aucune de ces quarante nacelles n’aurait pu quitter le périmètre de l’usine si chacun de leurs dix-mille composants et quatre-mille références n’avaient été certifié grâce au dossier dont j’ai la responsabilité.

Le matin ou le soir, lorsque j’ouvre la fenêtre de mon appartement, j’entends le ressac quand il y a de la houle. Je sens le vent. Et si je vais jusqu’à la plage de Sainte-Marguerite, toute proche de chez moi, j’aperçois à l’horizon les quarante pieux qui ont déjà été implantés en mer et qui recevront les machines. Même si je suis à 100% en télétravail, j’éprouve le besoin de me rendre régulièrement sur le port, pour voir où en est le chantier d’assemblage des tours. J’aime partir de l’ancien quartier de Saint-Nazaire, qu’on appelle le « Petit Maroc ». Je longe la base sous-marine. Quand l’accès aux bassins est ouvert, je fais un petit crochet  vers les quais à partir du carrefour de Méan, pour regarder les bateaux qui déchargent. Puis, à l’angle du terre-plein de Penhoët, j’entre dans le périmètre où sont intriquées usines et activités portuaires. Je passe entre les grands hangars des Chantiers de l’Atlantique dont le silence est trompeur : derrière les interminables parois de tôle, des milliers d’ouvriers s’activent ; puis les ateliers de l’usine MAN qui fabrique d’énormes moteurs diesel destinés aux bateaux et aux centrales électriques… Sur le côté, amarré au quai de Penhoët, se dresse la masse impressionnante d’un paquebot de plus de trois cents mètres, le Celebrity Beyond, qui en est au stade des finitions. Après avoir dépassé les bâtiments de logistique des chantiers navals, j’arrive à la forme Joubert, une gigantesque écluse où, il y a quelques semaines encore, le Beyond se trouvait en cale sèche. À la nuit tombante, on apercevait alors les lumières qui s’allumaient aux différents étages du navire. C’était magnifique.

Stockage des pales. Au fond, deux mâts.

Tout près de la forme, quatre mâts d’éoliennes ont déjà été montés : chacun élève à 84 mètres au-dessus des quais ses trois tronçons emboités. Ils seront transportés sur le site du Banc de Guérande à partir du printemps. À côté, se trouvent les quarante nacelles alignées sur le hub comme à la parade. Je pousse jusqu’au bord de la Loire.  Avec un peu de chance, je pourrai voir un cargo ou un méthanier s’avancer vers le pont et passer sous l’arc du tablier dont les pylônes rayés de rouge et de blanc se détachent sur le ciel. J’adore voir les bateaux partir. Quand j’ai habité à St Marc, à côté de la plage de Monsieur Hulot,  je m’asseyais sur un banc et je regardais le ballet des navires qui arrivaient du large droit sur moi avant de prendre le virage du chenal, juste devant la plage. Et quand je venais en vacances chez mes ex-beaux parents, j’adorais marcher dans la grande avenue qui traverse la ville. Arrivée à la mairie, il me suffisait de marcher cent mètres pour arriver sur le front de mer… Devant moi s’ouvrait l’estuaire. À  l’ouest, c’était la côte vers le grand large, à l’est, le port et les chantiers navals.

Tout autant que d’être une « ville à la mer », Saint-Nazaire est inséparable de son histoire ouvrière. J’ai en mémoire les grandes grèves et les mouvements sociaux qui l’ont agitée. Je suis d’autant plus sensible à cet aspect que j’ai beaucoup milité, à General Electric, en tant que déléguée syndicale. Je suis même devenue secrétaire adjointe du comité de groupe General Electric France. Mais mes fonctions de représentante des salariés ont fini par m’occuper 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. J’ai tellement bourlingué de mandat en mandat, tellement assisté de salariés atteints psychologiquement dans leur travail que j’ai moi-même subi un burn-out en 2012. J’ai trouvé qu’il était temps de m’éloigner des responsabilités syndicales pour renouer avec une activité productive et me rapprocher des éléments paysagers et culturels dont j’avais besoin : la mer, le vent, et l’âme industrielle d’une cité où je me sens bien.

