Ici, accueillir, c’est dans l’ordre des choses

Claire, salariée à « La Fraternité », association nazairienne

Parole d’octobre 2022, recueillie par Pierre et mise en récit par Dominique

« La Fraternité » est une association de Saint-Nazaire, d’obédience protestante, qui assure un accueil de jour pour des personnes en grande précarité ou en grand isolement : des gens de la rue qui vivent dans des parkings souterrains, dans des squats dispersés à travers la ville ou qui se regroupent sur le parvis de la gare toute proche de nos locaux. Certains campent sur des terrains en se cachant. Nous accueillons aussi des personnes âgées très isolées ou des personnes en difficulté psychiatrique pour qui c’est un peu la sortie de la journée. On ne sait pas toujours ce qui leur est arrivé ; d’ailleurs, on ne le leur demande pas. Ce sont parfois des gens malades, victimes d’addictions, notamment à l’alcool, ou de troubles divers. Par exemple, en ce moment, on accueille un monsieur qui, tout en suivant une chimiothérapie à l’hôpital de jour, vit dans la rue avec son chien. Un jeune majeur, victime de multi-traumatismes liés à l’exil, est lui aussi dans la rue ; ce qui, comme pour tous ceux qui sont dans la même situation, ne fait qu’aggraver sa grande fragilité psychologique. Sur la quarantaine de personnes accueillies chaque matin de huit heures à midi, sauf le mardi, la moitié sont des sans abri. 

À «la Frat’», tous ces oubliés de la société trouvent un cadre accueillant et bienveillant où ils vont rencontrer du monde. Pour l’accueil du matin, on offre à tous un petit déjeuner, la possibilité de prendre une douche, de faire des lessives et d’avoir un accès à internet. Certains viennent juste pour manger, d’autres restent toute la matinée. Ce temps d’accueil est animé par 25 de nos 90 bénévoles, qui se relaient à raison d’une équipe de 5 ou 6 par matinée. Les uns sont spécifiquement dédiés à l’écoute, ils ne font que ça. Les autres se consacrent à la préparation et au service du petit déjeuner. D’autres s’occupent des douches, des machines à laver, du vestiaire social qui est un vestiaire d’urgence. D’autres, enfin aident aux démarches administratives. En dehors de ces moments d’accueil matinal, l’ensemble des bénévoles prend en charge des activités ouvertes sur le quartier : des cours d’anglais, des séances de sport avec une autre association, des ateliers de danse, de couture, de cuisine, un café associatif, des concerts et des pièces de théâtre. 

Mon travail de salariée est de coordonner l’action de tous les bénévoles : organiser, structurer, accompagner les équipes pour qu’elles réfléchissent à ce qu’elle font, à pourquoi elles le font et à comment elles ont envie de le faire. Par exemple, en dehors des moments de rencontres conviviales et informelles entre nous, on réfléchit collectivement à la manière d’accueillir les gens selon la charte que nous avons élaborée, qui demande de respecter la dignité de chacun. Pour cela, j’essaie de trouver les ressources capables d’aider les bénévoles à mener à bien cette mission en essayant aussi de les préserver. J’ai notamment fait appel à un psychologue qui vient encadrer ce qu’on appellerait dans le jargon professionnel de « l’analyse de la pratique ». Cela nous permet de mieux cerner la posture à adopter pour que les accueillants ne se retrouvent pas eux aussi en souffrance. Parce que c’est compliqué de faire face à l’impuissance. On aimerait bien régler les problèmes, aider tout le monde. Le bénévole doit prendre sur lui aussi, il n’est pas neutre dans l’affaire. Mais notre vocation n’est pas de mettre en place des dispositifs de réinsertion. Si on peut aider les gens dans la difficulté, on le fait. À partir de là, ils cheminent… ou pas. Il n’y a aucune obligation de cheminer. S’ils ne veulent donner ni leur nom ni leur prénom, ils ne le donnent pas. Simplement, ils peuvent venir dans ce lieu vivant et ouvert sans autre obligation que de se conformer au cadre que nous mettons en place : respecter les autres, se soumettre aux règles de fonctionnement pour le petit-déjeuner, pour la douche… Et, avant tout : pas le violence. Or, les tensions entre SDF sont fréquentes parce que la nuit il se passe des choses qui peuvent être féroces… Et « la Frat’ » est l’endroit où ils arrivent tous les matins. Donc nous sommes un peu en première ligne. En cas de problème, on essaie de temporiser. Si ça s’envenime, on demande aux gens concernés de quitter les lieux. C’est la condition pour que les autres se reposent, reprennent des forces… Chacun accepte sans trop de difficulté.

