J’ai une folle envie que ça finisse

Joumana, directrice d’une entreprise d’insertion, l’association les Potagers du Garon.

Parole du 6 avril 2020, mise en texte avec Martine

La première semaine après le 16 mars, j’ai distribué beaucoup de papiers, des attestations de déplacement, des consignes sanitaires à respecter durant le travail. Je répétais ça, en continu. Maintenant j’y vais pour voir les équipes et redonner les consignes, pour être sûre que c’est respecté. C’était assez chargé, je me suis rendue trois demi-journées sur le terrain voir les deux équipes d’ouvriers qui interviennent aux Potagers, distribuer les fiches de salaire, leur expliquer comment s’actualiser à pôle emploi, un peu tout ce que Cécile fait d’habitude.  Maintenant, elle les appelle. Je fais le lien entre mes collègues et les maraîchers.

Je gère deux équipes, les cinq permanents de l’association et les vingt ouvriers en insertion sur le terrain. Du côté des permanents, il y a Cécile, la conseillère en insertion, Alix, chargée de gérer les adhérents, Laurence, la comptable, et Pascal et Mickaël les deux maraîchers-encadrants. Je travaille en binôme avec les permanents sur leurs tâches, que ce soit la production, l’accompagnement des personnes en insertion ou la partie financière. Nous recherchons toujours de nouvelles sources de financements, pour lesquelles je remplis des demandes de subventions. Il y a beaucoup de dossiers à faire, des bilans aussi. 

Chaque semaine je réunis les salariés en insertion. Je les vois individuellement s’ils le demandent. Je peux aussi les rencontrer pour un problème de comportement au travail, des avertissements à donner. Dans le cadre de l’association j’ai aussi des réunions avec le bureau et le conseil d’administration. J’ai beaucoup de contact avec les bénévoles, moins avec les adhérents qui viennent simplement récupérer leurs paniers.

Je vais sur le site deux matinées par semaine, donner un appui aux encadrants maraîchers qui sont seuls toute la semaine. A 7h30, je fais le point avec eux. Je gère les messages, je prends le courrier. Je vois les salariés en insertion à huit heures, avant qu’ils ne commencent à travailler. J’apprécie de sortir de chez moi. Je vois du monde, et je suis utile à d’autres personnes. C’est tout bête, mais ça allège un peu le confinement. 

L’équipe des personnes en insertion est restée mobilisée

Le reste du temps, je suis à la maison. Je m’installe dans la salle à manger, c’est mon bureau permanent. Je gère beaucoup ma messagerie et puis j’essaie d’avancer sur les dossiers. Mon mari part à 8h et revient à 19h. Il pourrait faire du télétravail mais il n’arrive pas à se connecter. Je combine mon travail et les devoirs des enfants qui ont 10 et 11 ans. La difficulté c’est qu’ils en ont marre. Ils sont autonomes, mais c’est une nouvelle organisation. Mes garçons ont besoin de moi à des moments où je suis en train de travailler et du coup, je deviens facilement irritable. Pour leur répondre, je dois être disponible. J’alterne mes journées entre télétravail, devoirs et organisation de la maison au quotidien. Il faut les faire manger, les occuper, jouer avec eux, les journées sont longues.

Au début, on a reçu énormément d’informations autour de l’organisation à mettre en place, deux à trois visioconférences hebdomadaires avec les différents partenaires et réseaux de l’insertion, Réseau Cocagne, Fédération des acteurs de la solidarité, on a même reçu des informations de nos fournisseurs ! L’Etat a mis en ligne deux webinaires, très utiles car ils répondaient vraiment à toutes nos craintes.  Avec les autres directeurs de Jardins de Cocagne nous avons créé un groupe WhatsApp, ça nous a permis de beaucoup échanger et de voir comment appliquer les consignes dans nos jardins. 

La première semaine, j’ai préféré attendre que ça se décante, pour avoir des informations plus fiables, la prise de décision n’était pas facile. Je travaille, mais c’est pour gérer toute cette organisation et ça me laisse moins de temps pour faire ce que je fais en temps normal. 

