Parole recueillie et mise en récit par François

A onze ans, j’aimais faire du sport et surtout de l’athlétisme. Ma mère n’y était pas opposée mais elle souhaitait me voir m’engager dans d’autres types d’activités : elle m’a inscrit dans un atelier d’initiation au cirque. La première séance, un clown ne m’a pas laissé un souvenir très positif. La seconde fit la part belle aux numéros de jonglage avec des numéros d’assiettes chinoises tournoyant au bout de perches. Ceux-ci m’ont fasciné. Jongler m’a plu, j’ai persévéré, rencontré des adultes dans le monde du cirque puis cherché à savoir auprès de certains professionnels si cette activité permettait d’en vivre. Mon apprentissage s’est déroulé en deux temps, d’abord dans mon pays, l’Italie, puis en France au Centre national des arts du cirque. Je peux dire que jongler est ma passion et qu’avec quelques années de pratique je peux choisir les artistes avec qui je collabore : c’est un privilège.
Dans le monde des arts circassiens, la plateforme européenne « Circusnext1 « identifie et accompagne des artistes qui renouvellent les arts du cirque et s’ouvrent à de nouveaux publics : habitants de quartiers défavorisés, résidents de foyers pour personnes âgées, écoles en milieu rural, jeunes et adultes en situation de handicap…
J’adhère pleinement aux deux objectifs majeurs de « Circusnext » : inventivité et action culturelle. Dans mes spectacles, j’ai utilisé non seulement les trois agrès historiques : balles, massues et anneaux mais aussi divers objets tels des plumes de paon, des crèmes glacées ou encore des ustensiles de cuisine, des livres… À présent pour accompagner la poésie de mes numéros je crée toujours des objets et j’attache beaucoup d’importance à l’ambiance musicale et visuelle. Le jonglage émerveille, émeut, fait rire. Il est aussi capable de questionner nos existences. Depuis quelques années, j’essaie d’introduire cette dimension dans mes nouvelles prestations. Avec modestie, il me semble que le jonglage peut avoir une portée émancipatrice.
Par l’intermédiaire de « Circusnext », j’ai été retenu pour intervenir depuis avril 2025 dans une association parisienne qui accueille, dans deux foyers distincts, des personnes en situation de handicap mental. Si le premier reçoit des résidents plutôt âgés et souffrant en outre de pathologies nécessitant la présence active de soignants, le second rassemble des adultes de 18 à 60 ans sans problèmes médicaux particuliers et dont l’autonomie est plus ample.
Grâce à cette institution, je bénéficie d’une résidence d’artiste2 de deux ans qui a débuté à l’automne 2025. La première année a été principalement consacrée à la création. Durant les matinées de mes deux journées hebdomadaires auprès des résidents, j’élabore mes propres spectacles : ceux que je présenterai hors de cette association médico-sociale. Pendant ces trois heures, se succèdent essais et erreurs ainsi que des innovations qu’il me faudra consolider. La salle où je m’entraine est ouverte à tous, résidents et salariés.
Les après-midi, j’anime des ateliers d’une heure pour les deux groupes de résidents. Ils rassemblent des volontaires comme c’est le cas pour les autres activités proposées : arts graphiques, lectures, visites, danse, … Les groupes sont ouverts. Certains résidents sont très assidus, d’autres vont parfois être absents une ou deux séances puis nous rejoindre alors que d’autres ont intégré le groupe après le démarrage officiel. L’assiduité ne constitue pas une obligation.
La convention prévoit pendant mes ateliers la présence d’un salarié auprès de deux à trois résidents. Au début, j’avais imaginé de proposer un programme identique pour les deux ateliers. J’avais certes privilégié des objets légers qui évoluent bien plus lentement que les traditionnelles balles, mais que faire quand ceux-ci tombent assez régulièrement au sol ? J’ai eu alors l’idée de faire travailler les moins mobiles devant une table. Ainsi, le sentiment d’échec se trouve réduit. Dans ce contexte, l’objectif n’est pas de former des jongleurs, jongler est un prétexte. Il participe à l’objectif d’autonomisation et de bien-être des résidents car c’est la finalité à laquelle sont tout particulièrement attachées leurs familles.
Le jonglage, à mes yeux, a d’abord l’avantage de faire bouger les corps. Ici, comme dans beaucoup d’établissements, nombre de résidents ont développé des routines. A telle heure, ils vont déjeuner, puis remontent dans leur chambre, parfois pour une sieste. Les journées se ressemblent même si les personnels veillent à une certaine diversité. Dans mes ateliers j’amène des résidents, sans qu’ils s’en rendent réellement compte, à effectuer des mouvements, à coordonner l’œil et la main dans des gestes qu’ils ne réalisent qu’occasionnellement dans leur quotidien. Cela est certes source de fatigue pour certains. Enfin, j’observe qu’ils parlent sensiblement plus qu’en temps ordinaire.
