Le piège du prêt-à-penser

Sandra Enlart évoquait son essai « Quand le bien et le mal s’invitent au travail » lors d’une Master Class de l’ITMD le 21 mars dernier

Presses Universitaires de France – 2022

Lors de la Master class organisée par l’ ITMD le 21 mars 24. Sandra Enlart parle de son dernier essai : « Quand le bien et le mal s’invitent au travail » , une étude sur les discours moraux dans et sur l’entreprise.  Le monde de l’entreprise, comme le monde du travail en général, est traversé par des croyances et des discours moraux. Qui sont les bons, qui sont les méchants ? Qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal ? Ces certitudes fonctionnent souvent sur un mode moral binaire : les bons – les méchants, le vrai – le faux, les ringards – les modernes. Elle note ainsi une antienne  chez les managers, les salariés, les syndicats d’une part  et une autre chez les chercheurs ou critiques d’autre part. Des  refrains  dans et hors l’entreprise, teintés de morale qui ont pour intention de responsabiliser, de définir le bien, le juste, le vrai… sans  que quiconque ait  évalué la véracité des  propos tenus. Elle a voulu comprendre les implicites, les postures sous-jacentes, les aveuglements, les croyances, ces « comment on pense », d’un côté comme de l’autre, sans  porter de jugement moral ou philosophique.

Dans l’entreprise, elle note des  paroles itératives depuis des décennies.
– Il faut réconcilier l’entreprise et ses salariés de façon à ce que chacun travaille sur le mode gagnant / gagnant.
– Tout ce qui est scientifique est vrai, sans véritable justification. Les ingénieurs sont reconnus comme porteurs de la parole vraie.
– Dans le même sens, le progrès, souvent technologique ou scientifique, est une valeur. Ce mot souvent prononcé est associé à la nouveauté et même à l’innovation. Peut-être les managers continuent-ils à y croire sans de véritables justifications ?
– Il faut donner du sens au travail pour faire disparaître les problèmes. C’est un leitmotiv vieux de quarante ans. Alors, les consultants co-construisent des solutions  où il s’agit dans un premier temps d’identifier les valeurs vécues dans l’entreprise et de responsabiliser chacun.
– Le beau se manifeste dans l’efficacité. Même si  les actions  de développement personnel peuvent être discutables « ça marche, les gens viennent, donc c’est beau en soi.» dit-elle. Pour autant, ceux qui ont suivi une formation sur ce thème sont-ils plus performants ?

  Puis, Sandra Enlart est allée visiter la littérature du management, le discours de l’extérieur. Elle rencontre des idées, elles aussi répétées depuis longtemps.
– Le travail est égal à la souffrance, il est  dangereux, c’est une vérité qui ne se discute pas.
– La vérité  est détenue par le bas de l’échelle , ceux qui connaissent le réel à l’encontre de ceux qui sont situés en haut de l’échelle.
– L’entreprise est un lieu d’exploitation et de manipulation. Même  les managers sont manipulés.
– L’entreprise est un jeu de pouvoir qui  fait perdurer l’inégalité. Les  plus puissants gagnent.
– Les chercheurs veulent dévoiler, rendre visible l’invisible sur le travail.
– L’entreprise est un lieu de conflit, d’exploitation gérée par la bataille des syndicats.

Sandra Enlart avance l’hypothèse que ces discours sur l’entreprise sont utilisés pour démontrer qu’elle est un lieu de cohérence, de reconnaissance mais aussi celui de l’implication et de l’assujettissement des individus.

En conclusion, l’auteure juge ces idées très simplifiées. Elle  appelle à se « mettre à distance intellectuelle » des discours managériaux comme ceux de la littérature critique sur les organisations. Elle suggère aux acteurs d’être plus évaluatifs pour « sortir de ces postures binaires en grandes parties stériles. » Elle les  invite  à réfléchir sur les évidences de ces discours dont ils  se nourrissent. Même si elle reconnaît par ailleurs qu’une organisation a besoin de récits pour fabriquer de l’implication et de l’alignement.


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