C’est peut être le moment pour recréer du lien social, de s’ouvrir à la culture, de se réapproprier un espace, de redécouvrir ses proches…

Raoul, employé dans un magasin d’alimentation bio

Parole du 23 avril 2020, mise en texte avec Olivier

Moi ça fait une dizaine d’année que je travaille chez Satoriz, c’est un magasin d’alimentation biologique. Au début j’ai travaillé au développement, à la mise en place de nouveaux magasins en tant qu’ouvrier du bâtiment. Et puis je n’arrivais plus à travailler dans le bâtiment, les déplacements, mon collègue parti à la retraite… Je me suis senti comme un orphelin, désemparé. J’ai bien essayé de continuer, mais je n’avais plus plus la patate. Je suis donc allé voir mon responsable, je lui ai expliqué . On a réfléchi ensemble à ce que je pouvais faire et on a trouvé une solution ; 16 heures au magasin et le reste du temps avec le service de traiteur.

Depuis deux ans je travaille uniquement sur le magasin, du lundi au mercredi, trois matinées par semaines et le reste du temps je travaille sur une activité intégrée à Satoriz, l’évènementiel en terme de traiteur, puisque nous faisons aussi de la restauration.

C’est vivant, il y a de la couleur, on peut faire des compositions…

Le travail est simple, je travaille particulièrement sur les fruits et les légumes : réception le matin, mise en place des bancs, et puis dépotage et suivi jusqu’à midi du banc. C’est un travail qui n’est pas très compliqué. Je n’aurais pas cru que cela me plaise mais c’est vivant, il y a de la couleur, et on peut faire des compositions. On peut intervertir des couleurs, mélanger des racines avec des fruits, des légumes. Je trouve ça intéressant et j’ai été le premier surpris à trouver  plaisir à faire ça. Tant que je fais ça et que ça me plaît, ça va.

Les premiers jours du confinement étaient un peu particuliers, il y avait une petite panique, la peur de l’inconnu. Le magasin est dans la zone commerciale d’Albertville. Tous les gens se sont précipités pour faire des courses, tous les magasins Satoriz ont été pris au dépourvu. Il a fallu faire face à une demande extraordinaire rapidement, avec beaucoup de clients sur place à ce moment là. Particulièrement le samedi, le lundi c’était un peu plus tranquille.

On a mis en place une régulation…

Le lundi on a mis en place un système de régulation, une personne à l’extérieur pour informer les clients en terme de sécurité sanitaire et pour les rassurer sur la disponibilité des produits. Du côté des clients il y a eu une bonne compréhension, ils ont compris la mise en place des règles de sécurité et d’hygiène.

L’entreprise, donc le magasin, a mis en place très rapidement un système de protection hygiénique. Très vite les magasins ont tous équipé leurs caisses de protection en plexiglas, des gants ont été immédiatement fournis, et l’entreprise n’a obligé personne à travailler. Quelques personnes avaient de l’appréhension face à cette situation . Deux d’entre elles ont cessé le travail et ont pu se mettre en maladie, ça n’a pas posé de problème.

Le reste de l’équipe, une vingtaine de personnes, a continué à bosser. C’est un gros magasin et on travaille par rotation. Très rapidement la direction a pris en charge la situation et a changé les horaires du magasin afin de permettre une meilleure qualité de travail et d’organiser un accueil plus pertinent des clients. Le magasin ouvrait avant de 8h30 à 19h30, non stop. Actuellement il est ouvert de 10h à 17h. Le matin, les équipes viennent pour faire la préparation et les implantations sans “contact client », juste entre équipiers jusqu’à 10h du matin. De 10h à 17h il y a une entrée de clients. Les responsables du magasin ont décidé de mettre ça en pratique. Moi je trouve ça intéressant. Parce que c’est respecter le personnel et lui donner la possibilité de travailler de manière plus pertinente et sans speed. Et les clients ont très bien compris.

Ca me plaît de d’échanger avec les clients…

Depuis un mois et demi je suis du matin. Une fois la mise en place des légumes faite, je fais l’ouverture des portes et la régulation des clients. Et ça tombe bien, ça me plaît car j’ai un bon contact et j’arrive à échanger avec eux. J’ai ainsi pu prendre la température. Et c’est vrai qu’au début les gens étaient un peu inquiets, il fallait faire attention. Je les rassurais en donnant des informations, les horaires d’ouverture, qu’il était préférable de venir l’après-midi pour ceux qui le pouvaient car c’était plus fluide. Pas d’attente à l’extérieur ni en caisse à l’intérieur. les rassurer sur le reassort des produits 

Je profite aussi de ces contacts pour leur signaler que c’est peut-être le moment pour recréer du lien social, de s’ouvrir à la culture, de se réapproprier un espace, le temps de redécouvrir ses proches, de re-mutualiser, de re-socialiser avec ses voisins tout simplement pour ceux qui ont la possibilité d’être à la campagne. Bien sûr ça déclenche des sourires, mais c’est quelque chose qui parle, beaucoup de gens trouvant même la situation intéressante pour les arguments que je viens de dire. Et il y en  a d’autres, une toute petite minorité, qui restent dans leur bulle.