Une nacelle et des tronçons de mâts

À l’heure actuelle, étant donné que j’ai terminé les dossiers des nacelles, je suis en mission sur les tours et leur assemblage. Je participe donc à l’élaboration du certificat de conformité de ces éléments qui, non seulement sont destinés à porter les nacelles mais contiennent les systèmes électriques qui relieront ces dernières à la sous-station installée au centre du parc éolien. De là, le courant produit sera acheminé jusqu’au poste à haute tension de Prinquiau, près de Saint-Nazaire, par un câble qui arrive sur la plage de la Courance, puis qui est enfoui sur près de trente kilomètres à travers la campagne. À l’autre bout de la presqu’île de Guérande, le port de pêche de la Turballe hébergera la base de maintenance à partir de laquelle une centaine de salariés veillera sur le parc éolien. Trois navires spéciaux permettront d’aborder les machines pour les inspecter ou pour intervenir sur des avaries.  Quand on sait que l’usine de Montoir continuera à fabriquer des nacelles et que le hub logistique est appelé à recevoir des éléments pour de futurs parcs éoliens, on voit qu’un nouveau puzzle industriel est en train de changer le visage du territoire.

Mais c’est en mer que le changement est évidemment le plus important. Les quatre-vingt éoliennes, éloignées les unes des autres d’environ un kilomètre vont occuper un vaste espace de soixante-dix-huit kilomètres carrés au large. La plus proche sera à douze kilomètres et la plus éloignée à vingt kilomètres du littoral. Quand elles seront opérationnelles, leurs pales culmineront à plus de cent-cinquante mètres au-dessus de l’eau. Elles seront donc visibles depuis les plages de Pornichet, de la Baule, du Pouliguen et de la côte sauvage de Batz et du Croisic, puisqu’on en aperçoit déjà les bases. Des associations de riverains s’en sont émues. Elles ont intenté des actions en justice, jusque devant le Conseil d’Etat qui a mis fin aux recours. Mais les plus impactés étaient d’une part les plaisanciers des ports de Pornichet et du Pouliguen, et, d’autre part, les pêcheurs qui pratiquent sur le banc de Guérande une pêche aux « arts dormants » (casiers, palangres). Ceci n’est pas le cas dans la baie de Saint-Brieuc où les bateaux draguent la coquille Saint-Jacques sur les fonds ; ce qui explique pourquoi le projet d’un parc éolien y est si contesté. Ici, les concertations ont permis d’implanter le câble sous-marin en respectant les fonds, et de parvenir à un compromis sur la navigation en surface. Au-dessous d’une certaine taille, les bateaux de plaisance, les fileyeurs et les caseyeurs pourront continuer à circuler et à travailler à l’intérieur du parc, moyennant le respect d’une distance de sécurité de cinquante mètres autour de chaque machine. Globalement, le parc éolien semble bien accepté par les habitants du territoire. Je n’aurais pas imaginé travailler contre le sentiment des gens d’ici, sur un projet qui aurait dénaturé le territoire auquel je me sens moi-même attachée. Et, sincèrement, j’ai du mal à comprendre les arguments des résidents secondaires qui, depuis le balcon en béton de leur immeuble de front de mer, apercevront sur la ligne d’horizon les éoliennes mouliner dans le vent… 

Je n’ai pas encore eu la chance d’aller en bateau jusqu’au Parc du Banc de Guérande. Cependant, une fois que le parc sera terminé, peut-être même avant, quand les premières éoliennes seront montées, je demanderai à aller sur place. Si la direction n’organise pas une sortie en mer pour qu’on aille voir le résultat de notre travail, c’est sûr, je prendrai rendez-vous avec la direction de l’entreprise. Je lui expliquerai que même si notre tâche s’est effectuée en télétravail ou loin du parc éolien offshore, il s’inscrit dans une réalité qui est un ensemble vivant fait d’un paysage, d’éléments, de matière, d’hommes et d’histoire. Je n’imagine pas être si près de l’objet sur lequel j’ai travaillé sans aller voir le résultat en situation. Ce serait dommage. Ce serait se priver d’une dimension qui dépasse de très loin le cadre de l’écran d’ordinateur, de l’atelier ou du terre-plein sur lequel les nacelles, les pales et les tours ne sont encore que des objets en devenir…

Parole de Sylvie, mise en texte avec Pierre

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