Aujourd’hui j’ai un peu de recul, Je peux donc rentrer un peu plus dans une routine, avancer sur des dossiers administratifs en attente. Mon travail est quand même très limité parce qu’on n’a pas de retour des partenaires avec qui on travaille d’habitude, il y a du télétravail partout. Par exemple, l’action “Paniers solidaires” devait commencer début avril. Les deux CCAS sont en effectif réduit et ne peuvent pas accueillir les familles, ni distribuer les paniers solidaires. J’ai contacté les deux mairies pour voir s’il y avait besoin de distribution de paniers en urgence. Là, les gens s’y intéressent parce qu’il y a la demande et ce souci au niveau de l’alimentaire. Cette action, et d’autres dossiers, sont malheureusement au point mort. 

Je suis touchée de voir comment l’équipe des personnes en insertion reste mobilisée, s’implique pour pouvoir continuer le travail. On a des personnes qui viennent de Saint-Genis-Laval ou d’Oullins, elles se débrouillent pour venir et nous aider parce qu’on est dans un pic où l’on est en train de préparer toute la production de l’année. Je leur dis de faire vraiment attention parce qu’une contamination interne pourrait détruire l’équipe et la structure. J’ai pourtant toujours l’impression que ce qu’on fait au niveau des mesures sanitaires n’est pas assez. Par exemple, on était sur une piste pour avoir des masques, des gants et du gel hydro alcoolique, choses que l’on n’a pas pour l’instant. J’ai appelé tous les ouvriers qui ne venaient pas aux Potagers pour prendre des nouvelles, savoir comment ils vont. Je trouve que ça crée une relation différente.

En ce qui concerne l’équipe des permanents je n’ai jamais eu de doute, je connais bien l’équipe, elle est très impliquée, très consciencieuse et ça continue. Laurence est en arrêt maladie mais elle est présente en télétravail presque en continu. Cécile a proposé de venir bénévolement travailler sur le terrain. Dans la durée, ça risque d’être plus compliqué mais aujourd’hui on garde un lien assez dynamique, on s’échange pas mal d’informations. Ça crée quand même une certaine cohésion dans l’équipe des permanents.

On a une utilité alimentaire

Je parle de mon travail autour de moi, je trouve ça important parce qu’on a une utilité alimentaire, on aide les personnes à avoir des produits frais. Je mesure, en partie grâce aux messages des adhérents qui nous remercient, la portée de ce qu’on fait dans ce temps de crise. On est sur des activités de maraîchage, on sait qu’aujourd’hui on peut faire pas mal de choses à distance, qu’on pourra peut-être continuer mais le terrain, chez nous, c’est important. 

Pour le mois de mars, vu l‘activité il été décidé le maintien du salaire. En avril, je pense être à 20 heures, pas plus, au lieu 30 par semaine. C’est compliqué parce que notre absence, ou notre présence au travail, impactent les subventions que l’on touche. L’accompagnement du personnel en insertion est au ralenti, même si la production continue. 

J’ai une folle envie que ça se finisse, comme tout le monde, et des inquiétudes. Il faudra un peu de temps pour se réadapter. Soit on aura une envie et plein de dynamisme pour y retourner, soit il faudra prendre le pli de s’y remettre. Sur mon agenda j’annule et je note les choses à reporter sur une feuille A4, j’ai déjà un bon recto-verso. Nous avons l’avantage d’avoir des demandes des adhérents, la production continue, l’activité ne s’est pas arrêtée, aujourd’hui il n’y a pas, ou très peu, d’impact au niveau du chiffre d’affaire. Les ventes aux plateformes sont en baisse, car il n’y a plus de restauration collective mais nous continuons notre activité principale, nous avançons au niveau de la production et de la préparation de la saison à venir. 

Une fois cette période difficile, j’aurai envie d’avoir un moment festif pour pouvoir vraiment tourner la page et remercier tout le monde.

Parole de Joumana, le 6 avril 2020, mise en texte avec Martine

2 réflexions sur « J’ai une folle envie que ça finisse »

  1. Beau témoignage, riche d’informations et on ressent sans aucun doute à quel point c’est du vécu. Quant à toi , Martine, que ce soit des ateliers d’insertion au monde des cheminots, on reconnait ta capacité à mettre les mots à leur place. C’est bien ça l’écoute.

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