De la construction de bateaux à celle d’éoliennes offshore

Damien, responsable de travaux aux Chantiers de l’Atlantique à Saint Nazaire

Parole de mai 2022, mise en texte avec Pierre

Voilà 32 ans que je suis aux Chantiers de l’Atlantique. Lorsque j’ai commencé à y travailler, l’entreprise employait 5 600 personnes et quelques sous-traitants. C’étaient des gens de la région, notamment beaucoup d’habitants de la Brière qui occupaient nombre de postes de maîtrise. Aujourd’hui, on entend moins de noms à connotation briéronne. Les Mahé, Moyon ou Aoustin se font plus rares… Il y a 30 ans, les gens arrivaient encore de Brière en car. Maintenant il y a une desserte routière qui fait le tour de l’entreprise et de larges surfaces de parkings. Si bien que chacun peut se garer à proximité de son lieu de travail. L’ambiance n’est plus la même. Il est loin le temps où, à l’heure de la débauche, les grilles s’ouvraient pour laisser passer un flot de vélos et de personnes qui traversaient la rue et essaimaient dans les cafés alignés le long du quai.

C’étaient des gens du coin qui se retrouvaient dans leur village après le boulot.  Ils se connaissaient. Il y avait une sorte d’identité qui était affichée… Je suppose qu’alors, la solidarité n’était pas la même. Mais je ne l’ai pas ressentie parce qu’à cette époque, je faisais partie des jeunes, je n’étais pas dans le moule. De plus, j’habitais déjà à Saint-Nazaire qui est une ville où les gens ne se connaissent pas autant que dans les petits villages. Nous sommes actuellement 3 300 à être salariés par les Chantiers. Beaucoup arrivent de Nantes alors qu’auparavant, seuls ceux qui venaient des ex-chantiers navals Dubigeon faisaient le déplacement après que leur entreprise eut fermé. Ils formaient une corporation d’ouvriers qui avaient eu ailleurs un vécu commun. Les effectifs des employés qui travaillent aux Chantiers de l’Atlantique sont désormais complétés par de nombreux sous-traitants et travailleurs étrangers.

Le recours aux travailleurs détachés – Estoniens, Roumains, Ukrainiens ou autres – est maintenant devenu habituel. C’est un mode de travail tout à fait fluide, comme si on collaborait avec des gens de la région malgré la barrière de la langue. Par exemple, on communique en français avec la maîtrise roumaine, ou en anglais avec les Estoniens. Mais la réglementation imposant des contrats d’une durée maximum de deux mois, il y a un roulement qui fait que ces personnels vivent en vase clos dans des logements qui leur sont dédiés, avant de repartir. Malgré tout, une épicerie bulgare s’est installée en ville. Il y a des implantations de familles qui se sont formées ici. Et on a pu voir, ces derniers temps, se développer une belle solidarité avec les 400 Ukrainiens qui travaillent actuellement aux Chantiers. Des habitants de Saint-Nazaire sont venus, en manifestation, témoigner de leur soutien à l’association « Droujba », présidée par une Ukrainienne mariée à un Français, qui collecte des dons et vient en aide aux réfugiés. Le maire l’a reçue publiquement à l’hôtel de ville. Par ailleurs, l’entreprise estonienne qui emploie une quarantaine d’Ukrainiens s’occupe de mettre les familles de ses salariés à l’abri en Estonie, où le coût de la vie est moins élevé qu’en France, en attendant que la guerre se termine. Au milieu de tout ça, on ne sait pas qui est russophone, qui est ukrainophone. Ce n’est pas un débat. Ce sont de bons professionnels qu’on reconnaît comme efficaces, et dont on se soucie pour leur vie et pour leur santé.

Dans mon précédent poste, j’assurais la coordination des travaux pour tout ce qui concerne la machinerie des paquebots. J’étais responsable d’une partie de la zone où se trouvent les moteurs, la chaudière, les systèmes d’échappement et de ventilation, mais aussi les générateurs électriques, les citernes et tous les organes qui servent à purifier le fuel lourd, à traiter les eaux usées, à produire de l’eau douce, à climatiser, à incinérer les déchets et à dépolluer les fumées. Tout cela représente un ensemble complexe qui occupe la presque totalité des fonds du navire.

