Un médecin entre La Baule et St Nazaire: « Je ne suis pas là pour juger »

Gwénaelle, médecin urgentiste, SOS médecin

Parole mise en texte avec Pierre, Mai 2022

Quand, à huit heures du matin, j’arrive dans la salle de permanence nazairienne de « SOS médecins », je commence, autour des croissants du petit-déjeuner, par échanger avec mes collègues sur les appels auxquels l’équipe de nuit a répondu : madame unetelle qui nous a encore fait venir pour rien à Trignac ; cette jeune mère toxicomane isolée dans la campagne, et les interrogations que pose l’éventualité d’un signalement à la DDAS. Et on évoque les cas qui nous attendent dans d’autres lieux, dans d’autres contextes. L’antenne locale de notre association de permanence de soins intervient en effet sur un territoire fortement contrasté. Au nord et à l’est, les villes ouvrières de Saint-Nazaire et de Trignac, les marais de la Grande Brière du côté de Montoir et de Saint-Malo de Guersac ; à l’ouest les stations balnéaires de Pornichet, La Baule, le Pouliguen et l’arrière-pays de bocage autour de Guérande et de Saint-André des Eaux. 

Dans certains quartiers de Trignac, on est parfois appelé chez des gens qui vivent dans de toutes petites maisons faites de bric et de broc, qui semblent dater de l’époque où les chantiers navals ont démarré. Il arrive qu’on soit alors confrontés à un grand dénuement matériel, moral et social. C’est le chômeur qui appelle pour une tendinite du poignet, attrapée à force de manipuler à longueur de journée la manette de son jeu vidéo. C’est le retraité isolé qui vit dans 10m2. C’est la jeune fille de 16 ou 17 ans enceinte. Elle veut garder l’enfant pour pouvoir s’en aller de chez elle et vivre des allocations. Ce sont les familles entassées dans des appartements HLM avec chiens et chats, et les enfants. Ça crie un peu dans tous les sens. Ça colle par terre parce que la grenadine renversée s’est mélangée avec les poils des chats et des chiens. La raison de l’appel est souvent assez vague : l’enfant tousse la nuit mais les parents n’ont pas pensé à prendre la température. En fait, je me rends compte que la demande du père et de la mère est sans doute d’être rassurés dans leur rôle de parents, d’avoir des conseils. Alors, il faut se mettre dans la tête que ces gens n’appellent pas pour rien.

Sur l’autre versant du territoire, du côté de la Baule, on voit des aides à domiciles qui assurent parfois une présence 24 heures du 24 auprès de patients qui ont besoin d’assistance. C’est un tout autre contexte. Le fait d’être à l’aise financièrement, pour la plupart, peut donner à ces patients une sorte d’assurance qui frise la condescendance. Ils n’ont pas envie d’être trop embêtés par tel souci passager de santé. Souvent,  on me demande d’en référer, par téléphone, au cousin qui, à Paris, connaît un professeur de cardio : « Vous devez connaître… » En fait je ne connais pas du tout… J’ai vu récemment un chef d’entreprise qui présentait un tableau de gastro-entérite. À la fin de l’examen, il prend un ton péremptoire « Bon alors, comment ça va se passer maintenant ? Parce que, dans trois jours, j’ai une réunion importante… » Cette préoccupation est légitime et je peux la rencontrer dans n’importe quel milieu. Mais dans les quartiers chics de la station balnéaire, elle a souvent tendance à prendre la forme d’une commande adressée à un prestataire de service. Je suis là pour arrêter l’écoulement nasal, pour faire cesser la toux. 

Mais être riche ou appartenir à une certaine élite n’empêche pas d’être angoissé.

La dame qui, un jour, m’accueille dans un bel appartement de Pornichet me déclare d’entrée: « J’ai fait appel à vous… Voilà, je suis enseignante-chercheuse en université. J’ai écrit des bouquins ». Et elle me montre les rayons de sa bibliothèque. Je dois l’interrompe pour lui demander ce que je peux faire pour elle. Après avoir effectué l’examen, j’explique mon diagnostic et le traitement : « Pour commencer, il faut vous reposer. Je vous fais un arrêt de travail. » À ce moment, elle fond en larmes : « Mais je ne sais pas comment faire ! Je ne sais pas où est la pharmacie… Je ne sais pas comment remplir ces papiers… » J’ai compris qu’être enseignante-chercheuse, écrire des bouquins, ne lui permettaient pas d’échapper à un évident isolement social et relationnel. Je l’ai rassurée : « Je vais vous expliquer, ne vous inquiétez pas, il n’y a rien d’insurmontable ».  En fait, annoncer ses qualités d’enseignante-chercheuse et d’écrivaine était, pour cette dame, une façon de dire : « Certes, je suis capable de faire des choses très difficiles, mais je sais que je suis dépassée quand je dois affronter un imprévu de santé ». Non seulement son statut ne lui était d’aucun secours dans la phase dépressive où elle se trouvait mais il en accentuait les effets en soulignant un certain déphasage.

