“Depuis le confinement, je travaille beaucoup plus”

Anne, prof dans un lycée du 93

Parole du 11 avril 2020, mise en texte avec Jacques

Je suis enseignante dans un lycée professionnel du 93. C’est un lycée polyvalent de 600 élèves : 400 pour le lycée pro, 200 pour le lycée général. Les profs de lycée pro sont obligatoirement bivalents. Moi, je suis prof de français et d’anglais. Dans les faits je n’enseigne plus que l’anglais. J’ai des élèves de CAP : 2 classes, et de bac pro : 6 classes. Depuis le début du confinement je travaille beaucoup plus … je n’ai pas le temps d’aller aux fraises !

La première semaine a été un cafouillis complet. Nous n’arrivions pas à communiquer avec le lycée et le lycée n’arrivait pas à nous envoyer les informations. Non en raison de leur manque de compétences mais en raison des outils. Et puis nous n’avions pas les coordonnées de tous les élèves. Il a fallu une semaine de flottement complet pour mettre en route le travail. On ne sait toujours pas si les élèves sont équipés ou non. Certains ne répondent pas, mais on ne sait pas si c’est parce qu’ils ne veulent pas ou parce qu’ils ne peuvent pas. La région a équipé tous les lycées en tablettes numériques. Normalement tous les élèves de bac pro (Seconde, Première, Terminale) ont reçu une tablette entre décembre et mars. C’est une tablette très lourde, pas du tout fonctionnelle.  Elle est verrouillée de partout pour que les élèves ne fassent pas n’importe quoi avec. Moralité ils n’en font rien. Il y en a plein qui ont refusé : en effet, on les a mis en garde sur le fait que si la tablette était abîmée ou perdue ils devraient payer. Notre plus gros boulot au départ ça a été de recenser les adresses mails de tous les élèves. C’est franchement folklo : par exemple, on a une dizaine d’adresses “Bobo du 93”… Sur une classe de 16 élèves j’ai recensé 14 adresses. Je n’ai aucune coordonnée des autres.

Le lycée a  essayé de nous proposer plein d’outils, la première semaine en particulier. Moi, du haut de mes 54 ans, je ne suis pas hyper-opérationnelle en termes de technique informatique et je n’ai pas envie de me lancer dans  l’apprentissage en urgence. J’ai essayé la téléconférence la deuxième semaine, mais au-delà de cinq connectés ça ne marchait plus. Je me sens livrée à moi-même et je n’ai pas de compétences dans ce domaine.  Je ne maîtrise pas suffisamment l’outil informatique pour faire des cours par vidéo. Quand je trouve quelque chose de sympa je le leur envoie mais je suis incapable de produire moi-même des documents.

On fait donc principalement de l’écrit. Je leur envoie des exos avec un morceau de cours, ils peuvent me les renvoyer pour correction. J’ai plein de gamins qui photographient l’écran et me renvoient la photo sur Internet… La correction des exercices envoyés par Internet est très compliquée parce qu’il faut renvoyer le document après l’avoir enregistré.  La cellule informatique du lycée, deux profs qui sont chargés de la technique, nous met en garde sur le respect du RGPD (texte réglementaire européen de protection des données) et de certaines règles de confidentialité à respecter. Mais, je n’ai toujours pas eu la formation sur le RGPD…

Nos informaticiens ont mis en ligne des tutos pour pouvoir remplir notre cahier de textes et ajouter des cours en ligne. Nous avons normalement une obligation de remplir le cahier de texte. Ce qui reste à notre bon vouloir, c’est de mettre ou non les cours. Moi je ne le fais pas,  mais on est censés le faire. Je considère que ça fait partie de ma liberté pédagogique de ne pas mettre en ligne mes documents personnels. Je fais de la résistance…

Un cours d’anglais, actuellement, ça peut-être, pour les Terminales, des pistes pour les aider à faire leur exposé. Quant aux Secondes, je leur ai donné un travail écrit à faire sur la présentation de leur entreprise à leur retour de stage : raconter  une journée-type par exemple. Avec d’autres élèves j’ai essayé de faire plus “fun”, je leur ai envoyé des vidéos à regarder sur Netflix. Pour les élèves non-francophones, en “langue seconde”, même si c’est difficile, j’ai continué à leur renvoyer du travail. En revanche, j’ai été obligée de lâcher les CAP… Certains ne savent même pas lire, donc j’ai décidé de ne pas leur envoyer de travail.  Comme j’avais du temps, puisque je ne m’occupais pas des CAP, j’ai proposé à tous les élèves du lycée en difficulté d’anglais de les aider en leur envoyant du travail. Exemple, j’ai proposé de leur envoyer une fiche avec la  conjugaison de to be et to have.  Dans les faits je n’ai eu que 4 réponses positives. Rapporté à trois Secondes générales, ça ne fait pas beaucoup. 

On nous a proposé  de nous payer pour donner des cours de soutien pendant les vacances scolaires. Tous les ans il y a des cours de révision pour le bac. J’ai écrit à mon proviseur pour lui dire que je trouvais ça particulièrement indécent à l’heure actuelle. Il m’a répondu qu’il considérait que toute peine mérite salaire…  

Entre collègues on se soutient. Je suis en contact avec sept-huit collègues. Certains sont malades et prennent assez mal les messages leur demandant de faire ceci ou cela. Une grande majorité fait comme moi: ils bidouillent. On se rend des services entre nous mais c’est plus entre copains qu’entre collègues.

Nous ne recevons aucun soutien du proviseur, récemment arrivé, au mois de septembre, en provenance d’un lycée étranger.  Nous n’avons eu aucune nouvelle de lui sauf quand il a réagi aux propos un peu abrupts d’un enseignant qui l’avait interpellé. Il lui a répondu qu’il ne préviendrait pas le rectorat … en raison des circonstances. En revanche il s’est déchargé sur nous pour remplir les dossiers pour “Parcoursup” à sa place. 

Heureusement nous avons une adjointe qui est très présente. Elle nous a envoyé des propositions d’outils à utiliser, elle nous a communiqué les adresses mail des élèves.

Ce que j’ai inventé dans cette période c’est l’ouverture d’un groupe WhatsApp avec des élèves. Pendant les vacances je les avais tous les jours. Ce qui m’a surpris, c’est que ce ne sont pas forcément ceux qui sont les plus présents au lycée qui participent dans le groupe. Les échanges ont beaucoup porté sur la suppression de l’examen final du bac.  Pour nous, le message est devenu compliqué, puisque les notes du contrôle en période de confinement ne compteront pas … mais il faut quand même les inciter à travailler. Ce que je leur dis c’est qu’il y aura des interros sur ce qui a été fait pendant le confinement. C’est compliqué, parce que pour les bac pro, il n’y a que la carotte qui compte. 

Pour ceux qui sont en difficulté sociale, cette période est encore plus compliquée. Pour ceux qui ne parlent pas français chez eux, le mois de confinement est perdu. Ils ne parleront pas français pendant ce mois.

On se pose aussi beaucoup de questions sur l’avenir: comment ça va fonctionner après. Je pense que les stages multimédia que je demanderai me seront accordés l’an prochain 

Parole d’Anne du 11 avril 2020 mise en texte avec Jacques

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