Depuis quatre ans, je m’occupe des sous-stations électriques destinées à équiper les parcs éoliens offshore. Je suis en particulier responsable des travaux sur la sous-station qui est en cours d’installation sur le banc de Guérande, au large de la presqu’île du Croisic. J’ai donc changé de domaine sans changer d’employeur puisque les Chantiers de l’Atlantique sont maîtres d’œuvre de ces systèmes appelés à être opérationnels pendant 35 ans dans un milieu marin particulièrement agressif. Ce qui a surtout changé c’est que le service des énergies marines fonctionne comme une PME au sein de l’entreprise historique que sont les chantiers navals. Les études et les opérations de montage nécessitent en effet une main d’œuvre beaucoup moins nombreuse.  D’autre part, nos bureaux ont un espace dédié, et un atelier a été construit à côté du bassin C, près de la Loire. C’est là que se font la fabrication de la structure métallique et la peinture de la sous-station. Puis, la suite de la construction est réalisée au milieu des blocs des navires posés à proximité des formes de radoub. Notre équipe est donc un peu à part. Elle est formée de travailleurs qui appartiennent à la fois au domaine de la navale et à celui de l’éolien marin. Les préconisations techniques et les attentes des clients ne sont pas de même nature. Et les exigences de sécurité, comparables à ce qui se fait sur les plates-formes pétrolières, représentent des contraintes inhabituelles auxquelles nous avons dû nous adapter. Dans l’ensemble, c’est un travail qui plaît beaucoup aux jeunes ingénieurs et aux jeunes techniciens ainsi qu’aux ouvriers. C’est quelque chose de nouveau, tourné vers l’avenir, qui a un autre sens que de fabriquer des paquebots de croisière. La perspective de travailler au sein d’une entité à taille humaine, dans un domaine industriel orienté vers l’écologie, dynamise l’équipe, la confronte à un projet qui n’a pas les prétentions des « géants des mers ».

La sous-station est déjà en place. J’y suis allé hier et avant-hier. J’ai pris le bateau à 6h30 le matin dans le bassin de Saint-Nazaire. On a passé l’écluse et on est partis au large de la côte sauvage. C’est un complet changement d’univers même si nous n’avons pas quitté le territoire nazairien puisque le parc éolien n’est qu’à 20 kilomètres d’ici. La sous-station se présente comme un bloc de 35 mètres de long, 25 mètres de large et 15 mètres de haut ; le tout pesant pas loin de 2 400 tonnes. Composée de trois étages et coiffée par une aire de dépose de matériel par hélicoptère, elle est installée sur un socle, le jacket, qui domine la mer d’une dizaine de mètres. Pour aborder, le bateau vient s’appuyer sur ce qu’on appelle un « boat landing ». Équipés d’une combinaison de survie, d’un gilet de sauvetage et d’un harnais accroché à un système antichute, on a grimpé les 10 mètres d’échelle pour accéder au premier niveau. Là, on a récupéré nos sacs et tout le matériel, hissés par la grue, et on a démarré notre journée de travail. Retour le soir à 18h30 au port de Saint-Nazaire. Ça nous a fait une journée de 12 heures.

Mon rôle de responsable de travaux consiste, sur place, à coordonner les entreprises sous-traitantes chargées de réaliser les finitions, les améliorations demandées par les clients. Depuis peu, je suis aussi responsable de plateforme. C’est-à-dire qu’en liaison avec le capitaine du bateau qui fait la navette, j’assure la sécurité de l’équipe. Il y a la météo qui change, la mer qui monte.  Il faut parfois prendre la décision d’accélérer le débarquement quand, à cause de la houle, le moteur peine à maintenir le nez du bateau contre le boat-landing.  C’est un nez en caoutchouc qui adhère à la structure si les vagues ne dépassent pas 2 mètres. Au-delà, le bateau commence à bouger, le débarquement devient dangereux. Il y a des jours où on ne sort pas du bassin de Saint-Nazaire parce que la mer est trop forte. Si, une fois sur place, on est surpris par le mauvais temps, on peut rester dans des locaux de secours de la sous-station. Il y a la possibilité d’attendre là, deux ou trois jours, que le temps se calme. C’est une petite salle avec des tables et des chaises, un coin cuisine et une dizaine de lits superposés. Ce n’est pas une cabine de paquebot!  

