Une bagarre où l’on se heurte à de vrais professionnels (5/6)

Jean-Luc, Chef de pôle au CHU de La Timone,
suite de : Les pouvoirs centralisés étouffent les collectifs de santé – (4/6)

Parole du 30 janvier, mise en texte avec Olivier

Le Collectif Inter-Hôpitaux, un mouvement national

Il y a eu un mouvement de médecins, un mouvement national qui s’appelle le Collectif Inter-Hôpitaux. Il y a des médecins, des paramédicaux, des sages-femmes, des manipulateurs radio, des usagers. Tous les personnels soignants et non soignants de l’hôpital se sont réunis dans un collectif pour revendiquer trois axes principaux :

  • arrêter la fermeture de lits,
  • rendre l’attractivité des carrières correcte pour les médecins, et pour les paramédicaux, 
  • modifier la gouvernance pour que les médecins et les paramédicaux y participent.

Ce collectif est basé sur le consensus et a fait des petits dans toute la France car cela concerne à la fois les CHU, les CHR, etc…
Je fais partie des référents du collectif à Marseille. Parmi les référents il y a des personnes plus spécialisées que d’autres, avec des problèmes particuliers, comme celui de la psychiatrie qui est très à part mais très préoccupant et tout aussi catastrophique.
Donc on se bat pour ça.

Le collectif a eu des résultats, il est arrivé à bousculer suffisamment le gouvernement avant le Covid. On est descendus dans la rue, on a obtenu que la dette de l’hôpital, qui est abyssale, soit effacée pour un tiers, qu’on augmente le nombre de médecins, le salaire des praticiens hospitaliers et des paramédicaux. A ce jour ce n’est pas suffisant, mais il s’est enclenché une dynamique, pour que le gouvernement reconnaisse que l’hôpital est maltraité depuis vingt ans.

La paupérisation rampante de l’hôpital existe depuis 20 ans…

Ce mécanisme ne concerne pas un seul gouvernement. Il s’est engagé avec Sarkozy, s’est poursuivi avec Hollande et Macron. Ça avait même commencé avant Sarkozy, c’est Bachelot qui a accéléré le processus. Que ça soit la droite, la droite dure ou la gauche, les gouvernements ont toujours eu cette idée que l’hôpital se débrouillait mal. C’est même une idée générale de tous les ministères quelles que soient leurs convictions politiques, « l’hôpital se débrouille mal, ils ne savent pas s’organiser, l’hôpital bien géré doit pouvoir récolter du profit ».

Le Ségur de la santé a été provoqué par l’action des collectifs

On reste encore largement en deçà de ce qui est nécessaire pour faire tourner l’hôpital.
Le Ségur de la santé a prévu que dans toutes les régions des délégations aillent voir les Agence Régionale de Santé. A Marseille nous sommes six à être allés voir le directeur général de l’ARS qui couvre toute la région PACA : des représentants de Salon-de-Provence, des cadres infirmiers…  On avait fait attention à ce que tout le monde soit représenté.

On a parlé pendant 2h30 au DG et à ses représentants. Sa conclusion a été : “Je vous ai écoutés avec attention mais on en revient à ce que nous avons toujours dit. Vous êtes mal organisés, regardez les ESPIC et le monde libéral ils sont bénéficiaires alors que vous êtes toujours déficitaires”.
Un véritable dialogue de sourds. Au total une ARS n’a rien de régionale. C’est essentiellement la courroie de transmission d’un ministère ultra centralisé

Le soutien de la population demeure un enjeu

Au départ la population et les gens étaient très solidaires, maintenant il faut qu’on trouve d’autres modes de lutte, on en discute dans nos réunions du soir, dans nos AG en zoom.
Avant le Covid la population était à fond avec nous, mais actuellement elle l’est moins. D’abord parce que le gouvernement a fait beaucoup de mousse autour du peu qu’ils ont donné, mais aussi parce qu’il y a une certaine indécence à râler face à des restaurateurs, à des artisans, face à toutes les populations qui sont très impactées sur le plan financier par la crise sanitaire. Nous continuons à toucher nos salaires alors qu’eux sont dans l’angoisse et le souci.
Cela s’entend tout à fait bien !
La population est fatiguée, les gens sont déprimés, ils n’entendent pas grand-chose. Ils sont surtout préoccupés par la vaccination dans un contexte économique anxiogène. Il n’y a pas cette espèce d’enthousiasme qu’il y avait pendant la première vague. On a un soutien morose.