Le jonglage exige de la concentration et de la mémoire, là c’est le volet cognitif qui est sollicité3. J’observe une grande diversité parmi les résidents et je dois l’intégrer dans mes consignes. En cela, ma pratique diffère de celle qui est la mienne avec par exemple de jeunes adultes. Aussi, j’apprécie que le personnel qui accompagne les résidents relaie mes propos auprès de ceux qui seraient en difficulté.
Enfin, un atelier de jonglage favorise indirectement la communication. Je note ici ou là des encouragements entre résidents, des bribes de coopération… sans que je sois en mesure d’en évaluer objectivement le bénéfice durant l’atelier. Cela m’apparaît par contre lors de la séance du vendredi ; celle-ci n’est pas un atelier mais un temps libre que nous nommons « Carte blanche ». Là, les résidents peuvent présenter un tour qu’ils ont mis au point durant la semaine. Cela peut être très court et bien sûr c’est sur la base du volontariat. Durant ce mini spectacle tous les résidents sont invités et des membres du personnel y assistent. Ce temps est gratifiant et joyeux. J’ai le souvenir d’une personne qui ne participait pas aux ateliers mais qui a spontanément improvisé un numéro. Elle était tout excitée et particulièrement drôle. Une autre a réalisé une figure tout à fait originale avec l’un de mes objets, un mouvement auquel je n’avais jamais pensé.
Ces « Cartes blanches » préfigurent un peu ce que je vais réaliser l’année prochaine. A partir de septembre, la convention prévoit que les résidents et les personnels s’engageront dans la valorisation de ce qui aura été appris et apprécié.
Avec les résidents, je vais affiner ce qui a pu être construit cette année. Notre objectif va consister à structurer des séquences pour obtenir un authentique spectacle qui sera présenté bien sûr en interne mais aussi vers d’autres publics : les familles de résidents, des artistes du spectacle vivant, des résidents d’autres établissements, des habitants du quartier….
Il est prévu de garder trace des différents étapes avec des photographies, des vidéos, un livre-souvenir, une exposition, … Au-delà des prestations, ce que je veux montrer c’est en quoi des personnes dont les facultés sont altérées auront su, comme d’authentiques artistes, émouvoir et faire rire des publics bien différents des spectateurs ordinaires de ce type de manifestations.
À défaut de déjeuner avec les résidents comme prévu par la convention ce qui s’est avéré compliqué à mettre en place au quotidien, je rejoins les salariés, du moins ceux dont les horaires coïncident avec mes activités. À côté des temps collectifs, j’essaie de créer des échanges individualisés. Ainsi, je me rends dans les chambres des résidents. Je me présente et j’entame une conversation. Le plus souvent, celle-ci débute par la présentation de leur petit univers avec les photographies familiales affichées. Ils sont curieux de mon parcours. Cela les intrigue un peu. J’ai remarqué que près d’une fois sur deux, mes interlocuteurs évoquent des parents disparus. Enfin, presque tous sont des fans de Johnny Hallyday !
J’ai vite compris que ces moments simples étaient précieux pour eux. Cela ressort des « retours » que collectent les personnels. Après chaque séance, ceux-ci notent les propos des résidents, leurs comportements, leurs échanges, … Les résidents sont ravis de travailler avec moi, cela ne les empêche pas de me faire gentiment des reproches. Je n’articule pas assez et répète trop souvent une même consigne avec des termes techniques propres au jonglage comme ceux que j’utilise spontanément dans un atelier pour adultes. Tout cela, je ne l’avais pas identifié spontanément. Enfin, je parle trop vite mais je suis latin et parler moins vite m’est difficile !
François
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1 – « Circusnext », association dédiée au cirque contemporain est un dispositif labellisé et soutenu par l’Union européenne dédié à la promotion des arts du cirque. Un jury d’artistes auditionne de jeunes auteurs, les labelise et les promeut auprès de commanditaires de spectacles vivants.
2 – Une résidence artistique désigne l’octroi temporaire, par une institution publique ou privée, d’un espace à un artiste (ou un groupe d’artistes, par exemple une compagnie de théâtre ou un orchestre symphonique), afin de favoriser la création et l’exposition d’œuvres d’art, ou l’élaboration de spectacles vivants ou filmés. Elle peut consister aussi, outre l’accueil en un lieu, à la fourniture par une structure culturelle de moyens techniques, administratifs et/ou financiers à ces artistes.
3 – La recherche scientifique prouve de manière convaincante que la pratique du jonglage a un effet positif sur la neuroplasticité du cerveau. Jakub Malik, Rafał Stemplewski et Janusz Maciaszek, « L’effet du jonglage comme activité double sur la neuroplasticité humaine : une revue systématique » – International Journal of Environnemental Research and Public Health 2022, 19(12), 7102 : https://doi.org/10.3390/ijerph19127102
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