Vers une nouvelle autonomie ?

Sinon j’ai remarqué qu’on a été obligé de restreindre le nombre de paquets de farine par client. Et cela afin que tous les clients puissent avoir de la farine. Cette petite restriction a été très bien comprise. Ce qui m’a interpellé c’est que les gens utilisaient plus de farine, donc faisaient plus de pâtisseries et surtout plus de pain. Autre remarque, on travaille en partenariat avec Kokopelli, une association de semenciers qui fournit des graines, en bio et avec des variétés anciennes. D’ailleurs ils ont des soucis parce que c’est interdit de faire ce qu’ils font à cause de la mainmise de Monsanto et d’autres. Ils ont multiplié par deux et demi les commandes qu’ils font pour les particuliers .

Albertville c’est tout petit, il y a 25000 habitants en comptant son agglomération proche et avec pas mal de gens en milieu rural. Beaucoup de gens achètent des graines, donc ont décidé d’avoir accès à une certaine forme d’autonomie, de ne pas attendre que les semis soient prêts pour les acheter mais de les faire eux-mêmes. Une forme d’autonomie  a l’air de se mettre en place.

Selon que tu habites un petit village ou un HLM…

Finalement je vois ça comme plutôt positif. Je me rends compte, dans mon village comme avec les gens que que je connais, qui vivent aussi dans des petits bleds, qu’il y a un lien social qui se recrée : les gens prennent plus le temps de s’interpeller. Il y a un tissu social qui se reconstitue, et qui avait été distendu ces dernières années par la cadence du quotidien, dans le travail et dans la vie sociale, politique et économique. Çà c’est le côté positif pour les petits bleds.

Mais ce n’est pas toujours comme ça !

L’autre jour une dame, gentille comme tout, me disait que pour elle le plus dur c’est la solitude. Cette dame avait une tonalité, un timbre de voix qui faisait qu’on avait presque envie de la prendre dans ses bras.

D’après un des gars avec qui je discute le matin et qui habite Albertville, dans des petits appartements, des immeubles de 4/5 étages, des barres assez larges, il y a une tension qui commence à se sentir. Dès que le son est un peu fort les gens rouspètent, par exemple. Mais il s’agit d’un voisinage urbain, en appartement, dans des petites barres d’HLM.

Si ça se passe bien c’est aussi parce que Satoriz a des valeurs !

Même si on n’avait pas forcément pris l’ampleur au début, au bout d’un mois et demi, dans l’équipe je n’ai pas l’impression qu’il y ait des angoissés. On est dans les métiers indispensables, dans l’alimentaire, ceux là même qui l’année dernière, à côté des médecins, des infirmiers étaient dans la rue et aujourd’hui on s’entend dire qu’on pensera à nous. La direction a vraiment pris en compte la situation, ils l’avaient même anticipée, la situation. C’est responsable et c’est humain !

Satoriz existe depuis 40 ans. Un gars, intéressé par une alimentation différente, biologique, s’est associé avec une bande de potes dans la région. Ils ont commencé à faire les marchés, puis un magasin, deux, trois et au bout de 40 ans c’est une petite chaîne. Une histoire personnelle, familiale, avec des valeurs et qui perdure 40 ans après. Et on le sent en tant qu’employé, on voit bien qu’il y a des valeurs. Par exemple, c’est le genre de magasin où, si vous avez des idées d’aménagement, on vous donne carte blanche pour le faire.

J’ai bossé dans l’animation, je réalisais des embauches pour les vacances ou pour des activités spécifiques. Quand les salariés faisaient ce qui leur plaisait, quand ils étaient en fusion avec ce qu’ils faisaient, il n’y avait pas de problème. Créer de la confiance réciproque, de l’estime, du respect c’est créer les conditions optimales pour bosser.

Parole de Raoul du 23 avril mise en texte avec Olivier

2 réflexions sur « C’est peut être le moment pour recréer du lien social, de s’ouvrir à la culture, de se réapproprier un espace, de redécouvrir ses proches… »

  1. Merci Raoul pour votre témoignage. Il prouve bien que, lorsque l’on aime faire ce que l’on fait, on se sent bien. J’en ai toujours été convaincue. C’est un vrai plaisir de vous lire.

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