Dans cette bagarre on se heurte à des vrais professionnels

On se bagarre pour changer cette logique. Mais on se heurte à de vrais professionnels. Dès que vous rentrez dans la négociation vous vous faites manipuler de manière incroyable. Ce qui est donné d’un côté est repris de l’autre. Bercy est dirigé par de vrais professionnels en la matière.
Je fais partie du bureau du collectif, nous sommes allés négocier avec Madame Buzyn avec Monsieur Véran, leurs techniciens sont extrêmement brillants. Par exemple, quand ils revalorisent le salaire des Praticiens Hospitaliers, ils ne le revalorisent pas de la même manière en fonction de l’ancienneté et donc le traitement n’est pas le même pour tout le monde. Cela provoque des clivages, d’où des tensions et une unité qui se fissure, c’est très adroit.
Ils ont augmenté les infirmières de 180€ par mois.  En région parisienne, ça ne permet pas de changer votre vie, en province non plus. Cependant comme à ce jour les syndicats ne sont jamais arrivés à de telles sommes, il a été considéré que c’était un succès : « on a obtenu une augmentation qu’on n’avait jamais eue auparavant ». Cela reste ridicule face au marasme de l’hôpital public.

Chaque fois qu’on entreprend une action une parade est mise en place

On va se battre quand même, mais on se heurte, surtout les médecins qui ne font pas souvent grève, à des forces que l’on connaît mal. A un moment nous leur avons fait peur car nous n’avons plus codé les actes. Même, plus malin, nous avons bloqué les actes, c’est-à-dire que nous les codions mais que le département informatique les verrouillait. C’est à cet instant que nous avons pu faire bouger les lignes. 

“On leur a lâché les codes” 
Au bout d’un moment, on leur a lâché les codes pour que les actes puissent être encaissés. Au bout d’un moment pour ceux qui n’ont pas lâché les codes, notamment les gens de la Pitié, ils ont extrapolé les coûts de l’année précédente pour facturer à la sécurité sociale !

Lors du Ségur de la santé on pensait que les ARS allaient être balayées, car ce sont de gros obstacles à toute initiative. Quand on a un projet, si l’ARS dit non, alors c’est sans appel !

On s’est fait manipuler de manière incroyable

Olivier Véran a dit qu’il fallait rendre aux hôpitaux leurs spécificités régionales, locales, afin qu’ils puissent s’adapter. Ce que tout le monde attendait. Mais, tour de passe-passe, il a ajouté que pour que ces spécificités puissent s’exprimer à l’échelon local, il fallait renforcer les ARS. On s’est regardé en se disant que c’était le sommet de la manipulation. On termine le Ségur avec un renforcement de la centralisation.
Le combat est très rude et c’est difficile de se battre en continuant nos activités. Ça n’empêche pas qu’on continue, on n’est pas fatigués. Je pense que tout est prêt pour repartir à la fin du COVID.
Les adversaires sont difficiles en face. Un directeur général est jugé par son administration sur les performances qu’il doit avoir, pas sur la qualité des soins qui vont être délivrés dans son établissement.

On a décidé d’autres moyens de lutte

C’est-à-dire de s’impliquer dans la gouvernance, de s’engager dans les commissions médicales exécutives de manière à s’impliquer chez les décideurs avec ce que cela comporte de pénible car éloigné de notre corps de métier de base qui est de soigner. 
On était des soignants et on ne s’intéressait pas à l’administration, nous nous installons dans la situation inverse.

Parole de Jean-Luc, Chef de pôle au CHU de La Timone, mise en texte avec Olivier (5 / 6)

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