Par ailleurs, je m’occupe de l’organisation du travail sur la sous-station.  Tout doit être effectué conformément aux procédures définies par écrit. Aux Chantiers, la construction des bateaux se fait dans un cadre connu ; seules, les opérations particulières de grosse manutention ou de travaux dangereux exigent des procédures décrites dans le détail. Sur une plateforme de sous-station électrique, comme dans le pétrole ou chez EDF – qui sera l’exploitant du parc éolien – le modèle de fonctionnement est celui de la procédure HSE (Hygiène, Sécurité, Environnement) qui est beaucoup plus contraignante. Le milieu offshore nécessite en effet des connaissances spécifiques et un entraînement pour pouvoir monter sur de telles installations en pleine mer. 

L’implantation de l’unité de fabrication de sous-stations à l’intérieur des chantiers navals a évidemment bousculé la façon de travailler de ceux qui ont basculé dans cette nouvelle activité. Mais elle tranche aussi par rapport aux activités traditionnelles du chantier, qui se poursuivent à proximité. Au milieu des blocs de bateau en construction on a besoin de beaucoup de matériel au pied. On a donc des contraintes de manutention et de logistique particulières comme l’utilisation fréquente des grues mobiles qui viennent un peu perturber le fonctionnement habituel du secteur. On n’a pas la même façon de circuler, d’organiser le travail. Mais ce n’est pas un souci, les gens aiment bien regarder ce qu’on fait. Ça représente une activité innovante qui interpelle et qui intéresse. On n’est pas encore assez rentables parce qu’on est encore en train d’apprendre. La première sous-station que j’ai faite pour la Belgique, il y a trois ans, avait des proportions plus modestes que celles du parc éolien de Guérande. Mais il faut savoir qu’une machine de paquebot représente, en volume, 15 blocs comme celui-là. Or, pour cette petite sous-station, j’ai dépensé plus d’énergie que pour une machine de bateau. C’était très compliqué parce qu’on n’est pas du tout dans le même processus d’assemblage et de montage. En trois mois on doit installer les réseaux. Puis il faut réaliser le câblage en basse et haute tension. Pour ça, je peux compter sur une équipe que je sens très mobilisée.

La plus grosse différence c’est que, découvrant un domaine nouveau, nous n’avions pas encore réellement industrialisé le montage. Nous n’avions pas encore optimisé l’ordre des séquences de travaux. C’est là que j’ai pris conscience de l’expérience que l’entreprise a accumulée dans la construction des bateaux, au long de ses plus de cent ans d’existence. Ses outils et ses moyens sont hyper-adaptés, l’organisation des séquences de montage est parfaitement réglée. Pour fabriquer quelque chose de très volumineux et de très sophistiqué comme un paquebot, le processus est fluide et permet de faire beaucoup de travail avec peu de personnel.  En revanche, il a fallu apprendre à fonctionner pour réaliser le petit bloc de cette sous-station belge qui, en pleine mer, doit transmettre à terre un courant à Haute Tension de 225 kV alors que le chantier naval travaille dans  le domaine de la basse tension.  Il a fallu entrer dans un nouvel univers. Cela nous a demandé une énergie folle. Depuis, avec la sous-station réalisée avant celle qui est aujourd’hui implantée au large du Croisic, on a effectué une belle progression. Les standards s’impriment. L’industrialisation se met en place. Actuellement, je travaille sur une nouvelle sous-station pour l’Allemagne. Et des commandes arrivent de Pologne, sans parler de plusieurs futurs parcs éoliens français.

Même si les sous-stations électriques marines et les personnels qui les construisent ont dû se faire une place au milieu des paquebots, les Chantiers de l’Atlantique restent pour moi l’entreprise emblématique du secteur à côté d’autres industries importantes comme l’usine Airbus ou l’usine MAN, implantées à proximité. Les Chantiers sont inscrits dans le paysage, dans l’histoire de Saint-Nazaire et dans la conscience des gens. On voit les portiques de loin, on aperçoit les navires qui dominent les installations du port. Quand on approche, on peut être impressionné par l’aspect un peu brutal des lieux. Saint-Nazaire est une ville industrielle. Son abord n’est pas forcément facile mais je conçois la fascination que ce milieu peut susciter quand on ne le connaît pas. Je ne dirais pas que l’environnement des Chantiers me manquerait si je devais quitter la région. Mais quand-même… c’est une partie de ma vie et je suis fier de travailler dans cette boîte parce qu’elle fabrique des produits exceptionnels. Et puis c’est une entreprise dynamique qui est souvent citée, qui a su évoluer et qu’on a tous contribué à faire vivre. 

Parole de Damien, mai 2022, mise en texte avec Pierre

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