« Ah ça y est ! Il a chopé le virus ! »

Jean-Luc, monteur de clichés et secrétaire du CSE

Parole du 7 avril 2020, mise en texte avec Pascal

Depuis le début de la crise, la charge de travail a explosé. Dans le groupe DS Smith, nous fabriquons des emballages en carton, prêts pour la vente au détail, du carton ondulé imprimé pour emballer les marchandises de l’agroalimentaire, de la biscuiterie, des fruits & légumes et des présentoirs pour les magasins. Je suis monteur de clichés, je travaille dans une unité de pré impression sur une imprimeuse Flexographique six couleurs et vernis. Le cliché est monté sur un cylindre qui est ensuite posé sur la machine. La machine fait une trentaine de mètre de longueur sur quinze de haut.  On retrouve ce procédé dans l’impression de cartons ondulés, les bobines de papier peuvent être pré imprimées avant la fabrication du carton. Ce procédé permet à la fois rapidité et une excellente qualité graphique.

On a de gros clients, on fournit la grande distribution et aussi l’industrie pharmaceutique. Il y a une grosse demande. D’après les commerciaux « c’est du juste à temps » et non des commandes pour faire du stock. Pourtant, j’ai le sentiment que les clients sont en train de stocker en prévoyant la reprise.
Avec la situation dans l’Est de la France, on fait de la sous-traitance pour l’usine de Kunheim en Alsace. Comme ils ne sont plus assez nombreux pour produire, les commandes ont basculé chez nous à Carhaix. Cela représente 500 000 m² supplémentaires de carton à traiter en plus de notre charge habituelle. Ça génère des heures supplémentaires.
Avant la crise je travaillais en 3 x 8 et là nous sommes passés en 4 x 8. Le cycle n’est plus le même, on faisait des changements toutes les semaines et là, on fait des changements tous les deux jours. Ça déboussole. Du coup, avec toutes les plages horaires, l’attestation de l’employeur pour aller au travail devient un laisser passer permanent. On ne sait pas combien de temps ça va durer. Les messages qui passent à la télévision nous expliquent qu’il faut restreindre les déplacements et éviter les concentrations de personnes et bien nous, on fait le contraire ! On nous incite à travailler plus. Même si c’est les mêmes personnes que l’on côtoie tous les jours on augmente le risque. On l’aggrave !

Ce n’est plus comme avant, on travaille avec des distances de 5 ou 6 mètres entre nous. Les pauses par machines sont devenues tournantes et pas plus de trois personnes en même temps au réfectoire. Les machines à café sont arrêtées puisque le prestataire ne vient plus s’en occuper. Il n’y a que la machine à sandwichs qui est livrée chaque jour. Il y a eu un renforcement du nettoyage, c’est plus rassurant mais ce n’est pas suffisant, on voit bien que certaines personnes viennent avec la peur au ventre. Certains collègues vont se laver les mains toutes les heures avec du gel hydroalcoolique, ou avec du savon aux lavabos. Ils sont inquiets aussi pour leur famille. 

Sur 213 personnes, 33 se sont arrêtés la première semaine et 35 les jours qui ont suivi. Tous ces arrêts sont en lien avec le confinement, certain pour garde d’enfants et d’autres concernent des personnes à risques. Du coup la direction a embauché des intérimaires. Ils connaissent déjà le travail, ce sont les enfants des collègues en arrêt ou en télétravail. Nous n’avons pas eu recours au chômage technique. Ça fait bizarre qu’on envoie les enfants des salariés en arrêt pour les remplacer ! C’est choquant. Tout le monde est suspicieux dès que quelqu’un est absent, on entend dire « ah ça y est ! il a chopé le virus! » 

On se sent surveillé. Les contremaîtres sont plus souvent sur notre dos. Ils passent souvent pour voir si les gens appliquent bien les consignes. Tout le monde a changé. J’ai même vu le directeur intervenir auprès des gars parce qu’ils étaient trop nombreux au fumoir.

Les instructions des mesures de sécurité, mises en place pour les chauffeurs sur les quais de réception des bobines de papier, sont en français et en anglais. Le problème est que ces chauffeurs routiers sont Roumains, Polonais, Biélorusses. Ils ne parlent ni français, ni anglais. Ceux qui réceptionnent les bobines n’ont toujours pas de masque, ils essaient de leur faire comprendre par gestes de garder les distances de sécurité. Les conditions de travail sont difficiles pour ces chauffeurs, ils ne peuvent plus prendre de douche parce qu’elles sont limitées au seul personnel de la société, qui du reste ne les utilise que très peu depuis le Covid. Par ailleurs, les salariés ne comprenaient pas que la direction ait mis du temps à prendre des dispositions sanitaires.

Le 10 mars, avant le confinement, la direction nous informait qu’elle avait créé une cellule de crise. Il s’agissait de répondre à une directive du groupe pour faire face à la crise économique et se préparer à assurer les productions à venir. Mais rien n’a été dit sur les mesures à prendre pour la santé et la sécurité des salariés. Les élus du CSE ont donc déclenché une réunion extraordinaire qui s’est tenue une semaine plus tard. Lors de cette réunion, nous avons évoqué les questions de prévention et d’évaluation des risques, la réorganisation, le télétravail, la circulation dans les ateliers. Sinon rien n’aurait été fait ! 

Auparavant, j’avais informé l’inspection du travail que, malgré de nombreuses demandes de notre part, le poste d’infirmière était toujours vacant depuis février 2019. Si ce poste était occupé aujourd’hui, ça répondrait aux inquiétudes des salariés. 

Il aura fallu un courrier de l’inspection du travail et des directives du groupe pour secouer et inciter la direction à prendre des mesures sanitaires. On commence tout juste à ressentir les effets. Décider de mettre des barrières de protection, décaler les prises de postes pour éviter que les gens ne se croisent ou pointent en même temps. Tout cela faisait écho à ce que nous avions déjà dit lors de la réunion extraordinaire. D’ailleurs, je me suis fait mal voir quand j’ai demandé que l’on fournisse une partie de nos masques aux services hospitaliers de la ville. De quoi je me mêle quoi !  Et ça, ça m’a un peu écœuré.

Lundi prochain un salarié doit passer un entretien avec son chef de service pour des faits qui lui sont reprochés. Selon l’avis des d’avocats et renseignements pris, ce cas peut être reporté. Nous avons fait la demande à la RH de décaler le rendez-vous. Elle le refuse. Dans cette période de crise y-a-t-il urgence à traiter ces cas-là ?

Parole de Jean-Luc, le 7 avril 2020, mise en texte avec Pascal

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