Les habitants du quartier qui fréquentent les activités de loisirs et d’apprentissages peuvent aussi participer à l’accueil du matin comme à tous les moments communs de fêtes et de repas. La Fraternité fonctionne ainsi un peu comme une sorte de maison de quartier avec l’objectif d’accueillir les plus démunis parmi lesquels un bon nombre d’exilés – on estime que plus de 40 nationalités viennent chaque année à l’association- . Ces derniers peuvent suivre des cours de français et beaucoup d’entre eux deviennent bénévoles, à l’accueil de jour, pour les SDF. Le principe est qu’à la Fraternité, chacun peut devenir bénévole, soit momentanément, soit plus durablement. Ce n’est pas parce que les accueillis ont des besoins qu’ils n’ont pas de compétences. Il n’y a pas de différence de statut entre les uns et les autres. À nous, salariés, de trouver les moyens pour que tout fonctionne au mieux. Il y a quelques années, une partie de nos financements venait des bénéfices d’une braderie. Lorsqu’on s’est rendu compte qu’en fait, cette braderie était devenue l’objet même de l’activité de l’association, nous nous sommes recentrés sur l’accueil inconditionnel pour en faire notre objectif principal. 

Après avoir travaillé à Lyon et à Toulouse, j’ai été très étonnée, quand j’ai débarqué à Saint-Nazaire, de l’accueil réservé aux exilés qui arrivaient à la suite du démantèlement de la « Jungle de Calais ». C’était en 2016, dans le cadre de la crise qu’on a appelée «  crise de l’immigration », et qui était plutôt une « crise de l’accueil ». La mairie de la ville avait alors proposé 200 places d’hébergement dans des logements sociaux. Ce qui était considérable pour une ville de cette taille. Je me suis renseignée, j’ai lu les articles de journaux et, devant cette arrivée de demandeurs d’asile, je n’ai vu aucun signe d’un quelconque branle-bas de combat de la part d’une fraction ou d’une autre de la population. Au contraire, toutes les associations se sont mobilisées et ont adapté leur activité pour faire face à cet événement qu’il fallait organiser. Dans une commune voisine, de l’autre côté de l’estuaire,  un centre d’accueil et d’orientation s’est ouvert l’année d’après pour  40 à 50 personnes dans un vieux village-vacances qui n’était plus aux normes. Ça a fait toute une histoire… Même dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, où j’ai vécu, et où une part très importante de la population est issue de l’immigration algérienne, les réactions à ce type d’accueil ne sont pas comparables avec ce qui se passe ici. 

Il me semble, d’après ce que j’entends, lorsque je parle aussi bien aux anciens qu’à ceux qui font partie de la génération d’après-guerre ou aux plus jeunes, qu’il y a, à Saint-Nazaire, une sorte d’inconscient collectif qui s’est construit autour de la guerre. Cette guerre est dans toutes les têtes, même dans celle de ceux qui n’ont pas vécu les bombardements. Elle a marqué les familles, la ville, l’architecture, le territoire. Aujourd’hui encore, les gens parlent de la « poche de Saint Nazaire », et les petits enfants connaissent cette partie de l’histoire. Au-delà des sensibilités politiques, cette expérience a laissé des traces chez tous les habitants, comme un traumatisme. Depuis, il y a une sorte de consensus qui fait qu’il faut accueillir ceux qui fuient la guerre. C’est dans l’ordre des choses. Ça s’inscrit dans une histoire.

