Je ne suis pas rentable alors qu’un hôpital bien géré doit faire du profit (2/6)

Jean-Luc, chef de pôle,
suite de “je travaille à l’hôpital public par choix complet, absolu” (1/6)

Parole du 30 janvier, mise en texte avec Olivier

 Régulièrement on nous dit à nous les chefs de pôle, « regardez à quel point vous vous débrouillez mal, prenez donc exemple sur les ESPIC, les hôpitaux privés à but non lucratif. ».

Vous n’êtes pas rentables alors que l’hôpital bien géré doit faire du profit

En général ce sont des hôpitaux de qualité puisqu’ils récupèrent les chefs de clinique qui n’ont pas pu être professeurs agrégés pour des questions de circonstances, parce deux personnes arrivaient au même moment par exemple. Les médecins qui travaillent sont bons mais la grosse différence d’un ESPIC, c’est qu’il n’est pas contraint de recevoir tout le monde. Ils ne sont pas recours et peuvent adresser les patients complexes aux hôpitaux publics. Ils font surtout une chirurgie hautement lucrative. Ils choisissent les pathologies les plus lucratives et les développent bien.

L’ESPIC fait une chirurgie dont le financement est la tarification à l’activité, la T2A, des gestes répétitifs qui rapportent de l’argent. Moi tous mes grands malades en coûtent, c’est-à-dire que je coûte de l’argent à l’hôpital ! Pour être efficace, par exemple pour enlever des vertèbres anormales et tourner autour de la moelle épinière, nous avons besoin d’une imagerie 3D, ce qu’on appelle une navigation.  Quand j’opère les vertèbres apparaissent sur des écrans en 3D, et tous mes gestes sont reproduits sur des écrans muraux, pour que tout le monde, mes collaborateurs et moi puissions suivre exactement ce que nous faisons. L’administration me dit régulièrement « Monsieur Jouve, votre danseuse à 200 000€, elle nous coûte très cher et elle ne rapporte rien ! Votre chirurgie ne rapporte rien ! » En plus quand on fait deux-cent-cinquante malheureuses colonnes vertébrales dans l’année, en face ils en font six-cents. 

Le chirurgien en pratique libérale c’est Glenn Gould qui ne joue que du Bach ! Si vous prenez une chirurgie répétitive et lucrative, elle devient rentable. Par exemple la cataracte des personnes âgées, le canal carpien à la main, le ménisque du genou, les amygdales en ORL.  Ce sont des gestes répétitifs qui se prêtent parfaitement bien à l’ambulatoire. Les équipes sont rodées, elles font tout le temps le même geste et le répètent à volonté. Elles peuvent le faire dix, quinze fois par jour et ça va à toute vitesse, c’est une partition bien réglée. Le chirurgien c’est Glenn Gould qui ne joue que du Bach ! Je ne suis pas péjoratif en disant cela, ce sont des gestes qui ont une vraie technicité. Ce n’est pas facile d’opérer l’œil, de corriger une cataracte, de mettre un implant dans l’œil, etc… mais le chirurgien le fait douze fois par jour.A contrario, le plus souvent, c’est l’inverse qui se passe au CHU : c’est Jean-Luc qui part pour une tumeur du bassin sans savoir si la tumeur colle ou pas, si cela va mettre 4, 6 ou 8 heures. C’est le quotidien d’un CHU qui accomplit sa mission de recours : on va affronter en chirurgie cardiaque, des problématiques qui sont d’un autre monde, multi opérés, à qui il va falloir changer pour la troisième fois des valves… Alors que dans l’ESPIC on va faire des pontages coronariens qui sont des gestes répétitifs, certes hautement techniques, mais toujours les mêmes.

Quand on enlève une hernie discale ça va prendre 30 minutes, c’est une petite incision de trois centimètres. Moi je démonte la colonne de la base du cou jusqu’au bas du dos et j’en ai pour trois heures. Le système de tarification à l’activité (T2A) pénalise complètement l’hôpital public.

… De temps en temps on a des petites satisfactions

Alors que l’administration suit une tarification à l’acte basique, des classements intègrent des coefficients correcteurs en fonction de la lourdeur des gestes, de la réputation, de si les malades viennent de loin… Et là, on arrive à être dans les premiers au classement. Par contre L’État lui ne prend pas en compte ces éléments et nous dit que nous nous débrouillons mal !

L’argument du coût arrange bien ces gestionnaires

Cela justifie leur action, cela justifie de laisser l’hôpital public dans l’état actuel. L’idée des gouvernements c’est que progressivement l’hôpital public fonctionne comme un ESPIC. C’est-à-dire qu’il fonctionne avec des patients qui auront une couverture d’assurance suffisante, qui auront les moyens pour se faire soigner et il restera certains hôpitaux publics pour soigner les indigents.

Vers le système américain ?

J’ai travaillé un an aux États-Unis. Lorsque vous avez un problème de santé, vous allez dans l’hôpital qui vous paraît bien, près de chez vous. Vous êtes accueillis par une personne présentant bien – c’était le cas dans la clinique où je travaillais, à New York. Donc une personne vous attend, vous salue – vous restez allongé dans l’ambulance – et vous demande comment vous allez. Rapidement elle appelle votre épouse par son prénom. Elle vérifie vos papiers, les regarde et vous dit : « il y a un petit problème, notre hôpital n’a pas de convention avec votre assureur. Vous n’avez pas la couverture nécessaire pour venir chez nous mais il n’y a aucun problème, faites demi-tour et l’ambulance va vous conduire dans tel hôpital dans le Bronx où vous serez parfaitement accueilli ».

Et vous vous retrouvez dans un hôpital comme on en voit dans les séries américaines, avec des gens qui attendent dans des box deux, trois, quatre jours pour se faire soigner une fracture.

C’est le système vers lequel les gouvernements veulent tendre.

J’ai vu l’autre soir un reportage sur les États-Unis. Dans certains états, les gens sont pauvres et ont donc des contrats d’assurance minimum car ils adaptent leur assurance à ce qu’ils peuvent payer. Et les soins dentaires étaient assurés par des ONG.

Il y a cent fauteuils de dentiste à La Timone, avec une carte vitale, avec ou sans rendez-vous on soigne les gens ! Cent fauteuils avec cent dentistes, internes, chefs de clinique ou praticiens hospitaliers pour les soigner. Et avec quatre fauteuils d’enfants. Demain on risque de ne plus les avoir parce qu’avec les assurances de santé, pour en arriver aux soins dentaires il faudra vraiment avoir les moyens !

Marseille – Texas, même combat ?
Ce reportage présentait une ONG de dentistes qui le week-end s’installe dans des gymnases, au Nevada ou au Texas, et soigne les dents des gens, les caries des enfants, celles des adultes, etc.…Comme les gens prennent des contrats d’assurances minimum, ils s’assurent pour le cancer, etc… et les soins dentaires c’est ce qu’ils font en dernier.
C’était quand même très étonnant de voir une ONG qui débarquait avec trois semi-remorques, qui installait dix fauteuils de dentiste dans le gymnase. Et les gens faisaient la queue dehors pour se faire soigner les dents parce qu’ils n’étaient pas assurés pour cela.Nous on arrivera à ça !

C’est à cela que l’on arrive tout doucement, tout doucement.

Parole de Jean-Luc, Chef de pôle, mise en texte avec Olivier (2 / 6)

Retour vers je travaille à l’hôpital public par choix complet, absolu– Parole de Jean-Luc (1/6)

… à suivre : « La pénurie de moyens engendre le conflit, la maltraitance … et l’absentéisme » – Parole de Jean-Luc (3/6)

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