Quand on en discute, entre collègues de l’équipe, on est tous d’accord pour avouer qu’on n’aime pas trop intervenir du côté de la Baule. Les gens qui nous font venir là se sentent souvent du côté du pouvoir : le pouvoir de l’argent ou celui du chef d’entreprise ou du supérieur hiérarchique. Ils auront tendance à discuter notre prescription, à mettre en doute notre autorité médicale et notre efficacité même si on se rend compte, parfois, qu’ils n’ont rien compris à ce qu’on leur a dit parce qu’ils n’ont rien écouté. Ils veulent du résultat immédiat sans s’encombrer de ce qu’ils considèrent comme des détails. 

On peut aussi avoir affaire à des vacanciers préoccupés par leur prochaine sortie en mer. Ils ont loué une grande villa et sont tous dans le salon pour assister à l’examen. Ils attendent que je règle, maintenant, le problème qui vient perturber leur programme. A moins qu’on ne m’ait demandé d’entrer dans la chambre où m’attend une jeune femme migraineuse qui voudrait avoir un second avis après un IRM effectué la veille à Paris. A la sortie de la chambre le mari s’adresse à moitié à moi, à moitié à sa femme : « Alors ? Qu’est-ce qu’il en est ? » Je suis obligée d’expliquer au mari impatient que je ne vois rien d’inquiétant et que, dans l’immédiat, je suis incapable d’en dire ni d’en faire plus… On n’est pas à Paris. Je n’ai pas d’IRM à ma disposition…

Du côté des gens très défavorisés, au contraire, le médecin représente l’institution médicale qui encadre les « ordonnances » et qui, par le biais de la sécurité sociale, peut opérer des contrôles inopinés. Le médecin est perçu comme le représentant de ce pouvoir-là tout autant que comme le représentant d’un univers social dont ils ne connaissent pas les codes : ils ne savent pas dire bonjour, au-revoir ; ils ne savent pas raccompagner à la fin de la visite. Au contraire, dans les marais de Brière, où la population a la réputation d’être un peu bourrue, ça se passe généralement bien. À la campagne, on aborde les choses avec bon sens et pragmatisme. Je vois immédiatement si la personne comprend ou ne comprend pas. Je peux donc prendre le temps de bien expliquer, de bien tout noter sur une fiche que je lui remets. 

Mes collègues se sentent également à l’aise avec les ouvriers de l’agglomération nazairienne qui nous paraissent avoir un rapport simple aux problèmes de santé. Lorsque j’examine l’un d’entre eux, je commence par l’interroger sur son métier parce que sa pathologie peut être en relation avec son travail. Quand il a mal au dos, ou quand il est atteint d’une infection virale, il est important de savoir quel est son environnement, s’il y a eu des maladies dans son entourage professionnel. En général, les ouvriers de Saint-Nazaire sont assez fiers de travailler dans des entreprises qui construisent des paquebots et des avions connus dans le monde entier. Du coup, on part avec eux, parfois, dans des explications techniques un peu pointues. Il y a des quantités de métiers que je ne connais pas ! Ayant conscience de leur « savoir faire », ils se sentent légitimes dans leur domaine. Du coup, ils reconnaissent aussi ma légitimité et on entre dans un dialogue d’égal à égal en termes de compétences dans les domaines qui sont les nôtres. Ils se montrent alors ouverts et attentifs aux explications. Je sens qu’ils ont l’habitude de dialoguer avec des gens qui ont d’autres spécialités au sein de collectifs où chacun a un rôle et a besoin de l’autre pour travailler. Ce genre de situation favorise les rapports de confiance et le partage des responsabilités entre gens qui n’ont rien à prouver. 

Chacun, dans l’équipe de SOS médecins, a ses stratégies pour faire face à la diversité de ces situations. Les jeunes médecins, notamment,  peuvent mettre à profit le peu de cours annexes qu’ils ont reçus à la fac au sujet du relationnel. On sait tous qu’il faut s’adapter à chaque interlocuteur. Mais ce n’est pas toujours facile de se caler du premier coup. Face au chef d’entreprise qui a sa gastro et qui demande comment ça va se passer par rapport à sa réunion, je dois avoir un discours un peu carré : « Vous allez suivre ce régime-là et respecter à la lettre telle prescription ! » L’idéal est que j’aie conscience à la fois de la position que j’occupe en tant que médecin et de la position qu’occupe le patient en fonction de son statut, de sa catégorie sociale, de ses préoccupations et de ses attentes. Ce n’est pas un exercice facile. J’ai parfois besoin de m’adapter au fur et à mesure puisque chaque situation est nécessairement mouvante et complexe et qu’il convient d’éviter toute forme de généralisation. Il faut que je sache mettre à distance mes émotions personnelles, parfois mon agacement, mes préjugés pour entrer dans de l’analyse plutôt que de rester dans le ressenti. Je ne suis pas là pour juger tel choix, désapprouver ou approuver tel ou tel comportement, conforter telle appartenance. Je viens traiter un problème de santé. Pourtant, je sais bien que, malgré moi, j’aurai du mal à m’empêcher d’adopter une approche différente suivant que j’arrive dans une belle villa, dans un taudis, dans le pavillon d’un quartier ouvrier ou dans une maison d’un village briéron. 

Gwénaelle, médecin urgentiste, SOS médecin

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