Aujourd’hui, à Saint-Nazaire, que vous veniez de n’importe où, vous êtes accueilli. Ici, ça va, ça vient. Les gens entrent, arrivent, repartent et c’est normal.  C’est peut être aussi lié au port, aux Chantiers, à la densité du réseau associatif que je trouve très importante. Ça ne surprend personne qu’il y ait des étrangers. Ça donne une ville très dynamique qui est complètement à l’opposé de l’image qu’elle laisse quand on la traverse. Il faut la connaitre et l’apprivoiser. Le soir par exemple, il n’y a personne dans les rues mais il faut comprendre à quels endroits les gens se rencontrent. Plus je vis ici et plus je trouve cette ville chaleureuse.

Dans mon travail, je constate que les Nazairiens répondent toujours bien aux appels de solidarité. Un jour, par exemple, il n’y avait plus assez de shampoing pour l’accueil de jour. Il a suffi de mettre un post sur Facebook. Le lendemain, plein de gens nous en ont apporté. Et ce n’étaient pas des gens qui avaient les moyens de donner sans compter. Quand nous faisons des fêtes, les gens du quartier côtoient les SDF et les bénévoles de l’association, on voit des Soudanais sympathiser avec des Erythréens. Chacun apporte à manger et la soirée devient une espèce de grand buffet partagé. Les femmes du groupe de danse font une démonstration, une sorte de cours en « live ». Et celui qui s’est installé au piano est vite rejoint par d’autres qui se mettent aux percus. Ce sont des moments d’échange qui prolongent et nourrissent nos temps de travail et de réflexion.

Dans le même esprit, nous entretenons des liens étroits avec les autres structures d’accueil de Saint-Nazaire : « France horizon », « Solidarité estuaire » et « Les eaux vives », sans parler du centre « Aurore » à Saint-Brévin. Nous avons pu vérifier, pendant la crise du Covid, l’importance de ce maillage associatif. Quand il y a eu le confinement, tout s’est arrêté. Tous les services publics étaient fermés. Or, les personnes en grande précarité ont besoin de la CAF, de soins, de pouvoir se laver et manger tous les jours. Les associations sont allées à la rencontre des gens qui étaient dans la solitude et dans la détresse. Elles ont dit «  il faut y être ». Et là, il n’y avait plus de donneurs d’ordre, les services publics qui nous financent n’étaient plus là. Il s’agissait pour nous d’évaluer l’urgence, quitte à passer outre les contraintes bureaucratiques et administratives qui régentent par exemple l’aide alimentaire. L’essentiel était de s’assurer que les gens puissent accéder à la nourriture. Dès lors, les associations ont montré leur efficacité. On s’est téléphoné, on s’est vus en visio, on s’est parlés d’une fenêtre à l’autre et on s’est dit : « Là il y a des besoins » – « OK moi je sais faire ça, donc j’y vais mais j’ai besoin d’aide » – « Ok on peut t’aider ».  On a trouvé un plan pour avoir des masques. Tout ce qui est compliqué d’habitude, tout ce qui entrave, s’est effacé. On était désentravés. De belles relations se sont créées. On a bossé pendant deux mois non-stop, on était un peu fatigués mais on avait le sourire et on était contents de coopérer. 

Aujourd’hui, la crise passée, même si les règles administratives ont repris leur emprise, cette solidarité perdure. De vrais liens se sont noués et c’est là que je vois s’exprimer la tradition d’échange et d’accueil qui existe à saint Nazaire. 

Parole de Claire, octobre 2022, recueillie par Pierre et mise en récit par Dominique

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